Je sais pourquoi chante l'oiseau en cage | Mali

 
  
MessageDim 6 Mar - 12:10
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Date d'inscription : 13/01/2016Nombre de messages : 248Nombre de RP : 25Âge réel : 19Copyright : ShalyniaAvatar daëmon : Hermine (Mustela erminea)
Levy R. Sherwood√ And fade out again.

Mali A. Leonidov & Levy R. Sherwood
Je sais pourquoi chante l'oiseau en cage



T’es misérable, Levy.
Ta gueule.

Les masques africains éclatent comme du pop-corn contre les murs. Ils se décollent peu à peu des visages exsangues, se fusionnent à la peau, forment des miscellanées écarlates sur le fond de teint blanc et concentrique. L’ambiance est vert-de-bois. Légère et cotonneuse, aussi – les cœurs s’envolent sans peine. Et des filaments d’épiderme s’accrochent sur les joues, reliés organiquement aux figures décomposées par de longs rubans semblables à des os. Les lèvres se teintent de sang et les mains s’ouvrent vers un monde qui n’existera jamais. Ici, une valse de couleurs dans les corps entrelacés. Ici, tout est vif, brûlé. À fleur de peau. Connotation romantique en moins et écorchée en plus.

J’ai peur. Il fait si noir et je suis si petite…
Regarde, t’es en train d’halluciner. Pauvre conne.


Je voudrais maintenir la valse jusqu’à la rupture, jusqu’à l’absolution des pensées et de moi. Comment discerner la réalité des hallucinations d’un cerveau malade ? Autour de moi, tout se fissure ; la peinture numérique qui recouvrait les murs s’altère ; des blocs blafards croissent contre les lampes tamisées puis chutent sur le sol, incapables de fleurir, incapables de devenir évanescence. Je-ne-savais-plus-ne-me-souvenais-plus (Mais de quoi devrais-je me souvenir ? Devrais-je me sauver de cet univers apocalyptique et d’autant plus silencieux que les cris s’accumulent au bord des lèvres ?).

Le bar. L’alcool. Observe ce que tu t’infliges.
Un sursaut sous ma poitrine. Deux. Trois.
J’ouvre les yeux.

Les images enflent et se décomposent peu à peu sous mes paupières tandis que ma conscience embrase enfin un fragment du monde. Confuse, appuyée contre le mur, mes cuisses à moitié nues sur la banquette de velours rouge, je laisse mon regard plonger dans la lueur opiacée du verre d’alcool. Pensine d’étoiles et de rêves. D’espoir, aussi. Tout, autour de moi, est translucide comme une ombre de papier ; la musique s’échoue lentement au creux de mes tympans tandis que les corps se meuvent dans la valse intime des séductions et des coucheries. Quelque part, dans une chambre au-dessus du bar, le matelas épouse la forme de deux hommes. Je le sens, je le sais – et j’imagine encore, j’imagine… Ce matelas, il redeviendra froid quelques heures plus tard. Il reviendra froid, comme la nuit, comme lui, comme…

« Levy ? »
« Heu… gn… O-Ouais. »
« Tu es à moitié inconsciente. Et saoule. Il faut que tu t’éloignes avant qu’un homme ne te tombe dessus. Ou que je commence à l’être aussi…»
« J’ai… Un couteau. Gn… Je crois… »
« Ne sois pas stupide, écoute-moi. Tu es dans un bar. Tu as garé ta voiture devant la porte. Va à l’intérieur et verrouille les portes. »


Depuis combien de temps suis-je… Combien de verres ai-je… Peu importe. Mes prunelles effleurent enfin celles, lasses et étroites, de l’hermine debout sur la table. Elliot. Mon ami, mon compagnon, ma demi-âme. L’être qui avait partagé l’éclipse de ma vie tandis que tout s’écroulait peu à peu, bâtiments d’acier et murailles de fleur, pétales éclatés contre le crépuscule. Cet être, je l’avais abandonné pour me bourrer la gueule au whisky et à la vodka – sans doute les deux. Cet être, je l’avais abandonné alors que je m’étais promis de ne plus le faire. Et le leitmotiv interne de mes souffrances, maintenant… Écartelé aux os puis greffé à la moelle épinière ; la voix de mon mari décédé tempête sous mon crâne, à la fois suppliante et impérieuse. On l’avait déformée, cette voix, on l’avait étirée jusqu’à atténuer ses sonorités les plus graves – en demeurait une curieuse impression de lisse, un écho dispersé entre les palisses d’une cathédrale. S’il m’avait, un jour, aperçue aussi torchée, il ne m’aurait jamais reconnue…

Je te vois, tu sais. Tu ne devrais pas sortir dehors. Même moi, je ne te ramasserais pas dans la rue. Et pourtant, je t’ai aimée…
Tais-toi, je t’ai dit !

Mes mains tremblantes effleurent la table, s’y posent, s’y agrippent. Je dois… me concentrer. Suivre de prunelles hagardes les rubans de chêne qui sillonnent le bois puis le structurent. Les redessiner jusqu’à maitriser le rythme de mes souffles. Un. Compter les lignes du bois. Deux. Se souvenir. Trois. Bouger. Un rituel que j’avais appris par cœur lors de mes premières cuites, allongée sur le toit de l’internat, les yeux posés par-delà les étoiles et les cimes qui entouraient Phoenix ; je laissais alors mes mains s’écorcher contre la pierre écarlate des hautes cités. Écarlate… Ou noire, peut-être, je ne sais plus. J’imaginais la ville comme une immense bulle marbrée de zinc, reliée aux autres par de longs tubes à la fois métalliques et futuristes.

Aujourd’hui, il y a quelque chose de plus… Une palpitation au creux de la poitrine, sans doute. Ce quelque chose qui me gêne comme un fragment de cuivre éternisé entre les côtes – lové sous la cage thoracique, il pait lentement, insensible aux flashs photogéniques de ma chimie corporelle. Et, plus bas, par-dessous les poumons et derrière une artère, je ressens autre chose encore. Mon cœur, peut-être. Un cœur béant et vide, saigné à une extrémité, pulsant sous la symphonie d’une mort prochaine. Je n’avais jamais été suicidaire mais… Ce soir, il me manque. Et tout me rappelle cette absence qui gonfle sous ma peau. Affriolante tenue, coup de gloss au bord des lèvres et lueur crue des led éclairant un cœur à 180 par minute.

Vous frapper avec. Si je pouvais…
Arrête de le nier, t’es pitoyable. Tu ressembles à une gamine. Même physiquement, t’as trente ans et t’es encore une gosse. T’as vu comment tu t’habilles ? T’es en manque ou quoi ? On dirait une étudiante Levy. T’es tellement pitoyable.
« Ecoute-moi. Ecoute ma voix. Il faut qu’on bouge. Tu me fais confiance, non ? »

J’ai mal, j’ai mal, j’ai mal… Des rubans écarlates effleurent mes hanches puis s’évanouissent sur le sol ; enchâssés à ma peau, les hématomes fleurissent lentement, comme vestiges de la colère qui désormais se glisse entre mes lèvres. Ses paroles s’éveillent peu à peu au creux du torrent de sensations. La Haine, surplombée par l’amour que je lui portais alors. Et, entre les racines de cet arbre vernaculaire, derrière le faux-pli des feuilles ou les tiges recourbées, il y a cette minuscule tombe dont j’avais toujours refusé de lire l’épitaphe. Cette minuscule tombe surmontée d’acanthes et d’ancolies.

Un nom décoloré, gravé dans le marbre.
Il était mien. Le patronyme de ma raison, de mon amour, de mes faux-semblants.
E-t t-o-u-t é-c-l-a-t-e.

Cesse d’occuper mes pensées, connard. T’avais qu’à pas mourir. T’avais qu’à pas me quitter. Tu crois que c’est facile hein ? Tu crois que c’est facile Joël ? Mais tu te plantes, t’as un compas de l’oeil, nan, t’as une baleine bleue dans l’oeil. Comment tu fais pour voir Joël ? Comment tu fais pour voir quand t’es aveugle ? Comment tu fais pour voir quand on t’a crevé les yeux ? Ça t’amuse hein Joël, ça t’amuse cette situation ? T’avais dit que j’avais pas à me soucier de toi, qu’on avait vécu quelque chose de grand et de bien, qu’on n’aurait pas de regret si ça s’achevait parce qu’on serait complets, après tout. Mon cul. Mon cul putain. Tu le ressens pas, toi, ce manque. Tu t’en fiches, t’es bien à l’abri dans ton cercueil, isolé du monde. Tu te fais tranquillement bouffer par les vers. T’en as rien à battre. T’en a jamais rien eu à battre. Et moi je suis seule sur une mer de vide.

Le silence.
Non, répétons. Le s-i-l-e-n-c-e. Avec la prononciation déictique de chaque syllabe. Les voix se calfeutrent peu à peu, s’enroulent à l’intérieur d’elles-mêmes pour ne conserver que la mécanique de chaque sonorité. Et mon cerveau étouffe tout, lentement. Il sérigraphie les gestes avant de les suspendre à de minuscules lampioles bleutées ; tout devient alors comme semblable à une immense boîte à musique, creux surmontés de velours et mœurs enchâssés. Une boite à musique cassée – j’attends la réponse à demi-conscience. Avait-je été brisée depuis le début ? Avais-je…

T’es juste tellement misérable.
— ‘Ly, on bouge…

D’un geste brusque, je rabats les pans de mon foulard rosé autour de mon cou, tire ma robe sur mes cuisses, puis me redresse avec lenteur. Lasse, je me sens lasse. Capable de contempler sans émotion l’immense mer noire dans laquelle l’opiacé m’engloutissait peu à peu. Sans écouter les protestations d’Elliot, je chancèle vers le large battant de chêne qui clôt encore ce bar à l’ambiance cannibale. M’enfuir. M’imaginer condor puis fermer une nouvelle fois mes ailes sur ce monde atrophié.

Je suis fatiguée, et seule.
La porte claque derrière moi.
En silence, mes pas s’estompent dans la nuit.

Tu crois que je ne suis qu’une chienne, hein ? Une brave petite prête à faire tout ce qu’on lui dit ? Tu vas voir que je peux hurler… Tu vas voir. Pourquoi serais-tu le seul plongé dans l’obscurité ? Pourquoi serais-tu le seul à avoir le droit de mourir, hein ?
Je peux me détruire aussi bien que tu m’as détruite, connard.



₪ ₪ ₪


Tu te souviens ?
Tu te souviens, Levy ?


Les chrysanthèmes fleurissaient dans le vide, ouvertes le long des cimetières et des tombes étendues. Là, le nom d’un daemonien tombé pendant la guerre civile. Ici, l’héritage de la famille Sherwood, un carré de terre battue et des symboles grecs gravés dans le marbre. Tout sentait l’agrume et le sel, comme une orange pelée au bord de la mer ; tout sentait l’Autre, le monde parallèle, un monde qui ne s’avoue pas. L’aurore pourrait se lever sans peine au-dessus de cet océan-là. Il ne célébrerait ni les morts, ni le sang qui s’attarde encore entre les pavés des petites ruelles. Il ne célèbrerait rien d’autre que la vie, cette vie imaginée par les contes, cette vie de fêtes et de cycles perpétuels.

Et puis, il y avait une ombre. Une ombre plus noire, plus innocente, tendue vers l’horizon comme un arc de flèche. Elle sentait les ténèbres, cette ombre. Elle décolorait en vert-de-glauque et en bleu-minuit le crépuscule de nos mains. Cette obscurité, je n’avais pu l’apercevoir que lorsqu’elle s’était refermée sur mon âme ; et je l’avais découverte dans la douleur tandis que mes larmes s’évasaient sur la sépulture.

Je ne voulais pas voir.
Je ne voulais pas lire.
Qu’est-ce qu’elle foutait là, cette tombe, hein ? Qu’est-ce qu’elle foutait là cette putain de tombe ?

Lis son nom.
Je ne veux pas…
Lis son nom.

— Joël Redjys…
« Levy, arrête ! »

Un mouvement vertigineux ; je dégringole contre le mur. Avortés, mes talons. Déchirée, cette robe qui couvre à peine mes cuisses. Et le monde se reproduit en sérigraphie, se multiplie autour de moi tandis que le visage s’impose enfin à ma conscience atrophiée. Ces traits fins que j’avais caressés tant de fois, au matin ou peut être le soir. Ces traits fins que j’avais contemplés à l’article de la mort, une délicate pousse de lys posée sur la poitrine – respiration souffreteuse s’égrenant alors que gagnait peu à peu l’obscurité. Alors qu’elle s’étendait sur un monde que j’avais toujours refusé de voir.

Avais-je vu autre chose que cette obscurité, depuis… ?
Et les mots s’échappent de ma gorge, douloureux comme un sillon. Verser un jerricane d’essence contre l’impérieuse paroi de mes paupières, encore. Soustraire de mes orbites ces deux poussières de ciel qui ne demanderaient qu’à oublier l’univers lorsqu’ils devraient le redessiner d’une plume lasse.

— J’ai envie de mourir…
« Arrête, Levy, arrête… Et moi… Tu penses à moi ? Tu ne veux pas m’envoyer par le fond avec toi ? »

Sous mes yeux, un enfant se métamorphose lentement. Des membranes écarlates s’éclipsent de ses bras fendus puis se déplient, formant des ailes dont la composante organique rappellerait sans peine la malédiction des os. Une grotte, tout autour de lui. Des roches noires qui s’arrachent soudain et l’engloutissent vers des abysses anonymes. Je hurle. Mes gestes se répètent en écho le long de ces murs effondrés. Je demeure indolente à la pierre ruisselante tandis que mes mains se crispent sur la peau martyrisée de mon ventre bouffé par les vers.

Qu’avais-je fais… ?

« Et moi Levy… Moi, je ne compte pas ? »

Je ne reconnais plus cette voix qui m’appelle… Sinon le silence comme seul écho de mon âme… Je ferme doucement mes paupières. Renverse mon crâne contre un mur anonyme. Je veux m’éclipser de son regard, de ses mains, de cette culpabilité qui me ronge par dessous les veines. Je veux m’éclipser de tout, en réalité. Et ignorer ses suppliques.

« Et moi… »


₪ ₪ ₪


« Elliot ? Où sommes nous ? »
Le silence.


₪ ₪ ₪



« Elliot, réponds-moi… »


₪ ₪ ₪


Il y avait cette silhouette, là, nimbée d’ombre et de lune, recroquevillée contre le mur. Abandonnée dans une rue si étroite qu’elle pouvait à peine étendre les jambes, elle observait sans les voir les arches de pierre désincarnées qui s’entrecroisaient par-dessus son crâne. Elle semblait lasse – et torchée. Comme abstraite au monde. Elle était belle cette silhouette malgré tout, elle demeurait féminine, long cheveux blonds là où se recroquevillent les hanches, robe évasée à mi-cuisse et collants déchirés par la nuit. Le ciel noir se penchait lentement sur elle, ses ongles inertes contre la pierre froide. Elle voulait parler mais ne pouvait pas Elle avait vomi. Elle attendait que le premier imbécile du coin puisse la cueillir. Genoux fléchis et jambes serrées.

Comme elle était impérieuse cette étoile, auparavant…
Etait-ce ma vue ou celle d’Elliot ?
Etait-ce moi ?

Impression de non-être et de constance. Qu’est-ce-qu’être-vivante, qu’est-ce-qu’être sinon souffrir dans la continuer des choses, sinon plonger ses mains au creux de sa poitrine pour sentir son propre cœur. Le temps s’estampe autour de moi. Joël avait fermé sa gueule, il m’avait laissée dans le noir après avoir arraché mes organes ; et j’aurais encore préféré le distinguer dans l’obscurité que d’observer ses empreintes. Le tissu et la gangrène. De nouvelles lignes de lumières se tracent devant mes yeux tandis que je resserre d’une main saoule les pans de mon étole autour de moi. Evanescentes.

Ma tête heurte le mur. Une douleur à l’arrière du crâne.
L’horloge ralentit, s’arrête. Tout disparaît.
See you at the bitter end.

J’ai mal.
Et ça caille.
Putain, ça caille.

  
MessageMer 9 Mar - 21:27
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Date d'inscription : 09/10/2013Nombre de messages : 1521Nombre de RP : 368Âge réel : 25Copyright : solosand (sign) & Air (av)Avatar daëmon :
Mali A. LeonidovLife is a biche




Le prénom de Louise résonne comme un vide ce soir. Au travers des volutes neurasthéniques du tabace des uns et l'odeur âpre et puissante de l'alcool renversé sur quelques tables, le russe goûte à une liberté coupable. Aux éclats de rires suivant les regards interdits entre collègues, à une camaraderie qui réussit le double exploit de le débecqueter et de le ravir tout à la fois. Tantôt son coeur s'affole d'une pupille trop dilatée laissant apparaître les crocs blancs de son cauchemar bestial, tantôt il s'apaise, danse et fleurit dans la bouche fertile d'un vieux cognac à la robe enflammée de lumière.

Ses fréquentations ont changé. Ses habitudes aussi. La claustration dans la villa n'avait eu de fin que parce que Kayla l'avait foutu dehors à coups de pieds au cul pour qu'il prenne l'air, et vive autrement qu'à travers sa fille. Dans un instant d'insanité, ses doigts se serrent à l'excès autour de son verre. C'est grâce à sa fille qu'il a sorti la tête de l'eau, qu'il a surnagé, qu'il a miraculeusement pu voler de l'air aux eaux noires à crocs blancs et conserver le peu d'humanité qu'il lui restait.

C'est rassurant, en soi, de se loger temporairement dans un moule. Ça permet d'oublier qu'on est un monstre, qu'on a du sang invisible sur les mains et que le goût ferreux ne quitte jamais sa bouche. Pour peu, il apprécierait même les blagues potaches de ses anciens collègues français, qui le lendemain retournent à Paris pour d'autres carrières. Avec la guerre, tout à changé. A commencer par lui. *Leurs blagues ne vont vraiment pas me manquer. Leur misogynie est à la hauteur de leur ego* A côté, le russe est un ange. Même avec du sang sur les crocs. Imperceptibles, des traces suivent sans cesse son passage depuis qu'il est revenu ici. Depuis qu'il fait à nouveau partie du vrai monde.

Le problème ?
C'est que le vide, il est aussi dans son être. Dans son Moi, son Surmoi et même dans son Ça. Comme un néant. Une supernova qui à trop avoir brillé est devenu un trou noir absorbant et annihilant toute la lumière. Ils ont brillé, autrefois. Avant l'accident, avant Elisabeth, avant Louise. Mais toute vie sans sa fille n'est pas une vie qui vaille la peine. Il revivrait cent fois toutes ses déchirures pour garder Louise près de lui.
Quelque chose s'est éteint dans son regard lorsqu'il se relève. Nuna est la première à le voir, mais elle n'est pas la seule. Une main qui se veut bienveillante est déposée sur son épaule.

« Tu vas où ? »
T'occupe, qu'il a envie de lui dire.
Il inspire, expire. Sort un billet de sa poche et le pose sur la table.
« Fumer une clope. J'reviens. »

On ne lui demande pas s'il veut être accompagné. A force, ils le connaissent, cet air fermé qui indique univoquement son besoin d'être seul. Tranquille. Ses démons lui paraissent plus calmes, parfois. Une chape pondéreuse s'est abattue sur ses épaules une fois qu'il est dehors. Il lui faut traverser le petit groupe de fumeurs devant le bar pour se retrouver un peu plus loin dans la rue, Nuna près de lui. Ça ne fait pas longtemps qu'il a recommencé à fumer. Il sait très bien depuis quand, d'ailleurs.

« Et tu arrêteras dès que ça ira mieux. »

Pas un ordre. Pas une proposition non plus. La biche a repris l'habitude de parler en public depuis quelques semaines. Pour se faire entendre d'une moitié devenue sourde et hermétique au monde.

Ce soir, elle parle à la braise timide d'une cigarette coupable.
Une énième.
La fumée s'échappe d'entre deux lèvres pincées et fades de couleur. De la cendre tombe un peu sur le bout de sa chaussure. Il ne le voit pas.

« On rentre bientôt ? »

Il avait fallu sa veste de costume pour couvrir des épaules pourtant habituées à des froids plus rigoureux. Sa résistance n'a fait que faiblir en même temps que son esprit face à des malédictions et des mensonges visuels qui l'ont torturés pendant des jours. Quinze, à en croire Kayla. Quinze putain de journées enfermé dans un monde qui ne lui appartient pas et où rien ne lui appartient. Même pas son identité.

La rue lui semble soudain étroite, étouffante. Les rires pourtant discrets du groupe de fumeurs à quelques mètres lui paraissent autant de hyènes hypocrites et mielleuses. Son coeur s'étouffe et ses côtes le griffent. De douleur, il serre le poing, perd encore quelques cendres qui meurent dans la nuit, et doit faire quelques pas plus loin pour calmer son esprit redoutablement revanchard. Comme s'il voulait se réapproprier un corps qui avait été intrus pendant quelques temps. A trop vêtir de peaux de bête il en avait perdu son propre masque d'humanité.

« Y'a quelqu'un.
- Quoi ? »

Il y a un éclat de soleil dans une rue noire comme le monde. Mali s'est arrêté, encore dans la lumière, la cigarette dans la main, puis entre ses lèvres. *Elle n'a pas l'air bien.* se confie soucieusement la biche. Cette ruelle fait resurgir le souvenir d'un premier éclat de rébellion en ville, il y a deux ans de ça. Lorsqu'il avait failli tuer Cosima, puis l'avait laissée partir.
Simplement.
Là, rien n'est simple.
Il hésite, bafouille quelque chose, manque de faire tomber sa cigarette et en reprend une bouffée plus assurée. A défaut de prendre soin de lui, prendre soin de parfaits inconnus est encore un art dont il est maître. Il passe, de profil, pour échapper à la lourdeur d'une benne et rejoindre l'éclat de lumière posé là, avec ses cheveux blonds ternis et un bout de robe déchiré qui laisse voir la chair laiteuse d'une cuisse. Sa veste tombe de ses épaules, entraînée par une main lasse, et il la lui tend. Aussi grise et terne qu'il ne l'est.

A ne rien y voir, il ne décèle qu'à peine ses yeux. Vides, nimbés d'incertitudes. Il s'assoit, dos contre le mur sale également. Chacun le cul au sol et la tête bourrée de noirs.

« Tiens. »

Une veste. Vu le froid qu'il fait, et les traits brouillons du Soleil de la ruelle, l'alcool doit suffire à sa chaleur imaginée, mais sa peau la trahit, constellée de frissons visibles. Lui aussi a froid. Mais ailleurs. Ses yeux glacés rencontrent l'hermine. Un manteau, en hermine, c'est censé tenir plus chaud qu'une veste de costume du premier type qui passe. Alors pourquoi il n'avait pas communiqué de sa chaleur ? Mali.

« Couvre toi si tu veux. »

Son regard s'accroche aux murs sales et son accent écorche ses mots. Et l'obscurité turpide de la ruelle, à la benne métallique, et au peu de ciel pollué qu'il leur est permis de voir en déchirure grise au dessus de leurs têtes.

« Vous étiez seuls ? »

Mali envisage de l'emmener ailleurs. Dans un parc, sur un banc, dans un taxi qui l'emmènera loin de l'odeur de l'urine et de la poussière des villes. Puis elle pourra briller ailleurs, comme ça, et lui aura allumé une petite lumière quelque part dans sa propre obscurité.
AVENGEDINCHAINS
  
MessageLun 14 Mar - 22:07
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Mali A. Leonidov & Levy R. Sherwood
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Sais-tu à quoi ressemble une âme, Levy ?

Ne me le dis pas. Ferme tes lèvres. Garde tes pensées closes ; elles sont les seules choses que tu possèdes réellement, les seules choses que personne ne peut t’arracher. Je vais te le montrer, moi, comment tu l’imagines. Une immense sphère-monde nimbée par la nuit et par les crachins de lampadaire. Et qu’y a-t-il dans cette sphère, Levy ? Tu le vois ? Tu vois les bâches qui s’agitent lentement sous le soleil, les volutes, les cigarettes écrasées contre le sol tandis que retentissent les premiers cris ? Tu vois les oiseaux qui tombent à la verticale ?

Pour toi, l’univers est comme un freakshow permanent d’idées et de souvenirs. Mais tu te trompes, my sunshine. Ce monde est étrange. Il se compose de monstres et de petites filles écorchées qui échangent perpétuellement leurs âmes. Tu n’y échappes pas. Tu n’as jamais été toi plus que tu n’as été quiconque d’autre. Moi, je vais te dire à quoi ressemble vraiment cet univers : un immense circuit d’engrenage et de tubes métalliques en creux de bois, collés entre eux comme un patchwork de sentiments. Et toi, Levy, toi… t’as reçu le pouvoir de trafiquer les âmes, Levy. Tu peux les extraire et te les approprier. Tu peux les déconstruire, observer leur fonctionnement, les greffer à l’horloge mécanique de ton cœur. Tu es perdue pourtant. Tu es perdue dans l’immensité du potentiel qui s’ouvre à toi. Tu as un super-cerveau et t’en utilises 15% – si on est gentil. Alors quoi ? T’as peur du reste ? T’as peur de ce que tu serais capable de faire, Levy ?

Retourne-toi et les regrets vont te bouffer. Avance. Je m’en fiche que t’en puisses plus. Je m’en fiche que t’aies plus de jambe pour marcher, avance. Et regarde : je vais te donner un nouveau nom que tu ne pourras refuser.

Trafiquante d’âmes.
Voilà tout ce que tu es.

Et puis… Tu as connu le silence, bien sûr, mais jamais le vrai silence. Celui qui prend aux tripes puis ravage tout, délicatement. Il te retourne l’estomac, ce silence. Il propulse ton cœur dans tes talons, ne laissant au creux de toi qu’un vaste sillon vide. Peu à peu, tes organes rempliront à nouveau cette béance ; peu à peu, tes nerfs se reconnecteront entre eux, tes veines se ressouderont, le sang arrondira ta peau pâle. Mais tu auras été brisée. Et, quand ton corps aura effacé toute trace de la blessure, tu conserveras au centre de toi, dans cet espace où rien n’existe, quelque chose de la douleur qui t’a été infligée. Car elle ne disparaitra pas et tu le sais, Levy. Même dans la nuit la plus noire, elle ne disparaitra pas.

— Tiens. Couvre-toi si tu veux.

Tu saisis la veste que cet inconnu te tend et tu l’enroules autour de ton corps constellé de frissons. Puis tu demeures immobile tandis qu’il laisse tomber ses fesses après des tiennes. La sauvagerie, la fougue brouillonne, la clameur de la nuit : tu abandonnes tout pour incliner lentement la tête vers lui. Qu’est-ce que tu fiches, Levy ? Pourquoi tu ne nous défends pas, my little sunshine ? Pourquoi tu ne décroches pas la lune pour la balancer sur sa gueule made in Europe de l’Est ?

— Vous étiez seuls ? 
— Je… 

Ne parle pas, Levy. N’essaie pas de parler. T’aimes pas les vivants, tu préfères les écorchés vifs. Tu les vénères lorsque leurs mains se clouent contre le cercueil de bois et que leurs chevilles pâles s’étendent sous le soleil. Les morts ne trompent pas. Les morts ne se relèvent pas au combat. Ils paissent lentement tandis que s’ouvrent les ventres de leur femme enceinte et demeurent indolents, incapables de préserver la vie ou de s’abreuver à la mort. Quels lâches ces écorchés vifs ! Quels connards !

Et toi… Tu te croyais reine là où ton existence ne tient qu’à un putain de processus chimique. Des protéines volées aux os et des muscles emboités aux veines. Encore un peu d’aurore au creux des yeux. Alors reste à ta place. Ne réponds pas. Ignore-le. Cet homme et son accent rugueux, ce n’est pas toi qu’il veut. Il veut l’âme qui est dans ton corps. Il veut la déformer, il veut la trafiquer. Si tu l’ignores, il s’évanouira comme un songe. Comme cette fameuse nuit d’été pendant laquelle tu t’étais mariée. Lumières pourpres et les lueurs d’un cauchemar qui ne s’était jamais éteint.

— Ouais, on l’était. Elle a eu la descente un peu trop facile.
— Je… 

La voix d’Elliot remplace la tienne. Tu renverses la tête en arrière, tu suffoques. T’as l’impression qu’il y a une rose qui essaie de crever tes poumons puis de sortir par tes yeux. Est-ce que t’as déjà vomi une fleur, Levy ? Est-ce que tu connais la sensation de pétales coincés dans ta gorge ? Oh non, arrête d’imaginer. Tu crois que ça change quelque chose, qu’ils soient jaunes, roses, rouges ou noirs ? Je te le dis, ça ne change rien. Tu vas crever de toute façon. Tu vas cre-ver. Alors, pourquoi est-ce que tu pleures ? Ce ne serait pas ce que tu attends depuis des années ma petite Levy ? Tu te sens misérable et pitoyable, tu as envie qu’on t’aide mais tu ignores quoi faire. Tu as l’impression que le monde te repousse. Tu as l’impression que le monde te décolore simplement pour ne pas avoir à observer tes yeux qui en savent peut-être un peu trop.

Non. Je ne veux pas.
Fiche-moi la paix.


Tu sais que le sol est immobile, Levy. Tu sais qu’il ne tombera pas. Pourtant l’amour s’était enraciné en toi et t’avait convaincu du contraire. Tu demeures plate sur une mer d’hématomes plus solide que la glace, mais t’as l’impression qu’elle t’engloutit et qu’elle te noie. Tu suffoques. Tu sens l’eau sous tes muscles de verre. Tu penses vraiment que tu peux vivre de cette manière, petit soleil ? Tu penses vraiment que tu peux vivre à 95% de deuil et 3,5% d’amertume ?

Ça suffit. Laisse-moi parler.
Tu vas tomber Levy. Tu vas tomber parce que tu le veux.
Ferme là.

Ma voix, ma véritable voix, s’élève alors sous cette cage thoracique nimbée d’étoile. J’ai mal. Mais pourtant quelque chose se réveille, ici, lové par dessous mes prunelles tremblantes et mes muscles figés. D’une main leste, je resserre la veste autour de mes épaules avant de murmurer :

— Vous allez me faire souffrir. Les squelettes aiment me faire souffrir. Les squelettes aimeraient me voir comme eux je crois. Les os dénudés, les lèvres crevées. Comme s’ils s’imaginaient que je ne les connaissais pas…

Now it’s time to let me go, my favorite monster.

Un geste trouble et minuit à l’absence de toi. Agacée, j’ignore délicatement les dernières voix qui tempêtent sur mon crâne tandis que mes yeux détaillent encore la ruelle qui avait accueilli mon corps. Arches noires et silhouettes déchiquetées par le ciel. J’avais décidé d’abandonner, je crois. J’avais décidé de ne plus être – ou du moins d’oublier la substance pour ne rien regretter. Mais pour qui gâcherais-je ma vie, au juste, pour un putain d’écorché vif ? Mes lèvres pourprées de deuil s’entrouvrent tandis que je me redresse, et murmure d’une voix courageuse :

— Mais moi je vivrais. Moi je vivrais.

D’une main trouble, j’essuie doucement les larmes qui avaient coulé sur mes joues, puis serre le manteau contre moi. Et mes prunelles cæruleum croisent enfin celles de l’homme assis à mes côtés. Défiantes. Déterminées à ne jamais s’éteindre.

  
MessageLun 28 Mar - 14:25
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Sous les volutes de la fumée, c’est du goudron, pas de l’amour. Entre ses lèvres, un trou noir formé de ses silences et des idées que ses yeux ne trahissent pas attire inexorablement le russe, resté assis auprès d’elle. Captivé par cette noirceur jumelle que son pire cauchemar atteint parfois. Cette rue est assez large pour laisser passer les chats et les écorchés vifs. Ça devrait leur suffire, à eux. Lui se contente de peu, d’une cigarette partagée ou même d’un regard vide mais vivant qui lui dirait d’aller se faire foutre. Mais elle prend sa veste, toujours dans ce même silence qui trouve en écho le crissement lointain des pneus d’une voiture. Le quartier est tranquille, mais pas pour les jolis oiseaux tombés du nid. Pas pour les yeux vitreux criants de silences. Il est rassuré, il sert à quelque chose dans cette noirceur, et la sienne ne pointe pas encore le bout de son nez. Mali est serein, curieusement serein pour quelqu’un qui récupère une ivre morte dans une ruelle sombre. Si quelqu’un passe par ici, on va sans doute le prendre pour un psychopathe. Ou un violeur. Enfin, cela dit, les violeurs en costume ça ne court pas encore trop les rues. Costume dont il ne reste qu’une chemise mal rentrée dans son pantalon légèrement écorché aux genoux. Pour une raison qui lui échappe. Enormément de faits lui échappent ce soir.

De sa bouche rose tendre s’échappe un souffle inaudible. Un début de phrase morte avant même d’être née. C’est comme ça les oiseaux tombés du nid ? Ça reste sans un bruit sur l’asphalte sale après leur chute et vous regardent avec les yeux vitreux de douleur et d’incompréhension ? Il pose ses yeux sur l’hermine qui a repris la parole, sec. Tranchant. Comme les bouts de verre éparpillés un peu plus loin. Jaloux du ciel, le sol s’est fabriqué sa propre constellation à coups d’alcool et de tessons de bouteille. Chacun son étoile.

Ne lui sors pas les vers du nez si elle ne veut pas. On la met en sécurité, ailleurs qu’ici, et on rentre.

L’étoile blonde repose sa tête sur le mur en se cognant, les yeux vides, et fixe au-dessus d’eux.

Elle a vraiment pas l’air bien, zvezda.
C’est un coup à ce qu’elle nous fasse un coma éthylique entre les bras.


Et ils ont assez d’accusations sur les épaules pour s’ajouter celle-là. Il faut la laisser. Mais laisser sa veste, ça va lui coûter cher en bienveillance. Elle l’a en otage par-dessus des épaules frissonnantes. Mali abdique : il ne fuira pas. Il devrait. Il pose ses mains sur le sol, se résigne, les soulève à nouveau et frotte les paumes entre elle pour ôter les graviers et les petits bouts de verre qui ne sont pas parvenus à percer une peau aussi rugueuse. Comme son cœur. Trop d’aspérités pour l’accrocher. Quand sa voix éclate contre les murs, toute la rue se colore. Les cris et rires lointains des fumeurs à l’angle de la rue n’ont que la fadeur pour eux quand ici tout brille. Elle est vivante. La biche est rassurée. Bambi se fait plus de souci qu’elle ne le voudrait. Ils sont déjà assez soucieux comme ça. Son esprit s’insurge lorsqu’elle l’accuse, puis il se calme : la tempête redevient une brise légère qui fuite entre ses lèvres. Ce n’est pas de sa faute.

« Non. Je ne vais pas le faire. »

D’ordinaire, il aurait craint de mentir. Il a déjà fait souffrir. Beaucoup trop. Il a déjà souffert, trop aussi. Mais il ne se risque pas à grand-chose en la préservant elle, ce petit bout d’étoile éteinte. Des squelettes dansent dans son imaginaire mais il les ignore, incapable de comprendre de quoi elle parle. Il accuse l’alcool et la descente facile, comme dit l’hermine. C’est plus facile comme ça.

« Si tu veux, on va se lever et aller ailleurs, où tu seras mieux. »

Partout, c’est mieux qu’ici. Même un banc de parc sera mieux qu’ici. Même retourner dans le bar avec ses collègues serait moins pire s’ils n’avaient pas cette tendance à flirter avec tout ce qui passe. Même les étoiles. Elle essuie ses joues ruisselantes, et bien que sèchent, elles brillent encore.

« Je t'aide ? »

Ses yeux se sont animés. Il y voit de la compassion, de l’incompréhension, et une forme de révolte qu’il ne connait pas. Il s’accroupit, plie son coude et lui propose son bras pour l’aider à se relever. Doucement. On n’impose rien à une personne qui ne sait pas où elle est. Demain, elle aurait tout oublié. Lui aussi probablement, sauf les deux joyaux cobalt qui l’observent en l’accusant d’être ici. Il devrait être avec Louise, à la maison, à s’occuper de sa fille plutôt que d’une inconnue. Devrait-il s’excuser de s’en soucier ? Il paraît que c’est mal de ne pas être égoïste. Individualiste. Ça fait peur aux enfants, et il élève la sienne comme ça. Un coup à ce qu’on le traite de mauvais père. Il espère que ça fait pas peur aux étoiles. Avec précaution, comme s’il tenait une poupée de verre Plutôt de chiffon entre les mains, il poursuit la rue jusqu’à ses lumières, qui rejoignent une artère plus ouverte, mais tout aussi vide. Il est tard. En face, une supérette encore ouverte, une pharmacie avec un distributeur de préservatifs saccagés par des mal-aimés, puis un square. Pas l’endroit le mieux famé de la ville, mais il y a un banc. C’est toujours mieux que le sol, surtout si elle garde sa veste. Ils ne traversent pas la rue tout de suite.

« Cigarette ? »

C’est du tabac, pas de l’amour.
Mais ça aide.

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MessageVen 8 Avr - 9:52
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Date d'inscription : 13/01/2016Nombre de messages : 248Nombre de RP : 25Âge réel : 19Copyright : ShalyniaAvatar daëmon : Hermine (Mustela erminea)
Levy R. Sherwood√ And fade out again.

Mali A. Leonidov & Levy R. Sherwood
Je sais pourquoi chante l'oiseau en cage


De la peau à l’os de la chair à l’acier.
Répéter les mots comme une litanie, une étreinte abyssale, un squelette.
De la peau à l’os de la chair à l’acier
De la peau à l’os de la chair à l’acier
Et manier sa douleur comme on manierait un scalpel.

J’ai les yeux remplis d’images sépia et des pellicules documentaires au bord des paupières. De mes doigts, je peux retracer le monde, je le sais ; tout, ici, pue le souffre et la menthe décomposée. Plaquées contre des fenêtres vides, les ombres d’Hiroshima s’enchainent aux spectres de Tchernobyl tandis que leurs étoiles tombent lentement sur le sol – poussière de libellule puis béance des mots. Et les ténèbres chutent avec langueur sur nos épaules à moitié nues. Ne subsistent sur la pierre aussi bien les cendres d’existences désormais évaporées que les maux de ceux qui vivent encore… Cloques de lampadaire comme des phares à l’horizon.

Et puis qui est-il ce type, au final ? Il traine son accent russe ainsi qu'on traine un cadavre, trois phrases coupées au couteau et l’absence de la nuit. Il avait posé son cul dans les débris et dans les graviers juste pour s’asseoir au flanc de cette petite chose perdue qu’on appelle je. L’air bancal des épanouis accroché en drapeau au creux des lèvres. L’air bancal des épanouis… D’un geste encore indécis, je tourne la tête vers l’inconnu échoué contre la ruelle. Détaille sans les voir ses traits tannés, ses prunelles lourdes, le doute qui valse entre deux brûlures de clope. Détaille sans rien voir en vérité. Je suis si laide.

Quand s’était-il assis à côté de moi, déjà ? Quand s’estomperait-il au juste ?
Il ne peut être que mirage. L’image résiduelle d’un mort dans une ruelle de flancs crevés et de crasse. Oh my feel oh my pleasure oh my little word.

— Si tu veux, on va se lever et aller ailleurs, où tu seras mieux.

Un endroit où je serais mieux ? Mais je suis bien ici, ou plutôt : je ne suis nulle part mieux ailleurs. I'd break the back of love for you. Des mélodies étranges valsent à mes oreilles comme des compositions romanesques, ruines d’Emma et de Charles, échouées en passe-cœur contre les murailles. Les squelettes sont partout, tu sais. Les squelettes sont partout et ils savent suivre la moindre de nos empreintes – imaginer les flaques comme le miroir d’un autre monde. Peut-être qu’ils existent après tout ces univers parallèles que rien n’écorche.

— Je t'aide ?

Une voix claire. Les couleurs tourbillonnent puis s'échouent au bord des lèvres. La nuit est trouble comme un reflet, une tissure de zinc ou bien d'argent. Et je perçois les prémisses du monde qui nous étouffe. Les ruelles penchées au-dessus des mines de charbon. Les visages noirs du Minnesota. Maintenant les bras métalliques sonnent creux d’amertume. Tinc tinc, le claquement des étoiles qui tombent contre le sol – arracher leurs ailes pour en faire des couvertures. Je ne réponds pas. Il n’y a aucun besoin de répondre. Simplement lever les yeux vers le ciel et se perdre dans les cloques de lumière là où chutent les mots. Ils sont inutiles ces mots, ils tranchent comme des lames de rasoir et séparent la distance elle-même. Ils sont inutiles parce qu’ils blessent alors que les gestes réparent – pour naïve que soit cette vision comme à fleur de peau.

D’une main hésitante, je parviens à saisir le bras qu’il me tend. Tandis que je me relève, tout tangue près de moi. Porté par la poussière de la ville, le vent s'enroule et claque autour de nos cœurs ses langueurs noires. Trois volutes de cigarette balancées contre la gorge. Une existence fragilisée par le froid. - cristaux de givre suspendu aux façades comme des carillons. D'une main encore tremblante, je redresse le tissu qui couvre mes épaules (d'où provient-il déjà ?) puis suit cette ombre qui me tire. Pas en soufre et un peu de porcelaine entre les mégots. C'est pas un peu galère de marcher avec des talons alors que t'es bourrée ?

Changement. Nouvelle rue, nouvelle lumière.  La clarté de la civilisation et trois enseignes de magasin grillées par les néons. Quelques fleurs tatouées contre les murs à la bombe lacrymo. Des cicatrices, des ailes de condor, trois crachins de lampadaire au bord du cœur. Phrases averbales comme unique description. Balancer ses rires contre le verre et s'étonner qu'ils explosent. Jeunesse sauvage au creux des veines - incessamment plus hésitante. 

Ce monde est seulement pour les chats et les écorchés vifs.

— Cigarette ?
— Nan, elle fume pas. Inutile de la droguer encore davantage. Elle a déjà l’air assez débile comme ça.

Toujours plus rauque, cette voix qui s'échoue au creux de nos lèvres pourpres. Désormais lovée sur mon épaule, l'insupportable hermine élance avec lenteur son museau vers le ciel. Autour de moi, tout demeure néanmoins trouble, cloques de lumières affleurant à la surface de la ville comme des blessures ; et les néons clignotent encore dans cette obscurité qui ne s’arrête jamais. Elliot est en colère, je le sens, je le sais – je n’aurais jamais été capable de le percevoir si nous n’avions pas été liés si douloureusement. Trois clous en fleur s’enroulent contre son épaule. Je ne le connais pas. Il est somme d’ombre et de mouvantes, comme cet homme qui marche à mes côtés ; il est somme de traits floutés par l’alcool. Un peu de mécanique au bord des lèvres et je murmure d’une voix faible :
 
— Tais-toi Elly’…
— Ah, tiens… Tu commences déjà à décuver ?
— Fais un effort…
 
J’ignore la remarque méprisante de mon hermine et me contente de tracer un soupir las vers les cieux. Nuages qui sillonnent le ventre de l’espace comme des lignes de Nazca. De quelque gestes, nous traversons la rue puis nous esquissons vers une agglomération végétale. L’asphalte devient mouvante. Les lèvres fusionnent au mur tandis que quelques fleurs de cerisier se renversent contre le sol. Fouler le goudron de ses pieds nus, caresser ses colères comme si elles étaient vivantes. Puis toujours observer ce monde sensible qui se dérobe aux êtres. L'acier pousse lentement entre nos doigts comme des membres internes ; un corset de métal enserre peu à peu nos poitrines, bien plus lourd que le plomb, bien plus lourd qu'un pétale de fleur cristallisé. Et sourire encore, s'amuser des hématomes qui marquent nos peaux... les soulever avec nos paupières. Fouler le goudron de nos pieds nus. Caresser nos colères comme si elles étaient vivantes. 

Caresser nos blessures comme si elles étaient vivantes.
Les squelettes valsent autour de moi.
Un regard vers le square et les hanches vides. Il tient mon bras, me soutient, me pose contre un banc ; et mes yeux se perdent sans nuance au creux de ces masses végétales sauvages et désordonnées qui séparent nos êtres. La laideur à l’état brut. Suppurer le cœur et avoir l’audace d’encore en vanter les plaies. D’un geste las, je clos un instant les paupières puis observe sous mes cils les étoiles qui se teintent de couleurs aléatoires. Arracher ses poumons et les bouffer à la fourchette. J’ai envie de vomir.

Ma voix murmure des paroles incohérentes comme elle souligne le désespoir – essayer d’échapper aux ombres cannibales déjà infiltrées sous ma peau.

— Est-ce que… Est-ce que j’imagine les ombres qui dansent autour de moi ? Est-ce qu’elles n’existent que pour moi ? Tout me semble si noir pourtant. Vous savez… Je ne peux pas vous le décrire. Je ne peux pas vous décrire les squelettes et les écorchés, ils sont des évidences. Voyez par vous-même, voyez ! Peut-être que je peux apercevoir en vous les reflets des démons qui sont les miens, peut-être que… Non, je divague… Ce monde est fait pour que rien ne soit identique sous les paupières, après tout…

Points de suspension et cette incapacité à s’exprimer, hachée par le temps. Rien ne peut dire la catastrophe, ni les visages béants ni les os cassés. Et les souvenirs s’écorchent contre la pierre. Assise en tailleur sur le banc, les cheveux fouettés au vent et la robe remontant sur ses cuisses ouvertes, je me passe une main dans mes mèches lâches tandis qu’instinctivement je resserre mes doigts au-dessus de la veste. Les arbres sont rouges comme le sang autour de nous. Bientôt, ils redeviendront noirs. Bientôt, ils redeviendront souvenirs.

De quoi avions-nous parlé à la fin de l'été ?
Enfin le nom amoureux éclot lentement sur mes lèvres.
Aussi violent qu’une étoile.
 
— Joël, je… La seule solution c’est de se battre jusqu’à crever. Je crois...

Un nom qui ressemble à un jean, à une bulle de soda, à la couleur du chewing-gum en papier mâché. Je l’offre parce que je ne me souviens que de ça. De ce nom. Incapable d’en déterminer la portée ou la véritable essence tandis que dansent, autour de moi, ces ombres qui se plaisent à m’écorcher. Et ma voix s’échappe une nouvelle fois, hésite au creux de la gorge avant de se poser comme ambivalence du monde.
 
— Levy.
 
Avoir le cœur au bord des lèvres et trop peu de force pour le cracher à la nuit.
La vie n’est pas un poison : on en connaît l’antidote.



Spoiler:
 
  
MessageVen 10 Juin - 21:09
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Ailleurs, c'est partout mieux qu'ici. On laisse pas des éclats d'étoile au milieu des éclats de verre. Son pantalon doit être déjà sale à l'heure qu'il est : éclaboussé par les rires gras de ses collègues et par les bulles d'une bière sans saveur et sans couleur. L'arrière sali de son pantalon, et sa veste prise en otage par une inconnue de ruelle. D'ordinaire, on n'est pas censé s'approcher des gens bizarres dans la rue. Même si ces gens sont très beaux et qu'ils ont arraché à la nuit toute sa pâleur et sa fadeur pour se les approprier. On fait un pas de coté, on baisse le regard et on fait comme si on n'avait rien vu.

Mais il l'a vue.
Rayonnante de tristesse, aussi laiteuse et blanche qu'une veilleuse qu'on a oublié d'éteindre. Qu'on a oubliée tout court. Relevé, il essuie ses paumes sur son pantalon -foutu pour foutu- et l'aide à se relever. Ça a l'air de tanguer par chez elle : les murs ne sont plus aussi droits ni noirs, et le sol ne lui semble pas être d'une grande aide. Elle tangue, se ramasse sur elle même. Ses bras écartés, il fait mine de la protéger d'une chute qui ne vient jamais. Elle vacille mais ne tombe pas. Ça l'aidera probablement pour sortir d'ici.

La ruelle si accueillante perd toute sa lumière. Mali réalise enfin le lugubre de l'endroit, et réalise enfin toute sa noirceur et sa tristesse. Tout comme c'est triste de finir sa soirée ici. Avec qui était-elle ? Pourquoi on l'a laissée seule ? Il s'insurge, s'énerve contre ces hypothétiques amis qui n'en sont pas de la laisser ici. Peut-être avait-il espérer les croiser en sortant de la ruelle, mais la lumière n'amène aucun visage familier. La menteuse.
Est-ce qu'elle a un coeur en papier ?

« Pas de cigarette, alors. »

L'idée n'était pas de le froisser. De les froisser. Le papier, froissé, ça laisse des marques. C'est pas beau, sauf si on y met de la couleur.
Mais ce soir, tout est noir, ocre et sale. Il regarde sa montre. Il est plus de trois heures. L'heure pour le tabac d'emplir ses poumons en une bouffée délicieuse et coupable. Il ne regarde pas Nuna, ni ses mains qui tremblent. Il n'avait pas fumé depuis la mort d'Iryna. C'est la honte qu'il consume, pas la cendre. Ni la biche ni le Cerf ne s'interposent dans la lutte mentale. Ils ne savent que trop bien de quoi ils s'agit. De pensées douloureuses échangées dans le silence, de poignards sans bruits qui ont la couleur de la rancoeur.

C'est idiot, cette rancoeur contre soi-même. Dans un monde qui n'est pas le sien, c'est encore pire. Tout est dénaturé, il ne reste qu'à soi sa propre identité... Si tant est qu'on ne la perde pas en route.

Les pavés, même sales, sont rassurants.

Mali ne s'inquiète pas des ombres en groupe qui discutent plus loin. Il a déjà oublié ses amis, trop occupés pour se soucier de sa pause cigarette devenue bien longue. Il a fait un tour dans la galaxie, qu'il dépose à coté de lui sur le banc. L'extrémité de sa cigarette se ravive, se consume puis soupire en dégueulant au dessus de leurs têtes une fumée opaque. Sale. Ses yeux clairs la quittent, lui aussi part un peu loin, comme la fumée. Léger. Il cherche les squelettes, ne voit que son ombre floue sur le sol, découpée par le lampadaire à coté du banc. Soudain, il prend peur. Ses dernières semaines sont assez peuplées de démons pour qu'il accepte de la protéger des siens. Qu'elle les garde. Il n'en veut pas, de ses ombres. Son ouïe perçoit le crépitement de sa cigarette. Les rires lointains et jeunes du groupe qui s'éloigne.
Ils sont seuls.
A deux, et chacun très seul.

« C'est à vous, tout ça. »

C'est son imagination tarie, ses lèvres prêtes à vomir son coeur d'avoir trop bu. Elles sont belles, ses lèvres. Lui, il n'a pas besoin de boire pour avoir ses cauchemars en plein jour. La biche lui jette un regard désolé ; désolant. Il détourne les yeux, l'ignore. Regarde la blonde à coté de lui. Ses jambes sont aussi nues que ses rêves. Honteux, il refuse de regarder à cet endroit, et plante ses yeux dans les siens. Il faut qu'il appelle un taxi. Qu'on la ramène, qu'on l'attache à un lit pour qu'elle arrête de partager ses démons avec ceux qui passent.
Qui est-ce, Joël ?
Il ose enfin échanger avec Bambi un regard. Curieux. Tristement intéressé par cette déchéance qui ne lui appartient pas. Spectateur fasciné par l'accablant.

« Je suis pas Joël. »

Ça va peut-être la décevoir.
Ses doigts retirent la cigarette d'entre ses lèvres, il la jette. Elle n'était consumée qu'à moitié. Ça fait ça en moins de charbon dans les poumons. Ça de noir en moins.
Levy.
C'est joli Levy.
Comme la lune triste. Décroissante. Il plonge sa main dans sa poche, sort son téléphone dont l'écran lumineux l'aveugle presque. On lui demande où il est. Bien accompagné. Sans doute ? Il supprime la notification, laissant à la nuit le bénéfice du doute. Il mentira, dira qu'il avait trop bu, qu'il a croisé une connaissance.
Il connait son prénom, après tout.

« Mali »

Il répète son nom, comme si le redire allait l'exorciser.

« Levy...» Ses coudes s'appuient sur ses genoux, il tourne sa tête vers elle. eux. « Est-ce que tu veux que je t'appelle un taxi ? »

Le portable dans la main, c'était pas pour faire joli.

« On devrait pas te laisser ici. Même si t'es pas seule. » Regard à l'hermine. « Tu as quelque part où aller ? Le banc est sympa, mais tu dois connaître plus confortable. Plus beau qu'une rue qui sent la pisse et l'alcool. »

D'ailleurs, sa propre haleine a quelque chose du cognac. A croire que la Scandinavie a de meilleures rapports avec ce genre de vapeurs.

« Promis, je t'appelle un taxi, et je te laisse. »

Parfois, les étoiles, ça prend peur. Nuna se ravit de la proposition. Ils la laisseront loin de l'endroit où ils l'ont trouvée. Une bonne action avant d'aller se coucher. Louise va lui en vouloir, demain. Ils ne sont pas demain. Sa petite étoile à lui doit avoir les poings fermés. Le souffle régulier, lent. Pas comme le sien qui s'agite, mêlé de cognac et de tabac.

« Si tu veux. »

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