Way Down We Go

 
  
MessageDim 30 Avr - 6:46
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Date d'inscription : 23/10/2015Nombre de messages : 1219Nombre de RP : 93Âge réel : 25Copyright : (c) aki'Avatar daëmon : Coyote
Kyllian GriffinMODO• I'm all kind of BAD luck



WAY DOWN WE GO

Anja Müller & Klodevig | Kyllian Griffin & Kaya | Hopital de Perth Amboy | Avril 2017






Father tell me, we get what we deserve, oh we get what we deserve.
And way down we go, way down we go.
You let your feet run wild, time has come as we all.
Yeah but for the fall, oh my, do you dare to look him right in the eyes?
Cause they will run you down, down ‘til the dark.
And they will run you down, down ‘til you fall so you can't crawl no more.
And way down we go, way down we go.


Sous la petite plus froide, la neige a presque entièrement disparu. Quelques plaques salies par la terre et le sel résistent encore, à l’abri aux pieds des arbres et dans quelques coins isolés de ruelles. Il n’y a plus aucun doute que l’hiver s’éteint pour laisser place au printemps.

Un léger sourire s’étire sur les lèvres de Kyllian à cette pensée. Le printemps. C’est une belle saison pour venir au monde, non ? Idée terriblement angoissante, certes, mais teintée d’un bonheur encore plus grand. Il est terrorisé, a peur du monde entier, mais il n’échangerait sa place avec personne. Pour lui qui n’a jamais eu la possibilité de rêver d’un avenir plus beau et plus doux, le bonheur que lui apportent Karolinja et leur enfant à naitre est aussi immense qu’inédit. Après les bombes, le sang et la solitude interminable, il a enfin trouvé une petite oasis à l’abri de tout, y compris de lui-même. Alors il s’y accroche comme un noyé à une bouée de sauvetage.

Ton corps prend racine et tu t’étonnes de la sensation que cela te procure. Toi qui fuis, toi qui coures et qui n’es jamais à sa place, tu appartiens enfin. Pas à un lieu, mais à quelqu’un. Cette femme pays, tu en fais tienne. Tu t’abreuves au bonheur interdit de sa peau et son souffle, soulages ta gorge desséchée à l’eau de cette autre vie. C’est dans ce pays que tes racines s’enfoncent et s’emmêlent jusqu’à ce que vos deux corps ne fassent plus qu’un. Pleinement. Entièrement. Pour qu’enfin un présent puisse exister, pour toi comme pour elle qui ne viviez que dans l’ombre d’un passé douloureux et d’un avenir volé.

Si on lui avait dit qu’il aurait la possibilité d’être aussi heureux, il ne l’aurait pas cru. Il ne croit toujours pas le mériter, cela dit. Néanmoins, Kaya veille au grain, montrant les crocs aux premiers signes de culpabilité ou de doutes de sa part. Il n’y a plus de place pour ces sentiments, désormais, de toute façon. Pas lorsque Karolinja entame son septième mois de grossesse. Alors Kyllian les repousses, les isole et tente de les oublier comme jamais auparavant il n’a osé le faire.

L’impression est étrange, à la fois vertigineuse et terrifiante, mais exaltante et libératrice. Il ne s’est jamais senti aussi libre alors même qu’il attache sa vie à celle de deux autres personnes pour toujours, s’engageant sur un chemin que beaucoup considèrent comme brimant, confiné aux obligations familiales. Pour lui qui a toujours vécu sur les routes, vécues par lui-même avec déserts, jungles et forêt comme seule maison, sans même un réel pays d’attache, de travail ou de famille, le contraste est poignant.

Tu t’élances et tu tombes. En chute constante. Mais tu n’as pas peur. Le fond de ton gouffre n’est plus noir.

« Arrête de sourire comme un idiot et déverrouille cette porte. Je suis claquée et je n’ai hâte qu’à une chose, c’est de pouvoir dormir. »

Le Mexicain lance un regard amusé vers sa daemonne et obtempère, ouvrant la porte de l’appartement de Karolinja. Il n’arrive pas encore à appeler le lieu « chez lui », bien qu’il y passe le plus clair de son temps depuis déjà plusieurs mois.

«Karo ? Mi cariño ¿»

Aucune réponse.

Kyllian referme la porte de l’appartement et retire ses bottes de travail ainsi que sa vieille veste de cuir usée. Il s’avance le plus silencieusement possible dans le salon, lançant un regard vers le canapé pour voir si Karolinja s’y est endormie, mais ce dernier est désert. L’homme poursuit donc vers la chambre et pousse doucement la porte, ne souhaitant pas la réveiller si elle a enfin trouvé le sommeil. Elle dort mal depuis quelques temps et il ne souhaite pas la réveillée si elle a enfin trouvé le sommeil.

Néanmoins, il trouve le lit vide et fait, intouché depuis ce matin. Il lance un regard rapide à sa montre qui lui confirme qu’il approche 21 heures et fronce les sourcils, quelque peu agacé par l’idée qu’elle ait été retardée aussi tard à son bureau d’architecte. Il en veut au patron de la jeune femme d’être toujours aussi exigeant avec elle, malgré sa grossesse avancée. Kyllian ne s’avisera pourtant jamais de le lui dire, trop conscient de l’importance de sa carrière dans la vie de la femme qu’il aime.

Il se retourne, ses yeux tombant sur la porte ouverte de la petite pouponnière. Tout en fouillant dans la poche de son jean pour y trouver son téléphone, il y entre et allume la lumière. Repeinte de blanc et de bleu gris par les futurs parents quelques semaines plus tôt, la pièce respire le calme. Il reste encore beaucoup à faire, entre la table à langer qu’il doit toujours assembler et les décorations qu’ils doivent encore acheter, mais la pièce laisse déjà devinée sa future utilité avec le berceau qui trône en son centre.

Kyllian écrit un simple texto à Karolinja, l’informant qu’il est rentré du travail et lui demandant si tout va bien de son côté. En attendant une réponse, le daemonien attrape une tablette de bois et un tournevis.

«Tu vas vraiment construire une bibliothèque à cette heure-ci ? »

« Je n’ai rien de mieux à faire, non ? Et puis elle ne va pas se construire toute seule. »

Tes racines poussent. Toi qui croyais ne pas en avoir. Quel effet cela te fait-il de grandir, Kyllian? Plante aride d’un désert sans eau, tu as valsé sur la roche, t’accrochant en t’écorchant la peau contre la violence des intempéries. Mais enfin, tes racines ont trouvé un bout de terre inespéré dans ton désert. Pousser, grandir, t’ouvrir n’a jamais été une option. Peindre une chambre en bleu pour préparer la venue heureuse d’un petit garçon non plus. Mais ce petit bout de terre est une oasis. Une oasis rousse, bleu et blanche qui sent la peinture neuve.

S’affairant à poser les tablettes d’une petite bibliothèque, Kyllian ne voit pas le temps passé. Ce n’est lorsqu’il se recule pour observer le produit fini, satisfait, qu’il réalise que presque une heure s’est écoulée. Lançant un œil à son téléphone, l’inquiétude le gagne lorsqu’il constate qu’il n’a aucun nouveau message. Refusant d’y céder pour si peu, se disant qu’elle doit surement être chez sa grand-mère et n’a simplement pas vu le temps passé, Kyllian se met à remplir la bibliothèque. Il y place une dizaine de livres de contes pour enfants. L’un est en espagnol et un autre en polonais. Il y pose également une peluche d’ourson, offerte par Beth et Daryl, et finalement six petites figurines de bois. Faite à la main, taillée plutôt grossièrement, chacune d’entre elles représente un animal différent. Un cheval, une girafe, un ours…

Kyllian prend entre ses doigts celle représentant un coyote et du pouce, longe une arrête qu’il trouve un peu trop coupante. Il retourne à son coffre d’outils pour y trouver du papier sablé. L’homme n’a pas un réel talent en sculpture, mais d’aussi loin qu’il se souvienne, Kyllian a toujours travaillé le bois avec des couteaux ou des canifs. Depuis le début de la grossesse de Karo, il s’est mis à faire ces petites figurines simples, aux formes un peu abstraites et sans grands détails, mais dont il est secrètement très fier.

Tes racines s’accrochent et tu bâtis. De tes mains abimées, tu t’ailles et tu ériges. Ton Nouveau Monde, tu le construis. Tu en es fier, si fier, mais comme tout dans ta vie, dépossédé, tu le fais pour elle avant de le faire pour toi. Car c’est par elle, elle et ton fils à naitre, que tes racines trouvent l’eau qui te donne vie.

L’homme n’a pas le temps de trouver ce qu’il cherche que la sonnerie de son téléphone retentie. Il range instinctivement la figurine dans sa poche et, heureux comme rassuré de voir le numéro de Karolinja s’afficher à l’écran, répond.

« Hey, bella. Je commençais à me demander où tu étais passée. »

« Monsieur Griffin ? »

Kyllian se fige. La voix n’est pas celle de sa Karo et le ton employé est trop sérieux. Avant même que la voix n’ait pu dire un mot de plus, Kyllian sait que quelque chose ne va pas. Avec l’impression que le sang quitte peu à peu son visage, il s’entend répondre à l’affirmative.

« Vous êtes bien le conjoint de Karolinja Pawloski ? »

« Qui êtes-vous ? Où est Karo ? Elle va bien ? »

« Madame Pawloski vient d’être admise à l’hôpital de Perth Amboy en urgence traumatologique. Pouvez-vous venir le plus rapidement possible ?»

Kyllian court déjà vers l’entrée, laissant tout en place derrière lui et les lumières allumées. Il ne reconnait pas sa propre voix lorsqu’il demande :

« Qu’est-ce qu’elle a ? Elle a eu un accident ? »

« Je ne peux rien vous dire pour l’instant, monsieur. Rendez-vous à l’hôpital et on pourra vous en dire d’avantage à ce m… »

Ne lui laissant pas le temps de terminer sa phrase, Kyllian lâche un juron en espagnol et raccroche. Il arrive à la hauteur de son camion, Kaya sur les talons et ils embarquent rapidement. Kyllian colle la pédale de vitesse au fond, démarrant en trombe dans la petite rue déserte.

Les deux moitiés n’échangent pas un seul mot de tout le trajet. Les mots ne sont pas nécessaires. L’un comme l’autre ressent la panique et l’angoisse de l’autre et ni l’un ni l’autre ne souhaite formuler à voix haute les craintes imaginées.

Les mots blessent. Les mots tuent. Les mots engouffrent et font disparaitre la lumière qui ne te faisait plus craindre ta chute. Trop tard pour te rattraper, Kyllian. Tu tombes. Dans le noir ou la lumière, tu l’ignores, mais il est certain que tu t’y écraseras.

Plus tard, Kyllian ne se souviendra pas vraiment de ce parcours effréné. Néanmoins, une phrase qu’il se répéta incessamment hantera longtemps ses nuits.

Don’t take them away from me, please, I’m begging you.

Il n’a jamais cru en un Dieu. Il ignore complètement à qui il s’adresse. Mais étrangement, il imagine plutôt l’image de son père au travers cette brume floue de folie, de peur et d’adrénaline. Arrivé devant l’hôpital, Kyllian gare sommairement son pickup dans la première place disponible, ignorant complètement de payer le stationnement ou de vérifier la règlementation

Sa course le mène à l’intérieur et il bouscule deux dames à l’entrée des urgences dans son empressement. Se ruant vers le comptoir d’accueil, il ignore complètement l’homme d’une quarantaine d’années en conversation avec la réceptionniste.

« Karolinja Pawloski. On vient de m’appeler. Où est-elle ? »

La dame, surprise, lui fait un signe d’apaisement.

« Calmez-vous, monsieur. Assoyez-vous dans la salle d’attente, je suis à vous dans un moment. »

« Non, non je n’ai pas le temps d’attendre, je dois savoir où elle est. »

« Monsieur, je ne peux pas vous… »

Kyllian frappe du poing sur le comptoir, faisant sursauter plusieurs personnes dans la salle d’attente.

Le cœur battant, l’adrénaline lui donne l’impression que tout autour de lui bouge trop rapidement et par secousses. Il se passe compulsivement les mains dans les cheveux, déchiré par un horrible sentiment d’impuissance et d’urgence, puis tourne sur lui-même en analysant les lieux, tentant de trouver une indication vers la section de traumatologie des urgences. Une flèche attire son attention, sur sa droite, menant vers un corridor au bout duquel une large porte double automatisée ferme l’accès à une zone restreinte. Au-dessus de la porte, il trouve enfin les mots qu’il recherche.

S’élançant vers le couloir, il entend vaguement la réceptionniste hausser la voix pour lui demander d’arrêter, lui dire qu’il ne peut pas aller par là. Il bouscule de nouveau quelques personnes sur son passage puis pousse enfin la porte donnant sur le département spécialisé. Puis il la cherche des yeux, le souffle court et le cœur au bord des lèvres. Il doit la retrouver, s’assurer qu’elle va bien. C’est tout ce qui compte.

« Karo ? »

Il passe devant plusieurs salles aux murs vitrées, mais aucun des occupants n’est la femme qu’il aime. Enfin, un cri résonne à l’autre bout de l’unité. Un cri qu’il reconnait instantanément, qui lui arrache un violent frisson et qui lui glace le sang. Et alors il l’aperçoit enfin.

Couchée sur une civière, Karolinja tient son ventre bombé à deux mains, le dos cambré, les traits tirés par la douleur et les cheveux trempés de sueur. Médecins et infirmières s’activement autour d’elle avec un empressement qui laisse tout deviner de l’urgence de la situation. Deux femmes la maintiennent en place, l’empêchant de se redresser, et Karolinja pousse de nouveaux cris de douleur entrecoupés de sanglots.

« KARO ! »

Lorsqu’elle entend sa voix, la jeune femme tourne la tête vers lui. La peur panique qu’il lit dans ses yeux achève de faire exploser la sienne. Karo tend une main vers lui et Lorsqu’il l’attrape, il la serre de toutes ses forces dans la sienne et elle s’y accroche. À son contacte, Karolinja pousse un nouveau cri déchirant, fermant les yeux de douleur. Kyllian se retourne vers l’infirmière la plus près.

« Dites-moi ce qui se passe, please ! »

« On l’ignore, mais le bébé est en arrêt cardiaque. On doit procéder à un accouchement forcé. »

L’oasis éclate. Les murs bleus s’effondrent et tombent avec toi. Il fait noir.

L’air quitte les poumons de Kyllian et tout le bruit autour de lui disparait, ne laissant qu’un sifflement aigu semblable à celui d’une bouilloire. Il sent le sol se dérober sous ses pieds et la pièce tournée autour de lui. Il s’accroche à la main de Karolinja pour ne pas perdre l’équilibre. Cette dernière, apprenant visiblement la nouvelle en même temps que lui, secoue négativement la tête, hystérique.

« Non… non pas mon bébé ! Faites quelque chose ! FAITES QUELQUE CHOSE ! KYLLIAN, S’IL TE PLAIT, AIDE LE, AIDE MOI ! »

La jeune femme se débat de plus belle et Kyllian voit une infirmière s’approcher avec une seringue. Elle la lui plante dans les bras. L’effet est presque instantané. Les doigts de Karolinja, qui serraient si fort sa main quelques instants plus tôt, au point de lui faire mal, se détendent puis deviennent inertes, lourds. Kyllian ne parvient pas à la lâchée malgré tout et il suit, sonné, la civière alors que les infirmiers la poussent rapidement vers la salle d’opération. Avant d’entrer, quelqu’un pose sa main sur sa poitrine pour l’arrêter. Hébéter, Kyllian hésite un instant et les doigts de Karo lui échappent. Il n’entend pas l’homme lui dire qu’il doit attendre ici, mais le comprend. Il ne peut que regarder la civière s’éloigner sans lui puis les portes du bloc opératoire se refermer, le laissant seul.

Kyllian reste longtemps là, à fixer la porte, sans s’apercevoir que ses mains tremblent ou que Kaya est venue se coller contre ses jambes. L’air lui fait mal lorsqu’il entre dans ses poumons et le sang qui bat à ses oreilles lui semble être le seul son qu’il n’entendra jamais. Il a l’impression de rêver que rien de tout cela n’est vrai. Ça ne peut pas être vrai. C’est impossible. Il connait bien ce sentiment, pourtant. Cette impression d’être dépossédé de son propre corps, cet engourdissement qui s’étend telle une toile sur chaque parcelle de sa peau et cette vision au ralenti, comme lorsqu’on vient pour perdre connaissance.

Non.

Non, le pire ne peut pas se produire. Pas ici. Pas maintenant. Pas alors qu’il a enfin trouvé le bonheur et qu’il apprend enfin à construire plutôt que détruire. Les médecins peuvent encore faire quelque chose, non ? Pour Karo comme pour leur fils. Ils vont les aider. Ils vont les sauver. Ils n’ont pas le choix. C’est leur métier, c’est ce qu’ils doivent faire. Dans quelques instants, quelqu’un viendra le voir pour lui dire que tout va bien, qu’ils ont eu plus de peur que de mal, et tout cela ne sera plus qu’un mauvais souvenir.

L’illusion te fait moins mal que l’anticipation de l’écrasement. Pourtant il vient. Rapidement. Inévitable. Tu aurais dû le savoir. Toi à qui tout est arraché, toi qui n’es que désert et n’appartiens qu’au désert. Les oasis ne sont pas pour toi.

Guidé par Kaya, Kyllian recule jusqu’à tomber assis sur un banc, face à la porte du bloc opératoire. L’impuissance est le pire des sentiments, et la vague de celui-ci qui s’abat sur lui donne la nausée. Se penchant vers l’avant, il se prend la tête à deux mains et tente de se calmer en fermant les yeux, mais les secondes sont aussi longues que des heures. N’y tenant plus, il se relève et marche de long en large dans le couloir désert, inlassablement, tel un lion en cage.

À un moment, une femme vient le voir et lui propose un café, qu’il refuse. Il ignore combien de temps ces foutues portes restent fermées, mais au bout d’une ou deux éternités, elles s’ouvrent enfin sur l’un des médecins. Ce dernier, la mine soucieuse, l’avise aussitôt et s’avance vers lui. Kyllian ouvre la bouche pour parler, mais les mots se bloquent dans sa gorge et il ne peut se contenter que de dévisager le médecin, le suppliant du regard de lui offrir tout sauf la pire nouvelle qui soit.

« Votre conjointe va bien. »

Le poids du monde semble se retirer de ses épaules et Kyllian pousse un soupir de soulagement, fermant les yeux sous le coup de l’émotion. Une nouvelle fois, l’équilibre lui fait défaut, mais cette fois, c’est sous le coup d’un bonheur trop grand pour être porté.

« Mais… je suis désolé, monsieur Griffin, nous n’avons rien pu faire pour sauver l’enfant. »

Ton corps saigne, déraciné violemment. Dans ton ventre, Hiroshima. Tu veux voir celui que tu n’as jamais vu, mais que tu aimes. Celui que tu n’as pas pu sauver. Tu le cherches des yeux, comme si tu pouvais le réveiller. Tu as encore raté. Et tu meurs un peu toi aussi.

Kyllian a déjà eu un accident de moto.

Un face-à-face évité de justesse avec un camion remorque ou il est passé près d’y rester. L’expérience marque. Aussi, il se souvient avec une rare précision de tout un tas de détails. Par exemple, l’instant précis où il a réalisé ce qui allait se passer. Le temps qui semble s’arrêter et l’air qui refuse d’entrer dans ses poumons. Tout autour de lui qui devient lent et étrangement clair alors qu’il ne peut qu’observer la scène tel un spectateur, incapable d’y changer quoi que ce soit. Puis s’étirent les longes secondes ou, ayant été éjecté de sa moto, il a plane dans les airs, l’asphalte noir défilant sous lui à une vitesse folle. Il peut encore sentir son cœur rater un battement et ressentir l’impression étrange que ce dernier tombe de plusieurs centimètres à l’intérieur de sa poitrine. L’impression d’étouffer qui devient plus claire alors qu’une peur sourde et fataliste engourdit ses membres et son visage. Il se souvient de tout, même de l’impact. De ce bref instant où la réalité l’a rattrapée, brutalement, et de cette douleur si intense que tout devient blanc, même lorsque les paupières sont fermées, avant qu’il ne perde conscience.

Kyllian ne croyait pas possible de revivre une telle expérience à moins de se retrouver de nouveau dans un accident de la route. Pourtant, le face-à-face avec la réalité qui l’attendait aujourd’hui aura eu tout de ces sensations d’horreur, de peur et de douleur à l’état pur. Ce même sentiment de vide, de chute et de temps qui s’arrête le hantera même un milliard de fois plus que celui de l’accident. Car pour un bref instant, il préfère mille-et-une fois revivre sa collision sur la route que de croire en la réalité qu’on vient de lui cracher au visage. Et cette fois, aucun médicament ni aucun médecin ne pourront venir à bout de ces blessures.

Kyllian ne sait pas ce que le médecin lui expliqua ensuite. Il n’entend pas sa voix. Il ne sait pas non plus comment il se retrouve dans une pièce aux murs blancs et à l’acre odeur de sang. Marionnette vide, une main le fait avancer. Lui n’existe plus.

On lui présente quelque chose d’envelopper dans une couverture. Une infirmière lui tend. Il n’entend toujours pas les mots, mais n’en a pas besoin. On le laisse seul avec le corps sans vie de son fils et alors là, et seulement là, il s’effondre.

Tu touches enfin le sol. Tu t’écrases. Tu exploses. Tu t’écorches à vif. Le bruit est fort, violent, détruit le monde. Tu craignais la chute, depuis longtemps, mais même dans tes pires cauchemars elle ne faisait pas aussi mal. La vie t'a bouffé, dévorée, et recrachée. Tu veux t’arracher le cœur, cessé d’éprouver quoi que ce soit. Tout sauf supporter une seconde de plus cette douleur qui t’annihile de l’intérieur. Mais tu ne peux pas. Elle a encore besoin de toi.

On revient le chercher. L’infirmière doit le lui arracher des mains, car il s’y accroche. Puéril. Comme s’il pouvait faire quoi que ce soit. On lui laisse quelques minutes pour se ressaisir, l’aide à se relever du sol froid où il est tombé, et lui explique que Karolinja va bientôt se réveiller. Quelqu’un doit lui annoncer.

Une infirmière le mène vers la jeune femme rousse toujours endormie, sereine, dans une réalité plus belle. Kyllian souhaite un instant qu’elle y reste à jamais. Il s’assoit près du lit et on le laisse seul de nouveau. Il doit trouver les mots. Mais il n’en existe pas pour cela.

Karolinja ouvre les yeux. Confuse, elle perçoit d’abord la présence de la main de Kyllian dans la sienne et tourne la tête vers lui. Lorsque ses yeux rencontrent les siens, aucun mot n’est nécessaire. Elle comprend. Alors elle hurle. Elle pleure. Elle frappe. Elle veut mourir elle aussi. Et lui la prend dans ses bras. La retient. Fait de son corps son rempart. Après des heures, elle finit par s’endormir d’épuisement dans ses bras alors qu’il la berce en caressant ses cheveux roux qu’il aime tant. Ils n’ont pas échangé un mot.

Tard dans la nuit, quelques instants avant le matin, Kyllian sort de la chambre. Il ne peut pas trouver le sommeil comme Karolinja, à qui on vient de donner une nouvelle dose de calmant. Autant il ne souhaite pas la laissée seule, autant il a besoin de sortir de cet hôpital, au risque de devenir fou.

Alors qu’il trouve le chemin de la sortie, Kyllian attrapa son téléphone. Il a besoin qu’on le rattrape, lui aussi, mais il n’a jamais su comment demander de l’aide. Son regard passe sur les quelques numéros de son répertoire. Il ignore tout de suite ceux de Daryl, Beth et Demelza. Il sait que la nouvelle les blessera eux aussi. Il ne peut pas soutenir leur peine en plus de la sienne pour le moment. Il ignore également celui de Nicolae. À l’inverse, son ami a eu son lot de pertes et il n’a pas à supporter la sienne. Kyllian hésite puis appuie sur le nom d’Anja. Il ne peut pas parler, alors il lui envoie un simple texto. « Karo a perdu le bébé. Je suis à l’hôpital de Perth. »

Pas de demande. Pas plus d’explications. Elle le connait, elle comprendra. Et même si ce n’était pas le cas, il ne peut en dire plus. Ces simples mots lui ont fait pousser un gémissement rauque, comme un coup de poing dans l’estomac.

Il sort à l’extérieur, marche droit devant lui. À côté de l’hôpital, un petit parc désert. Il trouve un banc, s’y assoit et prend conscience de la fraicheur de la nuit. Il a laissé son blouson chez Karo. Kyllian fouille ses poches, en sort un paquet de cigarettes. Le tremblement de sa main le fait jurer, alors qu’il tente d’allumer son briquet. La fumée s’élève bientôt vers le ciel et il la suit des yeux.

Les étoiles se fanent et un autre jour se lève, indifférent au monde qui vient de s’arrêter brusquement pour cet homme assis seul sur un banc de parc.


Kyllian Griffin ▬ I'm all kind of BAD luck

(c) Nebula, Never Utopia & Lindwuen Daemon | Feat Aki'

  
MessageDim 25 Juin - 19:29
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Date d'inscription : 10/12/2014Nombre de messages : 256Nombre de RP : 67Âge réel : 26Copyright : Faestock & Arya ; RavenofthenightAvatar daëmon : Klodevig, pigeon biset (et guindé)
Anja MüllerNothing will be the same...
J'ai veillé tard. Il y a toujours quelque chose à faire. Je me suis réveillée tôt pour finir ce que j'avais commencé avant de partir travailler. J'ai dormi environ quatre heures. Ce n'est pas si mal, en ce moment. Un message arrive, je tends machinalement le bras vers le téléphone en ronchonnant après toute ma hiérarchie qui n'a pas compris que parfois j'aurais aimé avoir un minimum de vie privée. Vraiment, ils exa... Kyllian ? A cette heure-ci ? C'est déjà rare qu'il prenne contact... J'ai peur soudain. De ce que je vais lire. Une peur sourde, plutôt une angoisse à vrai dire, mais voir son nom m'inquiète. J'ouvre le message court, lapidaire. Il faut le temps de comprendre. D'assimiler. D'imaginer. Ca me fait comme un vide dans la poitrine. Oh non. Je connais à peine Karolinja, pourtant c'est à elle que je pense en premier. J'avais eu peur les premiers temps, souvent les premières grossesses se passent mal, mais le danger était passé... il devait bientôt naître... et Kyllian. Pauvre Kyllian. Il était si heureux. Ils méritaient pas ça. Pourquoi? Je me lève sans y réfléchir vraiment, je vais faire chauffer du lait pendant que Klodevig, les plumes en bataille, me fixe. Mon émotion soudaine l'a réveillé.

« Que fais-tu ? »

Il s'attendait clairement à me voir sauter dans l'épave me servant de véhicule et foncer à Perth sans autre préparatif. Il faut que je me réveille. Et que je m'habille. Et... que je trouve quelque chose à dire, je réalise en enlevant mon bas de pyjama. Je n'ai pas vraiment d'idée. Je crois qu'on ne peut rien dire de juste. On ne peut qu'être là. C'est si peu. J'arrive, je réponds. Pas de désolée, de condoléances, rien. Ce serait creux. Trop creux. Bien trop creux. C'est ce que j'ai de plus concret à offrir. En culotte et T-shirt informe, je cherche le gros thermos avec lequel je lui amène parfois du chocolat chaud, avec lequel je lui ai amené des cocktails un peu plus élaborés qu'un jus d'orange aux glaçons cet été... mais le lait n'est pas chaud. Je ramasse mon pantalon au sol, il est tombé de ma chaise. Le vêtement à la main, je me demande si je dois mettre une chemise ou quelque chose qui ne hurle pas "JE TRAVAILLE DANS DEUX HEURES". Va pour un T-shirt et un jean. Je mettrai mon tailleur dans la voiture. Si je vais travailler. Je me fige. Je me sens coincée soudain. Que faire passer en premier ? Je regarde mon téléphone. Je regarde le lait qui commence à frémir et je me jette dessus pour l'arrêter. Un chocolat ne remplacera jamais une épaule, rrrou. Je jette un regard interdit au pigeon nettement moins hirsute qu'au saut du nid. Je croyais que tu ne l'aimais pas. Guerillero. Instable. Dangereux. je commente ironiquement en préparant rapidement un mélange de chocolat et d'épices dans un saladier. Même les guerilleros instables, dangereux et définitivement indignes de l'attention que tu leur portes méritent de la compassion lorsqu'ils perdent un enfant. Pendant que je verse le lait dans le saladier je tourne la tête vers Klodevig. Il est sérieux. Il ne fera pas d'esclandre.

Je remue le lait et je laisse infuser le temps de finir de m'habiller. Pantalon dans une main, téléphone dans l'autre, j'envoie un message à ma collègue, qui peut se résumer à "pas là aujourd'hui sauf si le monde s'effondre, je t'expliquerai", et si Loewer m'appelle... Tu sais ce que je pense de tes relations avec lui. Oui, et aujourd'hui plus que jamais j'en ai rien à foutre. je commente sèchement en fourrant le téléphone dans ma poche. Je retourne remuer le lait qui a pris une belle couleur brune, avant de plier proprement une tenue de travail et de la fourrer dans un sac. Au cas où. On peut difficilement dire non à un Loewer mécontent que son dossier n'arrive pas à son bureau dans la minute. Enfin, le temps que j'arrive il faudra une heure pour qu'il ait son dossier... j'aviserai. Un entonnoir dans le thermos, une passoire sur l'entonnoir, je verse mon mélange dans le thermos, je ferme, je mets mon manteau, j'embarque sac à main, thermos, changée et pigeon vers la sortie... puis je me ravise, je pose tout et je griffonne un mot à Léo. Lui aura une explication un peu plus claire que ma collègue : Kyllian va mal, je suis avec lui. Perth. Ca suffira. Si je mentionne l'hôpital il croira qu'il est blessé. Et je n'ose pas écrire les deux mots qui clarifieraient tout. Comme si j'avais l'espoir d'être dans un de ces rêves étranges et beaucoup trop réels.

Le trajet se passe étrangement. Je conduis vite, machinalement, l'esprit clairement ailleurs. Il fait encore nuit, la route est dégagée, Klodevig n'est pas rassuré parce qu'on ne peut pas le ceinturer – l'apprentissage du code de la route a fait naître de nouvelles angoisses, comme si nous en avions besoin – mais le trajet se passe sans encombre jusqu'aux premiers feux rouges de Perth. Je connais le chemin de l'hôpital. J'y ai passé trop de temps. Je me gare facilement vu l'heure, et Je trouve mon chemin sans mal vers les jardins. Klodevig décolle de mon épaule pour chercher Kyllian. Il est vite repéré à la fumée de sa cigarette. Mon Klodevig me laisse seule pour chercher et rejoindre Kaya. Soudain j'ai peur. Je ne sais toujours ni quoi dire, ni quoi faire. J'avance pourtant. Si je m'arrête j'ai peur de faire demi-tour. Il n'a pas besoin de ça. J'avance et je le vois aussi.

« Kyllian ? »

Quelque chose est mort en lui ce matin. Je cherche les mots. Je cherche quoi dire. Je cherche quelque chose pour éviter qu'il ne s'effondre, que ce qui est mort ne pourrisse et ne l'emporte. Rien ne vient. Je m'approche, la gorge de plus en plus serrée à chaque pas. Les mots ne viennent pas. Ils ne viennent pas, c'est moi qui viens, et chaque pas m'étrangle un peu plus entre mon chagrin et le sien, entre sa détresse et son pouvoir. Je viens et je m'assois à côté de lui. Je ne le touche pas. Je n'ose pas. J'ai peur de son pouvoir, un peu. J'ai peur de mal faire, surtout. Peur de le briser.

« Kyllian. »

On ne peut pas savoir. Jamais. On ne peut qu'être là.
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