Le chêne et le roseau ♫

 
  
MessageJeu 23 Déc - 5:20
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Chêne et Roseau

Il est frêle, le roseau
La tête à moitié dans l'eau
Et le chêne droit debout
Semble être au-dessus de tout
Le roseau plie les genoux
Et s'effondre à tous les coups
Car c'est sa fatalité
Toujours retomber
Tomber
Tomber pour se relever
Re-tomber
Tomber pour se relever

Le chêne est un grand sage
Qui ne craint pas les orages
Il sait que l'ouragan
Ne se pointe pas souvent
Et il regarde de haut
Son pauvre ami le roseau
Qui se bat d'arrache-pied
Pour se relever
Toujours
Se relever pour tomber
Comme toujours
Se relever pour tomber
Tomber pour se relever
[...]



Je n’ai pas l’habitude d’écouter des chansons en français. Seulement, celle-là est venue me chercher dès la première fois où je l’ai entendue. Cette chanson colle parfaitement à ma vie. Vous voulez un résumé? Facile. Le chêne, c’est le monde entier qui m’entoure de sa puissance et qui se moque de moi, mais qui, quand il tombe, ne se relève pas. Le roseau, c’est moi. Frêle, faible, passant son temps à tomber, mais qui se relève sans cesse.

Je m’appelle Kelly. Kelly McAllister. Et mon daemon, mon âme, mon protecteur s’appelle Mattheus. Mon histoire… notre histoire ressemble à cette chanson. Une bataille où on ne fait que tomber, se relever et tomber à nouveau.

Tomber, mais résister. Ne jamais cesser de se relever...


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MessageJeu 23 Déc - 6:10
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Volume I : It was just the beginning…


Chapitre 1
Parce que je ne suis pas normale...



Les jeunes enfants posent toujours des questions. Souvent, elles sont étranges, quelques unes sont drôles, d’autres sont parfois embarrassantes. Il fallait croire que je n’étais pas, au départ, une enfant normale. Je n’ai pas le souvenir d’avoir un jour posé des questions dans le genre à maman. Peut-être parce que j’avais peur. Peur qu’elle réagisse mal, comme toujours.

La seule question importante que je me souviens lui avoir posée ressemblait à ça :

    « Maman? Il est où, ton Mattheus à toi? »

J’avais cinq ans et, à l’époque, je me demandais pourquoi j’avais un daemon alors que ma mère et le reste du monde n’en avaient pas. Questionnement tout à fait légitime que je reformulais en ces mêmes termes à ma mère, question de lui expliquer le sens de mon interrogation. La réponse qu’elle me donna resta gravée dans ma mémoire.

    « Parce que tu n’es pas une petite fille normale, ma chérie. »

Chacun a sa propre définition de la normalité. La mienne, d’aussi loin que je me souvienne, a toujours été la vie avec un daemon. Lorsque maman m’a dit que je n’étais pas normale, je me suis sentie comme une espèce de bestiole bizarre, tout droit descendue de l’espace. Mon petit monde n’était soudain plus le même. L’évidence m’a frappée de plein fouet. Ce qui était étrange, ce n’était pas le fait que personne n’ait de daemon. Non, le truc étrange, c’était que moi, j’en aie un.

Suite à cet événement, j’ai beaucoup réfléchit. Tout s’expliquait, donc. Je faisais sauter les ampoules de l’appartement parce que je n’étais pas normale. Maman se fâchait souvent contre moi parce que je n’étais pas normale. Les autres enfants me semblaient menaçants parce qu’ils étaient normaux, eux, et pas moi.

Après cet événement, j’en avais longuement discuté avec Mattheus.

    * Donc, si je comprends bien, c’est ma faute si maman te trouve étrange? C’est ma faute si t’es pas… pas comme les autres?*

Je hochai la tête. J’étais assise sur mon lit et lui était couché sur mes genoux sous la forme d’un gros chat tigré à poils long. Matt renifla en se levant pour frotter sa tête contre ma joue.

    * Tu sais, moi je trouve que t’es tout à fait normale. Et le plus important, c’est que je t’aime comme tu es.*

Je le serrai fort dans mes bras, plongeant mon nez dans son pelage.

    * Merci, t’es gentil. *

Cette soirée-là, j’ai fait une promesse à Mattheus. Jamais je ne voudrais être normale, puisque cela signifierait que je devais le perdre. Et ça, il n’en était pas question. J’allais faire quoi, sans lui?


~


Chapitre 2
Les gens que l'on aime sont souvent ceux qui nous font le plus de mal...


C’est à mon premier jour d’école que je me suis rendue compte que quelque chose clochait avec ma mère. J’ai eu cette révélation en remarquant que très peu d’enfants avaient des bleus ou des yeux au beurre noir. Un autre indice qui me mit la puce à l’oreille fut lorsque l’enseignante, au lieu de me frapper parce que j’avais fait une connerie, se contenta de me dire que lancer mon crayon à ce petit imbécile qui se moquait de moi, ce n’était pas bien. Pas de douleur, pas de cris, juste des mots, fermes mais indolores.

Le soir venu, lorsque je descendis de l’autobus, ma mère m’accueillit chaleureusement. Elle était tellement fière de moi que ses yeux en brillaient. Contente d’être enfin une grande fille qui allait à l’école, j’en oubliais la révélation qui m’était venue.

Quelques semaines plus tard, l’incident se reproduisit. J’ai poussé une fille dans la boue. Lorsque le surveillant de la cours de récréation vint à ma rencontre, je me crispai en serrant les dents, m’attendant à une bonne correction. Mais non. Il m’empoigna pas la manche et me traîna devant le directeur, qui lança qu’il allait aviser ma mère de mon comportement. Je fus d’abord contente de m’en sortir sans une égratignure, mais ma joie fut de courte durée. Il allait en aviser ma mère.

Oh non…

Je m’inquiétais avec raison. Le soir même, ma mère m’attendait à l’arrêt d’autobus. Mais la même lueur de fierté ne brillait plus dans ses yeux. Il y avait bien une lueur dans ses pupilles, mais ce n’était pas de la fierté.

En rentrant à la maison, j’ai eu droit à deux bonnes gifles et un discours hurlé à plein poumons. Alors que la voix de maman me vrillait les tympans, Mattheus sortit de mon sac sous la forme d’un écureuil pour aller se réfugier sous mon manteau en tremblant, ses oreilles trop sensibles le faisant souffrir. Je grimaçai en ressentant cette douleur. Éprise soudain d’un élan de rébellion contre l’injustice, je hurlai pour couvrir la voix de ma mère.

    « MAIS POURQUOI TU ME FRAPPES? LES AUTRES ENFANTS, ILS SE FONT PAS FRAPPER, EUX! »

Les lumières s’éteignirent pendant une seconde et une tension électrique presque palpable se fit ressentir dans l’appartement. Ma mère s’arrêta net. Un lourd silence plana.

Soudain, ma mère me pris par le revers du chandail pour me secouer comme un prunier.

    « Laisse les autres en dehors de ça. Personne ne me dira comment élever ma fille! »

Ces derniers mots, elle les avait criés à quelques centimètres de mon visage. Je sentis Mattheus descendre le long de ma jambe. Une fois au sol, il se transforma en chien et se mit à aboyer en montrant les dents.

    « Arrête, maman! Lâche-la! »

Maman me laissa pour se tourner vers Mattheus. Un instant, je vis de la peur dans ses yeux. Peur qu'elle s'empressa de dissimuler derrière un masque de rage.

    « Toi, sac à puces, tu la fermes! »

Elle l’empoigna alors par la peau du cou. Une douleur cuisante me transperça et m’arracha un gémissement étranglé. Maman me pris par le bras avec son autre main et nous traîna tous les deux dans notre chambre.

    « Vous avez intérêt à rester là, vous deux. Je ne veux plus vous entendre jusqu’à l’heure du souper! »

Elle claqua la porte. En sanglotant, je me recroquevillais dans le fond de ma chambre. Mon bras me faisait mal. Elle avait serré tellement fort qu’on voyait les traces de ses doigts sur ma peau. Mattheus rampa jusqu’à moi. Je le serrais de toutes mes forces contre moi, espérant qu’il entre en moi afin que plus personne ne puisse le toucher. J’avais mal, une douleur lancinante qui tardait à disparaître. Mattheus pleura avec moi pendant un long moment, alors qu’au dessus de nous, le plafonnier clignotait sans arrêt. À travers mes sanglots, je ne cessais de répéter :

    * Elle a pas le droit… Elle a pas le droit! *

Les pensées de Mattheus étaient troublantes. Il n’y avait pas de mots, seulement un mélange de douleur et de colère sourde. Je l’entendis se dire qu’un jour, il ferait en sorte que plus personne n’ait envie de le toucher. Personne à part moi.

Le souper se passa normalement. Maman avait retrouvé son calme et me questionnait sur ma journée, comme si rien ne s’était passé. Je répondais à ses questions en reniflant et en frottant mes yeux rougis. Je voulais tout oublier, comme d’habitude. Ma mère faisait ça pour mon bien, après tout... Mais, cette fois, je n’y arrivais pas complètement. Je ressentais la rancœur de Matt, qui mangeait à mes côtés.

Quelque chose avait changé en lui, et donc en moi.

Après cet épisode, je n’ai plus jamais entendu Matt appeler notre mère « maman ».
  
MessageDim 9 Jan - 16:16
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Chapitre 3
Le temps n'arrange pas toujours les choses


      Quatre ans plus tard...

    « Et pis, t’as vu, elle attire les animaux, tellement elle est étrange. »
    « Hein? Mais de quoi tu parles? »
    « Ben voyons! T’a jamais remarqué qu’il y avait toujours une bestiole à côté d’elle? J’suis sûr qu’elle les apprivoise parce qu’elle a pas d’amis et… »
    « Chut! Elle arrive! »

Les deux gars s’étaient tus à mon arrivée, comme s’ils avaient peur de la réaction que j’aurais en apprenant qu’ils parlaient de moi dans mon dos. Ce qu’ils ne savaient pas, c’était que Mattheus entendait tout, avec ses oreilles de chaton et que, du fond de mon sac, il me traduisait le tout intégralement.

Je me dirigeai donc directement vers le premier, un garçon de treize ans nommé James. Puis, une fois devant lui, sans un mot, je lui décrochai un coup de poing en plein visage. Son nez se mit à pisser le sang. Il hurla de douleur en me traitant de tous les noms, blessé dans son orgueil d’avoir été frappé par une gamine de onze ans. Les surveillants rappliquèrent avant qu’il n’ait pu me rendre mes coups en compagnie de son copain. On conduisit James à l’infirmerie et on me demanda la raison de cette action.

    « Il était pas gentil avec moi. »

Les surveillants n'étaient plus surpris depuis longtemps de mon ton détaché. C’était devenu banal, pour moi, de frapper les autres. Ça me semblait normal, puisque ma mère le faisait avec moi. J’y voyais là un moyen efficace de me faire respecter. Je ne comprenais donc jamais pourquoi on me réprimandait pour ça.

Depuis les quatre ans que je fréquentais cette petite école en banlieue de Toronto, je ne comptais plus le nombre de fois où on m’avait emmenée devant le directeur. Je ne comptais plus le nombre de fois où on avait appelé ma mère, ni le nombre de coups que ma conduite m’avait value. Je ne savais qu’une chose avec certitude, c’était que, à chaque fois, je me sentais un peu plus perdue. À chaque fois, je me demandais ce qu’il y avait de mal là-dedans. Je me demandais pourquoi, quand je faisais du mal, il y avait des punitions alors que quand s’était ma mère qui faisait du mal, personne ne se pointait, personne ne l’en empêchait.

Je me disais que c’était peut-être parce que je n’étais pas normale. Cette idée me tourmentait depuis bien des années.

Assise sur une chaise, dans le couloir menant au bureau du directeur, je me posais sans cesse les mêmes questions. Elles tournaient en boucle dans mon crâne, me donnant mal à la tête. Et, plus j’y songeais, plus je trouvais que la vie était injuste. Mattheus était de mon avis.

    *Faudrait peut-être en parler?*
    *Et qui nous écoutera, Matt?*

Qui allait écouter Kelly la petite terreur et sa bestiole à l'aspect changeant? Mattheus n’eut pas le temps de me répondre. On m’appela au bureau du directeur. Cette fois, il n’était pas seul. Il y avait cette femme à ses côtés. On me la présenta comme une travailleuse sociale. Ce serait elle, désormais, qui s’occuperait de mon cas. Le directeur devait en avoir marre de me voir. Il me dit que ce serait mieux pour tout le monde. Je sentis un goût amer dans ma bouche alors que j’acquiesçais mécaniquement, sans vraiment y croire.

Comme à chaque fois, j’avais l’impression que ça serait mieux pour tout le monde, sauf pour moi.

Dans les jours qui suivirent, on enleva à mon horaire un cours de mathématique pour y glisser une rencontre avec la travailleuse sociale, une grande brune nommée Shannon. Désormais, à chaque semaine, je devais aller la voir. On discutait de ma vie. Ou plutôt, elle essayait de parler de ma vie. J’étais fermée, répétant que je ne voulais pas en parler.

Shannon insista patiemment, pendant plusieurs mois. Elle me posait toujours la même question.

    « Est-ce que tout va bien, chez toi? »

Je hochais la tête en serrant les dents, voulant davantage me convaincre moi-même. Mais, au fond de moi, il n'y avait rien de plus faux. Selon Matt, Shannon le savais pertinement, mais, pour une raison obscure, il fallait que ce soit moi qui le lui dise...

S’en fut trop le jour où, remarquant que j’avais un œil au beurre noir, elle me demanda ce qui m’était arrivé.

    « Elle m’a frappée! Elle me frappe tout le temps!!! Et elle ne va pas chez le directeur, elle! Elle s'en sort toujours bien!»

Je fondis en larmes. J’avais mal, autant physiquement que mentalement. J’étais fatiguée et j’en avais marre. Shannon se pencha pour me prendre dans ses bras pour me consoler, puis me regarda dans les yeux.

    « Qui, Kelly? Qui te frappe? »

J'étais brisée. Elle avait eu raison de moi.

    « M… maman… »

En l’entendant sortir de ma bouche, ce mot me sembla étrange, vide de sens. Je me surpris à ressentir le même sentiment que Mattheus, lorsqu’il s’était distancé de… maman. Comme s'il s'agissait d'une étrangère.

L’air de Shannon devint grave. Elle me prit à nouveau dans ses bras en me frottant le dos, rassurante.

    « Allons, doucement. Ça va aller. On va tout faire pour t’aider. »


~


Chapitre 4
Autant en emporte le vent...


Ils sont venus deux semaines plus tard. Qui? Le DPJ, ou Département de Protection de la Jeunesse. Ils sont arrivés un samedi matin, accompagnés par des policiers. Ils cognèrent à la porte, entrèrent et prirent ma mère à part, pour éviter que j’entende ce qu’ils avaient à lui dire. Peine perdue, grâce à Matt, j’ai tout entendu.

On annonça à Sandra (j’étais moi aussi devenue incapable de l’appeler maman) qu’elle était accusée de mauvais traitements sur sa fille, moi en l’occurrence, et qu’elle en perdait la garde. Je me souviendrais très clairement de son cri de détresse. Ça me fit mal. Plus que je ne l’aurais cru, car je savais qu’au fond, elle m’aimait plus que tout. J’ai encore, gravé dans ma mémoire, ses lamentations, ses supplications désespérées. Elle pria les gens de ne pas m'emmener. Rien n'y fit. J'avais des bleus sur les bras et une brûlure sur la joue. J'avais avoué. Il y avait eu enquête auprès des voisins. Les preuves étaient là, indiscutables. Encore aujourd'hui, je peux revoir son visage en larmes lorsqu’elle me prit dans ses bras pour me dire au revoir. Je ne lui rendis pas son étreinte. Je ne pleurai même pas. Tout ce que je pus lui donner, ce fut un regard, vide et perdu.

Ce fut la dernière fois que je la vis. Encore aujourd’hui, il m’arrive de me demander ce qu’elle est devenue. Mattheus et moi ne savions pas ce qui allait advenir de nous deux. On répondit bien vite à nos questions. J’allais être envoyée dans le centre d’accueil pour enfants battus et jeunes délinquants le plus près de chez moi. Une nouvelle vie commençait. J’ai cru, alors, que tout allait s’arranger pour Matt et moi.

Malheureusement, le chemin qui mène au bonheur est traître. Quand on croit avoir atteint le bout de la route, on se rend vite compte qu’il reste encore de trop nombreux kilomètres de sentiers tortueux avant d’être réellement arrivé.
  
MessageVen 18 Mar - 5:17
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Volume II : Second Chance


Chapitre 1
Préludes d'une descente aux enfers


Ma réputation fut très vite forgée au centre d’accueil pour enfants battus et jeunes délinquants Second Chance de Toronto. On m’étiqueta bien vite comme une enfant à problèmes, hyperactive et même dangereuse.

Je croyais qu’en allant vivre là-bas, ma vie s’améliorerait. J’ai été tellement naïve.

Ma première expérience en dortoir s’est soldée par un échec lamentable. Mes compagnes, deux filles pourtant très gentilles dont je ne souviens plus du nom, avaient tôt fait de se plaindre de la présence de Mattheus, qui, pour plus de discrétion, gardait en permanence la forme d’un gros chat brun. Les autres enfants se demandaient pourquoi j’avais droit à un animal de compagnie.

Mattheus et moi étions toujours sur la défensive. On se mit à me dire que la présence de mon «chat» ainsi que son caractère un peu trop protecteur étaient problématiques et qu’il faudrait que je m’en débarrasse. Je refusais avec vigueur, presque au bord de la panique. Je ne pouvais m’imaginer perdre le seul être au monde qui ne m’abandonnait pas, qui me soutenaient toujours, qui m'avais jamais traitée comme une fille normale, et on comme un espèce de monstre bizarre. Mattheus était le fil qui me retenait à ma misérable existence.

Un jour, pourtant, on décida d’en finir. Deux hommes de la fourrière arrivèrent et jetèrent Matt dans une cage. J’ai hurlé de terreur autant que de douleur lorsqu’on le manipula sans aucune gêne, me sentant violée comme à chaque fois qu’on posait la main sur mon daemon. Mais le pire, ce fut quand on l’emmena. Je l’ai vu, le nez collé aux barreaux de sa cage, les yeux révulsés par la peur, trop horrifié pour parler. Je l'ai vu disparaître au tournant du couloir.

J’ai eu l’impression qu’on m’arrachait tous les organes en même temps. Je me suis écroulée à terre, me recroquevillant en hurlant, agrippant le tapis de toutes mes forces pour tenter de faire taire ce mal atroce. Les lumières clignotaient rapidement en grésillant aux alentours. Les deux autres filles du dortoir, effrayées, sortirent en poussant des cris suraigus. À mesure que Matt s’éloignait, je sentais mes forces m’abandonner. Je suffoquai. Je crois me souvenir que les lumières alentour ont éclaté. Puis, ce fut le noir complet.

À mon réveil, Matt était blottit tout contre moi. J’étais à l’infirmerie et il y avait une grande agitation dans tout le centre. J’appris que le système électrique avait sauté.

Lorsque mon daemon se réveilla, je le serrais dans mes bras en pleurant toutes les larmes de mon corps, heureuse de ne plus ressentir cette douleur atroce qu’avait causé notre séparation. Une infirmière vint à notre rencontre, me disant que j’avais eu de la chance de m’en être sortie. Elle m’apprit qu’on avait vite fait de ramener Mattheus auprès de moi après que j’aie perdu connaissance, au bord de l’asphyxie.

Suite à cet incident, les autorités du centre furent très compréhensives à l'égard de Matt. J’ai eu droit à ma propre chambre où je pouvais loger avec mon «chat» comme bon me semblait. On reparla encore quelques fois de se débarrasser de Matt et on tenta même à nouveau la chose, mais les autorités en place abandonnèrent bien vite cette idée après de nombreux problèmes électriques et crises de paniques (l’explication la plus rationnelle qu’on avait trouvé à mes pertes de connaissance).

Plus jamais, après cet épisode, les autres enfants ne me regardèrent de la même façon. J’étais devenue une sorte d’extraterrestre encore plus bizarre. Tant mieux. Je ne voulais plus sympathiser avec personne. Dans ce monde de fous, je ne faisais plus confiance qu’à Mattheus, désormais. Les autres ne le méritaient pas.

Les autres ne le mériteraient plus jamais.

~

Chapitre 2
Burn. Burn it all...


J’ai passé trois ans à Second Chance. Trois longues années de déclin, trois longues années à m’enfoncer lamentablement dans l’obscurité, à attendre un sauveur qui ne viendrait pas.

J’étais parmi les jeunes à problèmes. On m’avait interdit de sortir du centre depuis longtemps, après que j’aie été arrêtée par la police à plusieurs reprises, pour tapage nocturne, vandalisme et autres trucs dans le genre. Je supportais très mal l’ennui et la sédentarité. Fallait que je bouge, ça me rongeait de l’intérieur. Alors, je fuguais à la première occasion, grimpant sur les toits ou escaladant les clôtures pour sortir de ce foutu centre où j’étais coincée. Lorsqu’on m’y ramenait bien malgré moi, je faisais du tapage, dérangeant tout le monde et donnait du boulot aux électriciens en faisant surchauffer le système. À bout de patience, les responsables ne trouvaient d’autre choix que de m’envoyer en salle d’isolement.

Pour ceux qui ne savent pas ce qu’est une salle d’isolement, c’est une pièce vide où on vous enferme lorsqu’on veut vous punir où lorsque vous devenez dangereux pour les autres ou pour vous-même. J’étais une habituée, pour mon malheur. Car, prise au piège dans ce trou, j’avais envie de crever.

Dans toute cette confusion, cette bouillie qu'était devenue ma tête, seul Mattheus avait les idées claires. Je n’ai jamais ressenti de culpabilité pour toutes les conneries que j’avais faites. Mais, aujourd’hui encore, je m’en veux horriblement d’avoir fait endurer cet enfer à mon daemon. Le pauvre passait son temps à tenter de me raisonner, de me calmer, de me changer les idées. Mais il n’y arrivait pas. On serait porté à croire qu’un daemon, c’est un guide naturel, sage et plein de bon sens. C’est une grossière erreur. Matt était complètement dépassé par les événements. Après tout, il n’avait que quatorze ans, lui aussi. Il sombrait avec moi par ma faute.

C’est troublant lorsqu’une partie de votre âme est folle et que l’autre est saine d’esprit. J’ai eu l’impression, pendant cette période, que Mattheus était un étranger pour moi. Un être à part, ayant son âme propre. C’est un sentiment indéfinissable que de ressentir un tel détachement face à son daemon. C’est comme si vous étiez scindé en deux. Ça fait mal en dedans… On se sent terne, malade, fané. On perd pied dans l'eau devenue trop profonde. On se noie, parce que le seul être en mesure de vous apprendre à nager n'y arrive plus.

C'est horrible.

Aussi, pendant ces trois ans, je n’ai cessé d’expérimenter cette étrange capacité que j’avais à contrôler l’électricité. J’ai énormément souffert en me surchargeant, j’ai faillit y rester en me vidant totalement de toute énergie. Durant mon séjour en son sein, Second Chance dépensa une fortune en frais d’électriciens. Ces manifestations de mon don me faisaient du bien. Je pouvais me défouler, foutre la merde chez ces gens qui me forçaient à vivre une vie que je n'avais jamais voulue.

Un jour, le vase a débordé. Ce centre me répugnait, ma captivité aussi. Cette vie forcée qui m'effritait à l'intérieur me sortait par le nez. J'en ai eu tout simplement et totalement marre de Second Chance, de cette marée de jeunes braillards et des surveillants qui voulaient décider de mes actions à ma place. J'avais eu une journée atroce et j'avais un trop-plein à évacuer. En parcourant les couloirs du centre d’accueil en direction de ma chambre, j’ai choisi un dortoir au hasard et j’ai fait péter la lampe de chevet d’un gars en y concentrant toute mon énergie. L’ampoule éclata et des étincelles fusèrent un peu partout. Une d’elles atteignit le lit. Ce gars cachait de l’alcool dans ses affaires et, quelques temps plus tôt, en avait renversé une bouteille. Le liquide avait imprégné les couvertures de son lit, qui n’avaient pas été lavées depuis. Petit fait scientifique: l'alcool brûle. Résultat : la couette prit feu. Alors que je voyais le brasier s’étendre sur la table de chevet, je ressentis un bien immense. En voyant les flammes prendre de l'ampleur, briller sauvagement sur les murs, en voyant les gens se précipiter aux alentours, en les voyant paniquer, j'ai ri.

Le feu me défoulait, réconfortait mon âme, faisait du bien à mon coeur.Il faisait souffrir les gens qui me faisaient souffrir. Grâce au feu, je pouvais être, pour une fois, incontrôlable.

Horrifié, Mattheus alla se cacher sous la forme d’une souris dans le capuchon de mon chandail.

    « T’es malade, Kelly. T’as besoin d’aide. »
    « Je sais, Matt. »

Oui, j’avais besoin d’aide. Désespérément. Plus que les autres ne pouvaient l’imaginer. Mais personne ne levait le petit doigt pour moi. Personne ne comprenait les signes de détresse que j’envoyais. Les flammes grondaient comme mon coeur, brillaient, dansaient dans mes yeux.

C'était magnifique.
  
MessageVen 3 Juin - 16:12
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Chapitre 3
Un dommage collatéral


Le travailleur social du centre s’évertuait depuis près de trois quarts d’heures à tenter de me faire parler. Les responsables du centre avaient découvert de la drogue dans ma chambre et n’avaient pas apprécié. Mon bourreau essayait donc de savoir ce qui me faisait « lentement glisser vers la délinquance », pour reprendre ses propres termes. Il voulait aussi que je me confie sur ma mère.

    « Ça te fera du bien, tu verras. »

Je m’obstinais. Devant son insistance, j’avais fini par lui balancer que, de toute façon, il savait déjà tout sur ma mère, puisqu’il avait lu mon dossier. À ces mots, il avait pincé les lèvres et m’avait regardé avec compassion.

    « Je sais ce que tu peux ressentir. »
    « Non, vous ne savez pas! Vous n’êtes pas dans ma tête, alors arrêtez de faire comme si vous me compreniez! »

Il n’y a rien de plus frustrant que quelqu’un qui affirme vous comprendre alors qu’il n’a jamais vécu ce que vous avez enduré.

    « Je comprends ta honte Kelly et c’est tout à fait normal. N’importe qui aurait de tels sentiments envers des parents comme les tiens... »

Je levai les yeux. Mes parents. Jusque là, il n’avait parlé que de maman.

    « Vous savez quoi sur mon père? »

Je fronçai les sourcils devant son air étrange. Il avait une expression que je n’arrivais pas à saisir.

    « Rien, évidemment… Je me doute que tu aimerais en savoir un peu, mais bon, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. »

Je lui jetai un regard mi-interloqué, mi-énervé. Il soupira.

    « Allons, tu ne penses tout de même pas qu’on connaît la liste entière des clients de ta mère… »

Je clignai des yeux. Plusieurs fois. Je ressentis la surprise de Mattheus, couché à mes pieds.

    « De quoi vous parlez? »
    « Quoi?... Attend, tu n’étais pas au courant? »
    « Vous entendez quoi par client ? »
    « Et bien, euh… tu sais… quand on paye une fille pour… pour euh… »

Je ne le laissai pas finir. J’étais déjà dans le couloir, courant vers ma chambre.

Je claquai la porte derrière moi en hurlant des noms à mes salauds de parents. Puis, tremblante, je m’assis sur mon lit. Mattheus vint se poser sur mon épaule sous sa forme de corbeau.

    « Fuck…»

Lui aussi avait de la difficulté à digérer. Il avait de la difficulté à avaler que nous ayons pu être si naïfs. Je me pris la tête entre les mains, incapable de contrôler mes tremblements.

Ma mère était une pute. J’avais toujours cru que mon père était mort ou qu’il était partit. Ce n’était pas rose, mais bon, d’aussi loin que je me souvienne, j’avais imaginé son absence ainsi.

J’étais tellement conne. Non mais, je méritais une médaille pour mon imbécilité, pour avoir osé croire qu’il y avait un tant soit peu de positif dans ce qui m’avait mit au monde. Bon sang, quelle famille de merde. Mais quelle famille de MERDE! Une mère qui gagne sa vie en couchant avec n’importe qui et un père qui n’était qu’un de ces porcs qui se payent des filles simplement pour se soulager avant de les rejeter dans la rue. Il ne savait même pas que j’existais. Il ne devait même pas se souvenir de qui était Sandra McAllister. Quel était le résultat? Une fille de quatorze ans battue par sa mère, un cas social, pyromane et drogué, qui faisait péter les lumières du centre d’accueil où elle croupissait en osant rêver d’une vie meilleure.

    « Et qu’est-ce qu’on vaut, nous, dans tout ça? Hein? »

Matt avait exprimé avec tristesse la question qui nous rongeait tous les deux.

    « Rien du tout, Matt. »

C’est dur d’apprendre une telle chose. On se sent comme un déchet. Imaginez, si mon père n’avait pas payé ma mère pour coucher avec elle, je ne serais même pas là.

Ça aurait peut-être été mieux ainsi…


~

Chapitre 4
De mère en fille... ou pas


Matt et moi avions profité de l’attention relâchée d’un nouveau surveillant pour nous glisser en dehors du centre. Alors que je traversai la cours pour aller escalader la clôture donnant sur le monde extérieur, je me retournai. Là-haut, sur le coin du bâtiment, une caméra de surveillance filmait nos moindres gestes. J’aurais pu en couper l’alimentation pour filer en douce, mais ça ne servait à rien. On se serait rendu compte de ma fuite d’une manière ou d’une autre. Je me contentais donc de faire un bras d’honneur à l’appareil aussi bien qu’à celui qui visionnerait les enregistrements. Puis, je suis partie.

Les mains dans les poches, je marchai dans les rues désertes de Toronto, suivie par Matt, sous la forme d’un labrador noir. Nous ne parlions pas. Pas besoin.

Dehors, je me sentais infiniment bien. Libre de toute attache. J’avais l’impression que mon cœur, alourdit de quelques milliers de tonnes, devenait soudain très léger. L’atmosphère du centre ne m’étouffait plus. Dehors, je revivais. J’avais enfin le loisir d’agir à ma guise. Dehors, je me sentais en sécurité. Lorsque je fuyais, j’étais heureuse et je renouais avec Mattheus. Du moins, jusqu’à ce que la police me retrouve et me ramène à Second Chance.

La police. Dès que je mettais le pied dehors, je mettais un point d’honneur à leur faire payer tout ça. Je faisais exploser les lumières des lampadaires et mettait le feu aux déchets dans les poubelles pour leur faire regretter de me ramener au centre d’accueil.

J’entrais dans une ruelle apparemment déserte où je pourrais fumer et faire brûler les ordures en toute quiétude. Alors que j’avançai entre les immeubles, une voix m’interpela.

    « Hey! McAllister! »

Je me retournai vivement. Kevin Connors se tenait derrière nous. Connors était un petit con du centre d’accueil qui s’était fait des copains parmi la vermine qui traînait dans le centre-ville, la nuit. Un petit con qui avait tout perdu lorsque j’avais fait flamber son dortoir et qui me détestait depuis.

    « T’es une mauvaise fille, tu sais que t’es interdit de sortie? »
    « J’te démolis la mâchoire si t’appelles la police, Connors. »

Pour appuyer mes menaces, Mattheus montra les dents en grognant. Les lumières de la rue d’à côté clignotèrent. Je serrai les poings.

    « Tu crois vraiment que j’ai peur de toi, Kelly? T’es toute seule avec ton sac à puces et tes p’tits effets pyrotechniques. Moi, j’ai plein de contacts. »

Ils sortirent de l’ombre. Quatre autres gars qui bloquaient les deux issues de la ruelle. Matt me lança un avertissement par télépatie. Ça s’annonçait mal. Très mal. Mais je ne le montrai pas. Plutôt crever. Connors s’avança vers moi.

    « Je croyais pourtant qu’on t’avais appris à faire attention à tes arrières, dans les rues. Ta mère aurait dû te montrer ça. Elle connaissait bien cette vie, à ce qu’on dit. »

Je m’avançai en serrant les poings à m’en faire blanchir les jointures.

    « Mêle-toi de tes affaires! »
    « Oh, attends, c’est un sujet sensible? Tu veux pas que ça s’évente? Allons, c’est plus un secret, tout le monde sait que ta mère, c’est une pute! »

Effectivement, tout le monde était au courant. En fait, tout le monde avait été au courant bien avant moi.

Connors avait raison. Le sujet était sensible. Extrêmement trop sensible. Je lui sautai dessus en lui envoyant mon poing dans la mâchoire.

    « J’vais te tuer! Espèce de…»

Les autres gars s’élancèrent sur moi. Ils n’attendaient que ça. Connors savait qu’il parviendrait à me faire réagir.

On nous roua de coups, Mattheus et moi. Je me recroquevillai, gémissant à chaque fois que leurs fichus poings s’abattaient sur mon daemon autant que sur moi-même.

L’averse cessa lorsque des lumières bleues et rouges illuminèrent la ruelle, accompagnées d’une sirène. Les cinq gars prirent la fuite, nous laissant pour compte. Mattheus trouva la force d’aller se cacher, sous la forme d’un papillon, dans la poche de mon manteau.

Me relevant sur les genoux, les mains à plat devant moi, je crachai tout le sang qui m’emplissait la bouche, qui alla sur le sol se mêler à mes larmes. Un policier me dépassa, à la poursuite des voyous. Sachant très bien que son partenaire n’allait pas tarder, je me relevais en chancelant, espérant arriver à prendre la fuite. Peine perdue. Le policier me ceintura et me plaqua contre le mur pour me passer les menottes. Je grognais de douleur lorsqu’il manipula mes mains écorchées. L’agent m’empoigna par le collet de ma veste et me traîna vers la voiture.

    « Ravi de vous revoir, mademoiselle McAllister… »
  
MessageVen 15 Juil - 14:33
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Chapitre 5
Atteindre le fond, mais continuer de creuser...


À force de me retrouver au poste de police, j’avais l’impression qu’il y avait une cellule à mon nom. Pour la énième fois, on vint me chercher pour me ramener au centre. Pour la énième fois, j’eu droit à un passage devant le conseil de discipline et à d’innombrables punitions. Pour la énième fois, on se demanda ce qu’on allait faire de moi. J’eu envie de proposer qu’on me laisse crever dans mon coin.

J’en avais ras-le-bol. Lorsqu’enfin on me libéra, je sortis à l’extérieur avec une idée précise en tête : retrouver Kevin Connors.

***

    « Arrête! Mais bon sang arrête! »

Mattheus s’époumonait désespérément à mon oreille alors que je m’acharnais sans relâche sur Connors, qui, n’ayant plus ses amis pour le protéger, avait tenté sans succès de se sauver. Assise sur son ventre, je le rouais de coups de poings, aveuglée par la rage. Elle pleurait comme un bébé, la grosse brute.

Les responsables accoururent en catastrophe, alertés par une amie de mon souffre-douleur. On m’empoigna par les bras pour me séparer de ce dernier. Ne pouvant plus me défouler avec mes poings, je lui balançais une volée d’insultes salées et de menaces, le tout ponctué d’un bon coup de pied. On m’immobilisa au sol, les mains dans le dos pour m’empêcher de griffer et pour protéger mes jointures à vif. Je hurlais, je me débattais comme une enragée, sans succès. Ils étaient deux adultes, je n’étais qu’une fille maigrichonne de quatorze ans.

    « Mais c’est pas possible! Tu viens à peine de sortir du poste de police! Ça t’arrive de te contrôler? »

La voix excédée du surveillant qui me maintenait au sol me mettait hors de moi.

On me releva. Direction la salle d’isolement, où je pourrais me calmer sans déranger. Je me débattais toujours, à force de coups de pieds, de poings, d’épaule, de tête, bref, de tout ce qui, de près ou de loin, pouvait causer un minimum de douleur chez l’opposant… Mattheus, sous sa forme de chat, tentait de suivre sans se faire écraser. Pour cela, il n’avait d’autre choix que de se tenir à distance.

Ce qui devait arriver arriva. On m’enferma dans la salle et lui resta dehors.

Couchée sur le sol froid de la pièce, dans la position où on m’y avait jeté, je reprenais mon souffle et mes esprits. J’entendis Matt appeler mon nom avec terreur. Je relevai la tête, le cherchant du regard. Il n’était pas là. Je compris la réalité avec horreur. Je me levai pour aller me plaquer contre la porte derrière laquelle se trouvait mon daemon.

    « Non! Matt! MAAATT! »

Je cognais contre la porte, sans succès. Nous étions séparés.

J’avais déjà été séparée de Mattheus, mais ce fut différent, cette fois-là. Je venais de vivre la pire nuit de ma vie, je souffrais, car mes mains saignaient à force d’être utilisées pour cogner tout ce qui passait à leur portée et j’étais coincée dans cette pièce de cauchemar sans la seule personne au monde qui puisse être en mesure de me rassurer. Et tout ça, c’était de me faute. Si je ne m’étais pas débattue, Mattheus serait là avec moi.

J’ai tempêté pendant de longues heures, rien n’y fit. Personne ne vint mettre fin à cette torture. Mon comportement m’avait valut une nuit en salle d’isolement. Je ne pourrais pas revoir Matt avant le lendemain. J’allais devoir passer une nuit entière seule, véritablement seule pour la première fois de ma vie.

Blottie contre la porte derrière laquelle Matt s’était couché, roulé en boule comme pour se réchauffer sans moi, je sanglotai. S’en était trop. J’avais l’impression que les derniers morceaux encore intacts de mon monde s’effondraient complètement, ne laissant qu’un trou noir et béant. J’en pouvais plus de cette existence minable.

    « J’veux crever, Matt! J’veux crever! »

Je ressentis une vague de panique s’emparer de mon daemon.

    « Kelly! Non! Dis pas des trucs comme ça! Je t’en prie! »

On n’avait pas prit le temps de me fouiller avant de m’enfermer. J’avais mon briquet dans la poche de mon jean. Dehors, Mattheus s’affola, lisant dans mes pensées.

    « KELLY!»

Je sortis l’objet et l’envoyai pas terre, où je l’écrasai du talon. Choisissant le morceau de plastique le plus pointu et coupant, je l’appuyai contre mon poignet, bien décidée à m’ouvrir les veines pour en finir avec cette vie de merde. Je pressai lentement. Le sang se mit à couler. Mattheus était hystérique, ressentant une douleur que je n’arrivais pas à éprouver. De l’autre côté, il se transforma en bélier pour donner un puissant coup de corne dans la porte renforcée. Elle ne céda pas, mais le choc me fit sursauter.

    « KELLY MCALLISTER! POUR UNE FOIS DANS CETTE FOUTUE VIE TU VAS M’ÉCOUTER! ARRÊTE ESPÈCE DE FOLLE! »

Ces mots, ponctués d’une mer de jurons et d'insultes, m’atteignirent comme un coup de fusil. Mattheus ne m’avait jamais parlé comme ça. D'habitude tellement gentil, doux et posé, voilà qu'il éclatait. Je sentis alors la terreur absolue de mon daemon, mélangée à toutes les autres émotions qu’il avait refoulées depuis des années, m’envahir comme un raz-de-marée. Je n’avais pas ressentis si clairement les sentiments de Matt depuis trop longtemps. Submergée, je me retrouvai incapable de bouger et mes mains tremblantes desserrèrent leur prise sur le morceau de plastique, qui tomba au sol. La douleur dans mon poignet me remit alors les idées en place et éclaircit soudainement mes pensées. Je serrai mon bras contre moi en gémissant. Mattheus, tremblant de l’autre côté du panneau qui nous séparait, grogna avec moi, partageant ma souffrance.

    « J’veux pas te perdre, Kelly, » chuchota-t-il. « Et je veux pas mourir. Pense à moi, Kelly! J’veux te revoir lorsque la porte s’ouvrira demain matin! J'veux pas partir en poussière! »

J’éclatai en sanglots. Pour la première fois depuis mon arrivée dans ce centre, je pleurais toutes mes émotions et celles de Mattheus en même temps. La frustration, la tristesse, la colère, la rage, la souffrance, l’incompréhension. C’était resté enfouit trop longtemps. Je pleurais, encore et encore, jusqu’à ce que je n’arrive plus à respirer au travers des sanglots. Mattheus pleura avec moi et me réconforta en me chantant, par télépathie, une chanson que maman me chantait quand j’avais cinq ans.

On me retrouva le lendemain matin recroquevillée tout contre la porte de la salle d’isolement, faible, frigorifiée, le teint blême, les yeux rouges et cernés, le bras et les mains recouverts de sang séché qui avait goutté sur le sol. On s’empressa d’appeler les urgences. Dès que la porte fut ouverte, Mattheus déboula en catastrophe pour venir tout contre moi, me traitant de tous les noms, me sommant de ne plus jamais faire un truc pareil. Ça me fit du bien d’entendre cela. Le serrant de mon bras intact, enfouissant mon visage dans sa fourrure de chat, je lui dis mentalement, les larmes aux yeux :

    « P-pardon, Matt. J-j’suis tellement d-désolée… si tu savais… »
    « Je sais, Kay. Ça va aller…»

Il enfouit sa tête dans mes cheveux teints en noir, me transmettant toute sa détermination et son courage.

    « J'te jure, ma belle, que cette fois, ça va aller.»
  
MessageSam 13 Aoû - 5:17
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Volume III : A Real Second Chance


Chapitre 1
Paperasses



COMPLEXE HOSPITALIER CRAIG-HOFFMAN’S
Département de psychiatrie


    N° de dossier : MK-170592-03


    Nom, prénom (s) : McAllister, Kelly Anne

    Date de naissance : 17/05/92

    Lieu de naissance : Toronto (ON) Canada

    Statut : Mineure

    Père : Inconnu

    Mère : McAllister, Sandra Rachel


    Date d’internement : 27/08/06

    Psychologue responsable : Oppel, Frederick


    Diagnostic :
      - Sociopathe (bas niveau)
      - Dépressive
      - Tendances pyromanes


    Autres :
      - Antécédents de délinquance
      - Violence parentale
      - Risques de suicide
      - Crises de rage, à surveiller



***

PERSONNALITÉ ANTISOCIALE

Une personnalité antisociale est un trouble de la personnalité qui est souvent caractérisé par une tendance générale à l'indifférence vis-à-vis des normes sociales et aux codes culturels ainsi qu'aux émotions et aux droits des autres, et par un comportement impulsif. Les personnes atteintes de ce trouble ont souvent des problèmes avec les figures d'autorité, des démêlés récurrents avec la justice, un comportement agressif (voire violent), une incapacité à supporter l’ennui, du mépris vis-à-vis leur propre sécurité de même que celle des autres, une enfance montrant des désordres comportementaux (cruauté, pyromanie, etc…), une attitude flagrante d’irresponsabilité, une grande impulsivité et une absence notable de culpabilité. La cause du trouble n'est pas connue, mais des facteurs biologiques et génétiques pourraient être en cause. La maltraitance pendant l'enfance ou l'exposition à la violence en bas âge peut aussi compter. Des antécédents de ce trouble du comportement dans la famille augmentent la probabilité de développer le trouble. Un nombre de facteurs environnementaux présents au domicile, à l'école et dans les lieux de vie, comme une atmosphère très stricte à la maison ou à l'école, peuvent aussi y contribuer.

On appelle généralement sociopathes les personnes diagnostiquées avec ce trouble.

Source: Wikipédia, l’encyclopédie libre

***

C’est ce qu’on m’a diagnostiqué. Antisociale de bas niveau. La majorité des gens normaux seraient dévastés d’être étiquetés comme ayant des troubles psychiatriques. Moi, j’étais contente. Contente de pouvoir enfin mettre des mots sur ce qui m’arrivait. Et, plus que tout, j’étais contente de savoir que je n’étais pas la seule sociopathe au monde.

Je ne m’étais jamais sentie aussi normale de toute ma vie.


~


Chapitre 2
Bienvenue chez les fous


Frederick Oppel était un homme d'aspect tout à fait banal. Grand, brun mais grisonnant, yeux gris, la quarantaine, toujours bien peigné, un sourire avenant et une gentillesse étonnante. Un homme comme tant d'autres. Cependent, ce parfait inconnu fit son entrée dans ma vie sans crier gare, et ce dès la minute où je devins officiellement pensionnaire à long terme de l'hôpital Craig Hoffman's. Car Frederick Oppel était psychologue. Plus précisément mon psychologue. Pourquoi le mien? Allez savoir. La seule chose dont j’étais certaine en passant pour la première fois les portes du volet psychiatrique était que ce serait lui qui s’occuperait de mon cas.

    *Ça fait peur…* murmura Mattheus depuis mon sac, où il était dissimulé. Il pouvait voir les environs depuis une ouverture dans la fermeture-éclair.

Je lui donnais raison. Un hôpital, c’est déjà presque inquiétant. Imaginez le volet psychiatrie, maintenant…

Ma chambre était située dans l’aile B, la section réservée aux jeunes de mon âge. C’est l’infirmière en chef du département jeunesse, une dénommée Sophia, qui m’y conduisit. La pièce contenait le strict minimum : un lit, une commode, une table de travail. Une fenêtre renforcée avec des barreaux donnait sur la cour. Pour empêcher les suicides autant que les fugues. Ils prenaient leurs précautions. Moi, j’avais l’impression d’être en prison.

Je déposais mes affaires sur mon lit, mal à l’aise dans cet endroit nouveau et glauque. L’infirmière me donna ses recommandations, m’énuméra les règles de base et l’heure du couvre-feu. Je l’écoutais distraitement, examinant mon nouveau lit.

    « Kelly, écoute-moi. Le règlement ici est plus souple qu’au centre d’accueil, mais tu dois quand même le suivre… »
    « Y’a pas de sangles sur le lit? »

Sophia, sur le coup, ne sembla pas savoir quoi répondre. Je répétai ma question. Elle eut un léger sourire.

    « Tu regardes peut-être trop la télévision, ma belle. »

Je fus vexée de sa réponse. Sa façon de me regarder et de me parler, comme si j’étais une enfant, sa façon de m’appeler « ma belle ». J’étais habituée à plus rude. Au fond, c’était peut-être ce qui me dérangeait : les gens étaient rarement aussi doux et gentils avec moi.

Sophia me laissa m’installer. Dès qu’elle passa la porte, Matt sortit de mon sac, sous la forme d’un furet et s’ébroua. Il descendit du lit et se transforma en labrador noir. Je ressentis son soulagement alors qu’il pouvait s’étirer comme bon lui semblait. Oppel avait été plus que clair à ce sujet : pas d’animaux à l’hôpital. Notre mauvaise expérience au centre d’accueil nous avait convaincus, Matt et moi, de garder mon daemon caché le plus possible. Je le regardais, penaude. Je me sentais vraiment mal pour lui.

    « Tu vas devoir passer ton temps caché, maintenant… Je suis désolée. »

Je m’assis sur le lit et Matt vint me lécher la main.

    « Ne sois pas désolée, Kay, c’est pas grave. Je passerais ma vie caché dans ta poche sous la forme d’une sauterelle, s’il le fallait. »

Je m’agenouillais près de lui pour le serrer fort dans mes bras.

    « Merci, mon cœur. Je te promets de faire des efforts pour qu’on sorte d’ici le plus vite possible. »

J’ai passé ma première nuit à l’hôpital blottie contre Mattheus dans le petit lit. Ça faisait un bon moment que je ne m’étais pas sentie aussi proche de mon daemon. Sa fourrure soyeuse qui me réchauffait, son calme et la force de son esprit qui apaisait le mien, ses grands yeux luisants dans l’obscurité qui chassaient mes peurs et mes cauchemars. Pour une fois dans ma vie, je m’endormis en paix, sans ressentir cette douleur qui m’étreignait à chaque fois en pensant que j’allais me réveiller le lendemain matin…
  
MessageLun 15 Aoû - 15:21
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Chapitre 3
Pieces

La vie en psychiatrie s’avéra extrêmement différente de ce à quoi je m’attendais. Pas de sédatifs, pas de gens hurlant dans le couloir en se fracassant la tête sur les murs, pas de sangles, de salle capitonnée ou de camisole de force à mon nom. Finalement, Sophia avait raison : j’écoutais peut-être trop la télé.

Nous n’étions qu’une dizaines de jeunes, dans l’aile B. Les autres étaient aussi peu sociables que moi. Personne ne venait me voir pour discuter et c’était tant mieux. J’aimais rester dans mon coin, me cloîtrer dans ma chambre pour écouter des films et écouter de la musique, seule avec Mattheus. J’avais enfin cette paix que j’avais tant cherchée auparavant.

J’étais plutôt mal en point, au début. Irritable, insomniaque, hyperactive, etc. Le docteur Oppel m’affirma que c’était le sevrage. Inutile de préciser que toute forme de briquet, allumette, cigarette ou quoi que ce soit ressemblant à de la drogue m’avait été confisqué à mon arrivée. Plus de dope, plus de feu. Mes deux addictions réduites à néant du jour au lendemain. J’en ai bavé, je peux vous l’assurer.

J’avais presque tous les jours des rendez-vous avec le docteur Oppel. Il discutait avec moi, tout bonnement, de choses d’apparence banale comme le dernier CD de Billy Talent. Mais, au fond, je savais qu’il me cuisinait pour m’amener à me confier. Et un de plus! Mais merde, c’est quoi cette manie qu’ont les gens de vouloir tout savoir sur vous?!? Ça faisait partie de la thérapie, qu’il me disait. Moi, je me braquais à chaque fois. Je n’avais jamais eu envie d’en parler et ce n’était pas là que ça allait changer.

Un jour, fatigué de mon attitude bornée, il se leva de son fauteuil pour venir me prendre par les épaules. Je me raidis aussitôt en ressentant ses mains sur moi. Ce contact n’était pas du tout le bienvenu. Dans un moment de panique, je tentai de me dégager avant de recevoir des coups. C’était inévitable. Dans ma vie, tout contact physique annonçait immanquablement de la douleur. Mais Oppel tint bon et me somma de le regarder.

Je fermai les yeux, serrant fort les paupières, et secouai vivement la tête. Je ne voulais pas. J’avais appris à la dure à ne jamais fixer dans les yeux, sous peine de sanction. J’étais tombée bien bas. Moi qui lui aurais sauté dessus quelques mois auparavant, voilà que je fuyais comme une enfant terrorisée. Je commençais à faiblir et il le savait.

    « Je ne te ferais pas de mal. Je te le promets. Allez, regarde moi, Kelly. »

Je refusai toujours, mais cessai de me débattre en me rendant compte que je n’aurais pas le dessus. Dans ma poche, Mattheus s’agitait, prêt à bondir pour me défendre.

    « Kelly regarde-moi! »

Son ton s’était raffermit. Ce n’est jamais bon signe. Un ton plus ferme laisse croire que vous êtes mieux d’obtempérer avant que les ennuis commencent véritablement. J’ouvris donc lentement les yeux pour plonger mon regard larmoyant dans le sien, tremblant comme une feuille. Oppel s’adoucit.

    « Écoute, je suis là pour t’aider. Je vais tout faire pour que tu aies enfin la vie normale et heureuse que tu mérites, je te le jure. Mais je ne peux pas faire tout le travail. Tu dois y mettre du tiens. Je ne veux pas que tu te fasses d’illusions : ça sera long, pénible et difficile. Tu devras toujours faire des efforts, même après avoir reçut ton congé de l’hôpital. Je ne peux pas faire de miracle et te débarrasser de ton trouble du comportement, mais je peux t’apprendre à vivre avec. Mais pour que je puisse t’aider, tu dois d’abord t’aider toi-même. Et pour ça, il faut que tu parles. D’accord? »

Je hochai doucement la tête, plus pour faire cesser le supplice que pour acquiescer véritablement. Oppel me lâcha et mit fin à la séance. Je couru, paniquée, hors du bureau pour aller me réfugier dans ma chambre comme un animal traqué. Je me recroquevillai dans un coin de la pièce, le dos contre le mur, les genoux ramenés contre moi et enlacés par mes bras. Pourquoi? Fuck, pourquoi il fallait que j’en parle?!? Pourquoi je devais sans cesse répéter mon histoire minable de fille battue par sa pute de mère? Il voulait savoir ce que je ressentais face à cela? Ce n’était pas assez évident?!? Pourquoi il fallait en plus que je le dise à toute la planète? Je ne voulais pas! Raconter, c’est se souvenir. Je n’avais plus envie de me souvenir. Je voulais caser cette période de ma vie dans un petit coin sombre de ma mémoire et l’y laisser moisir jusqu’à la fin des temps. Je me pris la tête entre les mains en laissant mes larmes couler sur mon visage.

Mattheus quitta ma poche et pris la forme d’un lynx. Il vint s’asseoir devant moi.

    « J’crois qu’il faut qu’on parle. »

Je laissai échapper un petit sanglot étouffé en serrant les doigts sur mes cheveux noirs.

    « Tu vas t’y mettre aussi? »

Il vit poser sa patte sur mon bras.

    « Il a raison, tu sais. J’ai réfléchi à ses paroles, de mon côté, et je me suis dit que ça s’appliquait à nous deux. »

Je rejetai la tête en arrière jusqu’à ce qu’elle cogne sur le mur et lui jetais un regard fatigué en reniflant.

    « Explique-toi. »
    « Justement, faut que je m’explique! »
    Il se rendit compte que je ne suivais pas et reprit. Tu serais sensée comprendre. Nos esprits seraient sensés être connectés. On a davantage l’air de deux bestioles obligées de cohabiter ensemble alors qu’elles n’en n’ont pas envie. On est une âme brisée dont les deux morceaux communiquent à peine. Faut que ça change, Kelly. Comme Oppel l’a dit, faut qu’on s’aide nous-mêmes d’abord. »

Les paroles redoutablement justes et sensées de Matt m’atteignirent en plein cœur. Il avait raison et ça me fit mal, très mal de l’admettre. Mal de me rendre compte que je négligeais ma relation avec Mattheus. Mal de m’apercevoir à quel point notre complicité n’était plus qu’un lointain souvenir. Les images de mon daemon et moi, à l’appartement de maman, nous promettant mutuellement de ne jamais chercher à être normaux pour ne pas se perdre, refirent douloureusement surface.

Je me pris à nouveau la tête à deux mains en poussant un soupir tremblotant. Puis, je relevai les yeux pour les fixer dans ceux de mon daemon. Matt avait raison. Il fallait que ça change. Il fallait que je le retrouve et qu’il me retrouve. Le meilleur moyen de réparer sa vie, c’est de commencer d’abord par recoller les morceaux de son âme. Je pris alors la décision de me lancer tête première dans le vide. J’allais prendre mon existence en main et pour de bon.

    « Par quoi tu veux qu’on commence? »

J’ai parlé avec Matt tout le reste de l’après-midi, toute la soirée et toute la nuit. Nous parlâmes de tout et de rien. Je refis connaissance avec mon âme, mon protecteur, mon ami (le seul), mon guide, mon frère de cœur et de sang, bref, avec cet étrange être qui comptait tant à mes yeux. J’appris qu’il se passionnait pour l’art et qu’il rêvait un jour de produire ses propres œuvres. Lui appris que je m’intéressais aux mathématiques et à l’électronique. Nous parlâmes de maman, de l’école, de Sharon, de toute cette enfance qui avait été la nôtre, nous rappelant surtout des bons moments. Car oui, il y avait eu du bonheur, dans cette mer de tristesse. Nous parlâmes du centre d’accueil et de cette nouvelle vie à l’hôpital. Puis, nous parlâmes de nos projets, de ce que nous aimerions faire plus tard, de musique, de vêtements, de voyages, de jeux vidéo, de films, de ce lien qui m’unissait à l’électricité. De tout et de rien. Cette journée-là, j’ai reconstruit le pont qui avait été emporté entre Mattheus et moi.

Lentement, j’ai renoué avec mon âme…

~


Chapitre 4
Coup de gueule, coup de jus

    « Allez, frappe encore! »

Je me défoulais sur le punching bag de ma chambre, sous le regard du docteur Oppel, qui m’y encourageait vivement. Je frappais sans relâche, de toutes mes forces et de tout mon cœur, déversant le flot de rage incessant et de frustration qui s’écoulait dans mes veines.

Mon voisin de chambre, un schizophrène, avais fait une crise le matin-même. Il était sortit dans le couloir et m’avais attrapée par le bras au passage en me hurlant des choses sans queue ni tête. J’avais vu rouge et je m’étais jetée sur lui et en le tabassant. Des infirmières nous avaient aussitôt séparés et je m’étais retrouvée plaquée au sol. Encore. J’avais l’habitude, depuis le temps. Ça faisait des années qu’on m’écrasait par terre à chaque incartade. C’était la seule façon de me contrôler. Oppel était accouru et, voyant la petite furie incontrôlable que j’étais, avait dit qu’il s’en chargerait.

J’ai immédiatement songé que j’allais enfin découvrir où se situaient les salles capitonnées et les camisoles de force. Mais je fus déçue. Enfin, façon de parler. Oppel m’empoigna plutôt par le T-shirt, me traîna dans ma chambre et me poussa vers le punching bag installé peu de temps après mon arrivée en m’ordonnant de frapper.

Je n’étais pas habituée à ce genre de punition. Normalement, je recevais les coups plutôt que de les donner. Mais je ne me fis pas prier et envoyai violemment mes poings dans le sac rembourré. Combien de temps j’ai frappé? Aucune idée. Mais ce fut long. Très long.

    « Plus fort! »

Je frappais, encore et encore, grognant sous l’effort, criant parfois et déversant toute ma rage dans mes coups. Commençant à ressentir de la fatigue dans les bras, je ralentis.

    « Ne t’arrête pas! Continue! »
    « Fatiguée… »
    « CONTINUE! »

L’idée de me rebeller ne me traversa même pas l’esprit, occupée que j’étais à contrôler mon corps qui s’était mis à protester. Je continuai donc, sous les encouragements du docteur. Je commençais à avoir mal. Chacun de mes coups vibrait le long de mes bras jusque dans mes épaules. Oppel me sermonnait, encore et toujours pour que je frappe plus fort. Il me provoquait, me disant que je frappais comme une fille, etc… Énervée, je sentis la rage exploser dans mon ventre et se propager comme un incendie. Je hurlais en balançant mon poing en plein centre du sac. Des éclairs bleus jaillirent à l’impact et coururent le long du punching bag. Les lumières de ma chambre s’éteignirent d’un coup. L’électricité tournoya autour de mon défouloir, puis remonta le long de la chaine qui le fixait au plafond pour disparaître dans les murs de l’hôpital. Vidée de mon énergie, je tombais à genoux au sol, le souffle court, et plaquai mes paumes à plat devant moi. Une goutte de sueur glissa le long de ma mâchoire jusqu’à mon menton, puis alla s’écraser sur le sol de linoléum. Le docteur garda le silence une fraction de seconde, puis reprit ses invectivassions, me sommant de continuer.

    « J-j’en… peux… plus… »

Mes bras tremblaient, lourds et douloureux. Je fixai le sol pendant un long moment, reprenant mon souffle. Mon regard glissa vers mes mains – toujours clouées au sol dans le but de me soutenir – d’où était sortit l’électricité. Oppel ne semblait pas avoir relevé cette particularité. Mais, en lui jetant un coup d’œil à travers les mèches de cheveux plaquées sur mon visage, je le vis arborer une expression étrange que je ne parvins pas à décoder. L’instant d’après, il se ressaisit pour venir s’accroupir devant moi, le visage ne laissant plus rien transparaître de son trouble. Il m’aida à me redresser en me repoussant doucement vers l’arrière. Je grimaçai de douleur.

    « Ça va mieux? »

Je hochai presque imperceptiblement la tête en déglutissant, toujours hors d’haleine. Il se racla la gorge.

    « Tu renfermes une rage incroyable à l’intérieur de toi. C’est beaucoup de violence qui doit sortir, d’une manière ou d’une autre. C’est à force de la contenir qu’elle devient aussi intense. Comme une canette de boisson gazeuse. Plus on la secoue, plus fort elle explose quand on l’ouvre. C’est comme ça que tu te sens, n’est-ce pas? »

Autre hochement de tête peu assuré. En m’épuisant, il avait baissé ma résistance. Je n’avais plus envie de me battre. Il allait m’avoir.

    « Comment tu te défoulais, avant? »

Il savait, c’était certain. Mais il voulait me l’entendre dire. Je baissai les yeux en serrant les mâchoires, vaincue.

    « En… en frappant les autres. Et… et en mettant le… feu à des trucs… »

Et voilà. J’étais brisée.


***


En me quittant pour rejoindre un autre patient avec qui il avait rendez-vous, Oppel me conseilla de me défouler le plus souvent possible sur le punching bag. Je le lui promis. Je n’aurais pu en faire autrement, de toute façon. Après coup, je me sentais tellement bien! Un calme tout nouveau m’envahissait. Il n’y avait plus cette lourdeur qui me suivait lorsque je passais mes nerfs sur une cible humaine… La rage était sortie sans faire de dégâts.

Mattheus, caché sous mon lit, sortit de sa cachette. Je lui montrais mes paumes, où transparaissaient de très légères brûlures.

    « T’as vu ça? »
    « Ouais… Ça, c’est nouveau. »

Habituellement, les manifestations de mon étrange capacité à contrôler l’électricité se résumaient à en modifier la tension dans les appareils déjà alimentés en énergie. Des lampes éclataient, des lumières clignotaient, des appareils se mettaient en marche ou cessaient de fonctionner lorsque je ressentais une émotion. Mais jamais encore je n’avais produit d’éclairs de cette façon.

    « Essaies encore, pour voir. »

Faisant suite à la demande de Mattheus, je réfléchis, me demandant comment reproduire ce curieux phénomène. J’avais été en colère, j’avais voulu tout donner dans ce dernier coup que j’avais assené au punching bag. Je retournais en moi cherche cette sensation de rage. Je fouillais pour tenter de la faire sortir. C’est alors que je la sentis en moi. Elle était là, au cœur de mon ventre. Puissante, prodigieuse.

J’avais trouvé en moi un pouvoir énorme, une énergie incroyable. Je me concentrais de toutes mes forces, tentant d’aller y puiser quelque chose. Je sentis une part d’énergie quitter ce réservoir, cette pile qui sommeillait en moi, et parcourir mon corps jusque dans mes bras. Et là, elle sortit. Filant le long de mes avant-bras, tournoyant autour de mes mains jusque dans le bout de mes doigts. Des filets d’énergie, semblables à des éclairs. Il s’en dégageait une lumière d’un bleu vif qui illuminait mon visage et se reflétait sur la fourrure de chat de Mattheus.

Puis, ressentant soudain la fatigue devenir insupportable, je perdis un peu de ma concentration et toute cette énergie retourna en moi. Mon corps entier se crispa et je lâchais un cri de douleur. Agenouillée par terre depuis l’épisode du punching bag, je tombai à plat ventre. Mattheus se précipita sur moi.

    « Tout va bien? »

Mon corps frémit pendant quelques instants, puis tout cessa. Je hochai la tête en m’asseyant sur le plancher. Prise de vertige, je m’appuyais contre mon daemon d’une main tout en me massant la tempe de l’autre. Puis je fixai Mattheus intensément.

    « Wow. »
    « Tu l’as dit. C’est dément, ce truc. »
  
MessageDim 27 Nov - 6:39
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Chapitre 5
Résilience

Un an passa. Une année de thérapie, une année à réapprendre à connaître mon daemon. Une année à me confier, à extérioriser tout ce que j’avais bien pu ressentir durant mon enfance catastrophique. Une année à faire la paix avec moi-même et avec le monde qui m’entourait, à apprendre à comprendre les émotions des autres autant que les miennes. Une année à apprendre, en cachette et avec plus ou moins de succès, à contrôler ce pouvoir étonnant que j’avais découvert. Une année à étudier d’arrache-pied, en parallèle de tout ça, pour me remettre à niveau dans mes études. Une année à devenir ce que j’aurais toujours dû être. Une année à recevoir enfin cette aide que j’avais tant désiré sans la demander…

Lentement, j’ai changé. D’abord un peu, puis de plus en plus. L’ado troublée, violente, suicidaire et dépressive laissa doucement place à… moi. La vraie moi. La véritable Kelly McAllister, celle qui avait reléguée aux oubliettes depuis trop longtemps. Petit à petit, l’envie de faire brûler des choses s’estompa, presque jusqu’à disparaître, de même que l’envie de me défoncer les poumons au crystal meth. Je ne voulais plus m’ouvrir les veines ou me jeter du haut d’un pont. Lentement, je me suis mise à vouloir vivre.

Je ne me fis pas d’illusions. Jamais je ne serais normale. Jamais ne pourrais me sentir pleine d’assurance et à l’aise avec des inconnus. Jamais je ne pourrais me tenir tranquille en plein milieu d’une foule (j’avais découvert cette phobie lors d’une sortie en ville). Je resterais toujours aussi inconsciente de ma sécurité, incapable de suivre les règles qu’on m’impose et portée à aimer les flammes. Je devrais toujours faires des efforts pour comprendre le monde, pour bien me tenir, pour sociabiliser avec des gens. Je serais toujours portée à avoir des accès de colère difficilement contrôlables. Mais ce n’était plus les seules parcelles de ma personnalité. J’étais devenue heureuse, en paix avec moi-même, et ça paraissait. On m’avait offert une nouvelle chance. J’avais enfin eu droit à une nouvelle vision du monde, plus belle et plus positive que tout ce qu’on m’avait montré jusque là.

J’ai fini par me sentir à l’aise à l’hôpital, avec le personnel et les autres patients, mis à part mon voisin schizophrène qui avait peur de moi depuis l’épisode du punching bag. Parmi les infirmières, il y en avait une, une femme aux cheveux bouclés brun foncés du nom de Lauren, qui était particulièrement gentille. Elle passait beaucoup de temps en ma compagnie. Méfiante au début, j’avais fini par lui accorder ma confiance. Elle était tellement sympathique, tellement douce et conciliante que je ne pouvais faire autrement. On discutait souvent durant ses temps libres. Elle ne me parlait jamais de ma vie d’avant, de mon passé, mais plutôt du dernier film d’action qu’elle avait été voir avec son fils. Je lui étais reconnaissante de ne pas insister sur le côté sombre de mon histoire. Tellement que je finis par me sentir assez à l’aise pour tout lui raconter. Pour une fois, je décidais, toute seule, comme une grande, de me confier à quelqu’un. Pour la première fois, je le faisais de mon plein gré.

Lauren apprit aussi, par hasard, l’existence de Mattheus. Elle me fit la promesse solennelle de garder le secret. Je lui avais dit que je n’étais pas une fille normale, que j’étais… différente. Lauren ne s’en formalisa pas et n’insista pas, respectant mon silence comme toujours.

Un jour, elle me fit rencontrer son fils, un certain Jayden. Le courant a rapidement passé entre moi et ce grand jeune homme, sourd de naissance et de deux ans mon cadet. Je me suis reconnue en lui. Notre rencontre fut pour le moins inusitée. Deux jeunes ne concordant pas avec le moule de la normalité. Lorsque je le regardais, j’avais l’impression de me voir, peu de temps auparavant. J’avais l’impression de voir une version plus douce et moins dangereuse de la petite terreur suicidaire que j’étais. Lui aussi aurait des efforts à faire pour vivre normalement, sans jamais toutefois pouvoir y arriver complètement.

Il était comme moi.

Il revint me voir plusieurs fois durant le reste de mon séjour, discutant avec moi, m’apprenant le langage des signes. En contrepartie, je l’aidais à mieux lire sur les lèvres et à articuler. Car oui, il apprenait à parler, et c’est pourquoi je l’admirais beaucoup. Ce jeune homme avait une détermination incroyable.

Lorsqu’ils me quittaient, Lauren et lui, je passais souvent la soirée étendue sur mon lit avec Mattheus blottit tout contre moi, je fixais le plafond de ma chambre en me disant que, si maman avait été aussi chouette pour moi que Lauren l’était avec Jay, je ne serais sûrement pas dans cet hôpital. Je commençais à saisir ce qui m’était arrivé, depuis quinze ans et demi. Je commençais à comprendre ce qui m’avait fait sombrer dans le désastre pitoyable qu’avait été ma vie jusque là. Puis, je me rendais compte de la chance que j’avais eue. Que nous avions eue, Matt et moi, de pouvoir repartir sur une nouvelle base. Lorsque je songeai à cela, je me faisais la promesse, encore et toujours, inlassablement, que plus jamais mon existence ne partirait en vrille de cette façon. Et que, si elle le faisait, je n’attendrais pas d’avoir envie de m’ouvrir les veines avant de chercher à m’en sortir. Désormais, je savais comment aller chercher de l’aide.

J’ai atteint le cap des seize ans et, avec mon anniversaire, j’ai reçu mon congé de l’hôpital. Oppel me félicita chaleureusement en me l’annonçant. Je ne su d’abord pas comment réagir. Je ressentais une émotion qui m’était inconnue. Matt l’identifia comme de la fierté.

Pour la première fois depuis longtemps, j’étais fière de moi.
  
MessageMar 27 Déc - 5:57
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Volume IV : Brand New Life

Chapitre 1
Retour en enfer

Mes jointures serrées à en blanchir sur la bretelle de mon sac à dos, je fixai cet endroit qui m’avait accueillie durant les trois années les plus sombres de ma vie. Je m’y étais battue jusqu’au sang, j’y avais mis le feu, je m’en étais enfuie et j’y étais retournée, encore et encore, car je n’avais nulle autre part où aller. On m’y avait isolée, réprimandée, les gens qui y travaillaient avaient tenté de me contrôler et, finalement, je m’y étais ouvert les veines.

Second Chance. Ma maison officielle. Mon enfer.

J’avais supplié Oppel de ne pas me laisser y retourner. Il avait l’air désespéré. Il savait que me renvoyer là-bas ne pourrait que me causer du tort. Mais il n’y pouvait rien pour le moment. Les jeunes sortant de l’hospitalisation retournaient chez-eux, selon toute logique. Et, malheureusement pour moi, comme ma mère était introuvable depuis des années, ma maison officielle était le centre d’accueil. Je devais donc y retourner jusqu’à ce que les démarches d’Oppel pour me transférer dans un autre établissement arrivent à terme. J’étais donc condamnée à redescendre dans ce gouffre où j’avais sombré auparavant. Ne restait qu’à attendre en serrant les dents et espérer qu’on me jette rapidement une corde avant que la crevasse ne se referme.

Un surveillant que je connaissais bien m’accueillit à l’entrée et paya le taxi. Il y avait, derrière son air faussement accueillant, une once de frustration. C’était compréhensible. Quel bonheur que d’être débarrassé de moi! Tu vas devoir t’en remettre, mon cher, car je suis malheureusement de retour. Je me demande qui, de toi ou moi, est le plus à plaindre.

Je le suivis jusqu’au pavillon des dortoirs. Certains visages m’étaient familiers. Les pensionnaires toujours présents qui glandaient dans la cours et dans les couloirs me fixaient avec un mélange de crainte et de rancune. Ils n’aimaient pas Kelly McAllister la petite brute et leur souvenir qu’ils avaient de moi restait ancré dans leur mémoire. S’ajoutait à cela les rumeurs. « Elle est allée à l’asile ». Bande de débiles. Ils écoutaient trop la télé. La réalité était à des lieues de ce qu’ils s’imaginaient. Pas besoin d’être fou à lier pour aller en psychiatrie. Suffit d’être malchanceux.

Je passai devant une bande de jeunes qui discutaient sur un divan du salon commun. Mon vieil ami Kevin Connors était parmi eux et se leva à mon approche. Il laissa échapper un ricanement en venant à moi. Décidément, même plus vieux, il ne perdait rien de son imbécilité.

    « Hey, les gars, regardez qui est de retour! » Il me toisa de haut. Il avait grandit et me dépassait désormais de plusieurs centimètres. Je levai le nez en soutenant son regard. « T’as foulé au lavage, à ce que je vois. »

Le surveillant, non loin de là, se crispa, prêt à intervenir si cela dégénérait.

    « Va te faire voir, Connors. »
    « J’suis surpris qu’ils aient laissé sortir un danger public comme toi. C’est décevant, McAllister. Tu devais être tellement plus excitante en camisole de force. »

Je serrai les dents, laissant échapper un long soupir empreint de rage contenue. Voilà que le sale petit crétin se découvrait des airs de macho! Je m’approchai un peu plus de lui. Matt, sous sa célèbre forme de chat, le fixait d’un air assassin. Contre toute attente, je laissai échapper un sourire moqueur.

    « Comme c’est mignon de te voir jouer les pervers, Connors! Continue, tu vas y arriver! »

Je lui tapotai le dos en signe d’encouragement. Puis, je tournai les talons et le laissai là, pantois. Dans tes dents, imbécile. Le surveillant me jeta un regard interloqué. Pas de coups, pas d’insultes, que du contrôle de soi. Je lui souris, demandant si on y allait. Il prit plusieurs secondes avant de reprendre contenance. Kevin me fixa, aussi interloqué que ses copains, jusqu’à-ce que je disparaisse dans ma nouvelle chambre. Dès que le surveillant disparut pour me laisser m’installer, je perdis mon sourire et envoyais mon sac valser contre le mur en étouffant un cri de rage. Je m’assis sur mon lit avec Matt en prenant de grandes inspirations pour me calmer et éviter de refaire sauter ce foutu système électrique.

Pitié, sortez-moi d’ici au plus vite avant que je craque.


~


Chapitre 2
Reborn


Deux mois s’écoulèrent entre mon arrivée et mon départ de Second Chance. Ce fut pénible, je l’avoue, mais je m’attendais à pire. Les autres me laissaient tranquille, je faisais de même. Après la petite scène avec Connors, des rumeurs de lavage de cerveau et de lobotomie se mirent à circuler. Je les laissais courir. Tant que cette bande d’idiots craignaient ce que j’étais devenu, j’avais la paix.

Durant ces deux mois, j’eus de nombreuses visites de Lauren et de Jayden. Ils passaient du temps en ma compagnie, ils me faisaient sortir et, profitant du programme de réinsertion sociale de Second Chance, ils m’emmenaient parfois à la maison pour la fin de semaine. Je fis ainsi la connaissance du père et mari, Daniel. Aussi gentil et sympa que sa femme et son fils. Je me surpris à me prendre d’affection pour lui aussi. Enfin, autant que j’en étais capable.

Après ces deux mois passés à croupir au centre dans l’attente d’un transfert qui ne venait pas, je reçu un soir la visite de Lauren, venue m’annoncer qu’ils avaient obtenu le statut de famille d’accueil. Un peu hébétée, je la fixai sans comprendre, lui demandant ce que cela signifiait. Elle me répondit qu’ils pouvaient désormais héberger des jeunes en centre d’accueil. Offrir une famille à des gamins comme moi. Elle me prit la main en me fixant dans les yeux.

    « Kelly, est-ce que tu aimerais venir vivre à la maison? »

Mon cœur s’emballa un instant, mais je le calmais, n’osant trop y croire. Je hochai la tête.

    « Mais je viens déjà les weekends… »

Elle éclata de rire.

    « Je veux dire, habiter pour de bon. Emménager chez Daniel et moi. » Voyant que je ne voulais toujours pas y croire, elle me prit par l’épaule. « Nous voulons t’adopter, Kelly. »

Je clignai des yeux. Quoi? M’adopter… moi? Elle blaguait. Elle ne pouvait pas vouloir de moi. Personne ne voulait de moi depuis le début. Les autres enfants, les chanceux, partaient en famille. On préférait les plus jeunes, les plus gentils. Personne ne choisissait les plus vieux, les cas sociaux, les vilains. Personne ne voulait adopter quelqu’un comme moi. Trop de travail pour si peu de reconnaissance. Surveiller les fréquentations, les médicaments, empêcher la consommation de drogue, les problèmes avec la police, les batailles, les fugues, ne pas oublier les prescriptions, les rendez-vous chez le psy, éviter les endroits bondés et les foules pour prévenir une crise de panique. Et tout ça pour quoi? Pour une fille perdue, troublée et incapable de vous démontrer assez d’affection pour vous remercier comme vous le méritez. Je secouai la tête. Je ne pouvais concevoir que quelqu’un, même Lauren, puisse vouloir m’intégrer dans son existence.

    « C’est pas drôle, Lauren. »
    « Ah, parce que tu croies que je blague? »
    « Parce que tu dis la vérité, peut-être? »

Elle éclata d’un rire un peu surpris.

    « Voyons, ma belle, je te jure que c’est vrai. »

Je me levai brusquement de mon lit, sur lequel j’étais assise.

    « Non, c’est faux! C’est impossible Lauren! Personne ne veut de moi. Personne n’a jamais voulu de moi. Alors pourquoi toi? Et pourquoi moi? T’as le choix, ici. Y’a des enfants de trois ans à peine qui cherchent des parents qui ne les brûleront pas avec leurs mégots de cigarette pour qu’ils arrêtent de pleurer! Des enfants qui peuvent encore s’en sortir! Tu ne peux pas vouloir t’encombrer d’un cas perdu comme moi. »

Elle me fixa en secouant la tête, un air de pitié sur le visage. Je tremblais, tentant de retenir mes larmes. Elle se leva pour me faire face.

    « Je t’interdis de dire ça. Oui, les autres ont besoin d’une famille, je te l’accorde, mais toi aussi. Tu as désespérément besoin d’une vraie maison, ça crève les yeux. Et tu le mérites tellement, Kelly… » Elle me prit par les épaules, m’arrachant un frisson. « Tu es loin d’être une cause perdue. Je t’ai vue changer, à l’hôpital. J’ai vu ce dont tu étais capable et j’ai surtout vu qu’il n’était pas trop tard pour t’en sortir. Il n’est jamais trop tard. Tu n’as pas eu de chance, ma belle. C’est tout. Et, maintenant, je t’en offre une. Les garçons sont d’accord. Depuis qu’on lui a annoncé notre décision, Jay ne dort presque plus tellement il est excité. On veut de toi, Kelly. T’es adorable, drôle, loyale, intelligente... Les gens sont capables de t’aimer, même si tu as toujours pensé le contraire. Rentre-toi ça dans le crâne. »

Lauren marqua une pause avant de poursuivre.

    « Alors, tu es d’accord, oui ou non? »

Je pleurais, c’était officiel. Et pas qu’un peu. Je hochai la tête et me jetai dans ses bras. Nous nous assîmes sur le lit et elle me serra longuement contre elle, les larmes aux yeux elle aussi. Mattheus, blotti contre moi, tremblait de tout son corps, incapable d’y croire.

    « Merci » murmurai-je à travers mes sanglots. « Oh, merci… »

Elle me caressa les cheveux et je me blottis davantage contre elle. Elle m’affirma que ce n’était rien. Mais elle avait tort. Ce n’était pas rien. Au contraire, c’était tout pour moi. Ça valait l’univers entier.

J’allais avoir une famille.
  
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