Les Ecchymoses •• Aelya

 
  
MessageMer 3 Jan - 12:30
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Date d'inscription : 09/10/2013Nombre de messages : 1546Nombre de RP : 379Âge réel : 26Copyright : solosand (sign) / sweet disaster (av)Avatar daëmon :
Mali A. LeonidovLife is a biche
Les Ecchymoses
Elle avait les yeux bleus et les cheveux fous comme le vent. C'était une ecchymose, une plaie à vif, brûlante de haine. Elle sentait la douleur, elle respirait la tristesse et les nuits à pleurer. Mais surtout, elle traversait la vie des gens comme un ouragan. Elle détruisait. Littéralement. ••





La ville de noir vêtue n'a plus de pitié pour ses vivants. Merkeley a fait preuve de bien trop de clémence ces dernières années envers ses petits hôtes, qu'elle épargnait jusqu'alors des guerres civiles et des guerres tout court. Elle ne préserve désormais plus des déchirements du coeur et de l'âme, elle n'a plus de patience pour ses meurtris. Terre autrefois hospitalière, Merkeley est un cratère de cendres fumantes, enfantées par la crainte et le doute qui sévissent visiblement depuis des semaines. Que s'est-il passé de suffisamment grave depuis mon retour pour que plane sur la ville une chape menaçante et aussi lourde que du plomb ? Le réseau autrefois arachnéen de mes connaissances personnelles s'est naturellement étiolé avec les multiples allers-retours en Russie et l'abandon implacable et assuré de ma carrière politique. Kayla m'informe du peu qu'elle sait, et je n'ai pas encore eu l'occasion d'en parler avec Estelle, la mieux placée pour obtenir des informations auxquelles je n'ai plus accès.

La cigarette crépite sous mon inspiration. Nuna ne cautionne pas, il est bien des choses qu'elle ne cautionne plus mais qu'une lassitude a pris soin de faire taire. Elle observe la dérive avec une attention silencieuse : jusqu'au point de non-retour, la biche ne dira rien. Ce n'est que le tabac du désespéré. Celui qui, assis sur un banc mouillé par la neige récente, observe le parfait cirage de ses chaussures en espérant qu'il lui suffise à se raccrocher à la réalité alors que celle-ci s'altère au fil des minutes. Et elle s'y emploie avec ferveur. Les lampadaires sont des serpents, et les lumières jaunes des lampadaires alignés dessinent des ombres mouvantes, qui s'approchent du banc.

Les klaxons lointains des voitures tâchent d'achever le peu que le Bronx avait de silencieux. Les rires éclatés et abîmés des groupes sortant des bars et le brouhaha constant des moteurs ont déjà produit leur oeuvre.

Il ne neige plus à Merkeley. L'immaculée blancheur n'a rien à faire ici, celle qui a fondu de ce matin a détrempé les trottoirs salis de mégots et de pollution. Le cirage des chaussures ne tient plus debout. La réalité non plus. Pourquoi la peau de mes phalanges est à la fois bleue et rouge ? Mes tableaux les plus ratés n'ont pas la vigueur de ces couleurs.

« On est où ? »

Le regard se redresse. Visant Nuna, atterrissant un peu dans les étoiles un peu sur les toits noirs et plats des bars de la rue. Leurs néons invitent à fuir plutôt qu'à entrer.

« Mali, il faut rentrer. »

Deux grandes oreilles se plantent sur moi en même temps qu'une paire d'yeux impitoyables. Sa colère voile à peine sa peur. Comme l'an dernier, je sens un grondement sourd et puissant s'emparer peu à peu de mes tripes ; le dernier grognement mignon avait fait surgir un dragon au Conseil. Là, c'est profond.
Autre chose.
Une bête tapie que je connais bien, une paire d'yeux clairs dans l'ombre qui attend son heure, ses épaules roulant de satisfaction pour se détendre avant l'assaut. Je n'ai plus peur d'Elle. Mais j'ai peur pour Nuna. Louise, Kelly qui la garde en ce moment même à la maison.

« On peut pas rentrer. »

La voix se coupe, échardée par une inspiration charbonneuse de tabac.

« Tu sais très bien qu'on peut pas. »

Tombé à terre, le mégot fume quelques secondes avant de mourir noyé. Je passe mes deux mains sur mon visage, puis sur mes oreilles pour taire le bruit qui s'élève. La nuit n'aura pas raison d'Elle.

« Monsieur ? »

Une main amicale se pose sur mon épaule, mais ne parvient pas à éviter la secousse furieuse d'une épaule agressée. Une jeune femme, attendue par ses amis quelques mètres plus loin, fixe son regard sur moi. Un mélange de pitié et de haine.
Des crocs à la place des yeux.

« Vous voulez que j'appelle un taxi ? »

Pour qu'il en fasse les frais lui aussi ? Je serre les dents, hoche la tête, l'observe retourner avec ses amis sans un drôle de regard par dessus son épaule. Elle me dit quelque chose, entre deux ondulations du sol.

Il n'y a rien, plus rien qui ne nous relie de cet instant jusqu'à celui où c'est le sol dur et froid d'une allée noire qui accueille ma reprise de connaissance. Nuna a disparu. Le dos au sol, le ciel au dessus qui se fout de moi, tirant sur le violet, en crachant quelques flocons résistants. Quelle heure est-il pour que le sol mouillé se soit verglacé ? Nuna ? Silence. Je ne m'attendais pas à un contact. Mes genoux ont la couleur de mes phalanges. Bleus, sang, arc-en-ciel. Pourquoi il me manque un morceau de pantalon, et surtout la prothèse ? Un juron brise le silence des murs froids, non pas tant pour le morceau de métal que la douleur vive de l'épaule qui me plaque à nouveau au sol. On est bien là, finalement. Le dos trempé par la fine couche de neige, la pommette surement tuméifiée puisque j'y sens le sang pulser. Nuna ? Rien. Rien qu'un crissement de pneus lointain.

Une trace ensanglantée orne le mur le long de mon passage jusqu'à une rue plus passante. Ou pas à cette heure là. Une insulte sort à chaque pas de la seule jambe qui me reste. Contre le monde. Contre ses ondulations, contre la neige, contre la Bête tapie dans l'ombre, retournée dans son trou après ses méfaits. Mischief managed.

« Putain réponds ! »

Je ne gêne qu'une chauve-souris qui sort d'un arbre pour retourner à un autre. Il me faut cinq minutes pour faire 5 mètres. Il est loin le type qui courrait pour les médailles. Il est parti, en fumée, avec la Bête. Cette conne grogne toujours sous la surface, même lorsque je m'étale sur ce nouveau banc de béton, où l'arrière de ma tête frappe. Est-ce qu'on est à ça près ? Où sont les oiseaux de nuit, les ombres des jeunes matins qui auraient plus de chance que moi de trouver Nuna dans leurs univers sans changement. Bienheureux dans leur routine, dans l'ignorance des bêtes et des ombres. Bienséants parmi les mortels.

J'aurais voulu ne jamais naître animal.

Mon coeur se lacère à cette seule pensée, à l'unisson de celui de Nuna que je sens enfin.

©️ GASMASK
  
MessageSam 3 Mar - 0:25
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Date d'inscription : 20/11/2015Nombre de messages : 867Nombre de RP : 114Âge réel : 23Copyright : Av: Anaé. © | Sign: Solosand © & me.Avatar daëmon :
Aelya FeredenLiving like we're renegades

Les ecchymoses

Blues partout, blues tout le temps, nécropole blues, monde moderne blues; Pantin, virage, ravin, dérapage blues; Bouche en papier de verre, estomac vide; Mois de janvier, froid sibérien; Singe en hiver, blues.
Mali & Aelya

Ballerine. Danseuse frivole aux gestes trop grands, trop déliés pour être correctement menés. Sous le rythme de la musique endiablée qu’elle s’impose, c’est le dos qui se cambre, ce sont les pointes qui s’enchaînent sans qu’elle ne semble fatiguer. Porté, porté puis arabesque, arabesque puis jeté ; notre danseuse a, pour cette nuit semble-t-il, tout pour briller.

Pourtant, vu de plus près, la mélodie semble subitement moins belle ; comme si entre deux battements, le tempo s’étiolait et des fausses notes venaient s’y glisser. Oh, le temps bat toujours la mesure, il n’y a là aucun doute – mais il le fait moins fort, voire plus timidement qu’habituellement. Presque par dépit, comme si le rythme qui lui était imposé ne le satisfaisait pas… l’effrayait ? Ce serait étrange.

Pourtant, vu de plus près, l’étoile semble brusquement moins lumineuse ; et à la chaleur douce, apaisante qui lui était accordée, succède alors des teintes plus blafardes, plus agressives. Il n’y a là plus aucune forme de volupté, lumière s’amenuisant en même temps que la lasciveté de ses gestes ; seule l’assurance demeure, fierté mal cachée, impertinence libertine qu’elle ne saurait faire disparaître.

Violence. Le ballet n’est que violence. La danse ? Une succession de coups portés au visage de cet abruti trouvé dans un coin, quelques minutes auparavant. Elle ? Elle n’est pas danseuse, si ce n’est feu follet s’agitant au gré de son élan. La musique ? Mélopée n’existe pas, si ce n’est au creux de son esprit, derrière ses paupières contusionnées qui pourtant brillent (brûlent ?) toujours – et elle sait, au fond d’elle, qu’elle n’aurait de cesse de se battre tant qu’elle n’aurait pas apaisé ce feu qui la dévore. Tant qu’elle n’aurait pas eu sa dose. Mais pour cela, il fallait que cet idiot se montre un peu plus virulent.

« Espèce de couille molle, même pas fichu de taper mieux qu’une gamine de six ans. »

Elle n’avait rien contre les fillettes, précisons-le. Mais elle aimait ça, Aelya. Susciter la hargne dans les yeux de l’autre, le voir bander ses muscles, reculer pour mieux riposter. Plus il la haïssait, plus elle jubilait. Et entre les quatre murs de ce bar miteux dont elle ne se rappelait même pas le nom, l’irlandaise pare, se décale, évite et de temps en temps, encaisse. En témoigne le sang qui ruisselle le long de sa joue droite et cette arcade déjà gonflée. Elle a mal ; elle ne sent rien. La douleur n’est pas physique, elle est ailleurs, en profondeur, dans un coin de sa poitrine. De ses tentacules, elle agrippe poumons puis clavicules, clavicules puis gorge. Elle enserre, étouffe et à chaque coup de phalanges, grandit. Dieu qu’elle est vorace. Nouvelle attaque, nouvelle blessure. En écho à cette mâchoire qui se décale, c’est son cœur qui se fissure un peu plus.

Autour d’eux, la foule exulte. Les verres se lèvent, les ivrognes hurlent, soutiennent ces combattants qu’ils ne connaissent ni de près ni d’ailleurs, parient et trinquent à la santé de ce spectacle improvisé. Elle les déteste. Chacun d’eux. L’alcool qui coule dans ses veines est insuffisant à lui faire oublier qu’ils existent, là, tout autour. La bulle est brisée – elle n’a sûrement jamais existé. Mouvement ; les corps se pressent, chancèlent, un homme la bouscule et l’adversaire en profite. D’une balayette bien placée, il envoie l’avocate au tapis ; là, au sol, remarquer le carrelage abîmé, collant et terne. Un peu comme elle. Cette pensée lui arrache un sourire. L’empêche de sentir le coup de pied qu’il lui porte aux côtes ; le geste est trop vague, trop faible pour qu’elle lui accorde une quelconque importance.

D’un geste vif, Aelya agrippe le mollet assassin, y plantant ses ongles à l’entendre hurler de douleur – et les tentacules, les siennes, grandissent un peu plus encore tandis qu’elle force son adversaire à reculer. Si elle n’avait pas craint la maladie, elle l’aurait sûrement mordu. Quelques secondes, deux battements de paupières avant qu’elle ne retrouve ses appuis. Les coups pleuvent, tintent, dégringolent. Elle chancèle ; il s’effondre. L’instant d’après, elle est traînée dehors sous les applaudissements.

*

Nuit volatile. Les doigts roulent autour de la feuille de tabac – ou de beuh, elle ne sait plus bien. L’air est frais, vivifiant. Il forme à travers ses lèvres entrouvertes des arabesques de fumée qu’il lui plaît de dessiner. D’un coup de langue, elle finit sa création, laissant au passage son regard virevolter sur le paysage immaculé qui l’entoure. Elle n’a jamais spécialement aimé la neige, Aelya, trouvant à son contact une mélancolie amère qu’elle aimerait ne pas avoir à ressentir. Maussade, la jeune femme passe alors ses doigts libres sur ses traits : là, le crochet du droit. Juste là, l’uppercut du gauche, bien placé il faut l’avouer. Elle n’a pas besoin de s’apercevoir dans un miroir – les rares vitrines auraient pu suffire, elle le sait – pour deviner que son visage est digne d’une peinture abstraite ; elle espère même, un brin égoïste, qu’elle vaudrait plusieurs milliers de dollars si elle venait à être vendue.

Mais là encore, rêve et réalité se confondent. Aelya déambule, briquet dissimulé au fond de l’une de ses poches sans qu’elle ne songe à s’en emparer. Le vent balaie sa peau, revigore à sa manière ce corps qu’elle a une fois de plus malmené. Derrière elle, l’avocate sent la présence du caracal – irritante, cette présence. Accusatrice. Il ne cautionne pas son mode de vie, si tant est que l’on puisse nommer ses altercations ainsi. Qu’importe. Tout adulte qu’elle est, elle n’a pas besoin de son aval pour tenter d’exister.

Marcher au hasard est devenu une habitude, au fil des mois défilants. Parfois, elle espérait que ses pas la mèneraient vers le Nord de la ville, d’où elle pourrait se noyer dans sa solitude tandis que d’autres, comme aujourd’hui, l’incitaient à vouloir se retrouver sur un parking désert, encerclée par ses démons. Là, seulement, elle cognerait. De toutes ses forces. Une vengeance symbolique pour cette âme esseulée qui en dépit de tous ses efforts, n’avait toujours pas pu amenuiser sa colère en l’espace de presque un an.

Un an… Bon sang. Soupir au creux de la gorge, Aelya ferme alors les yeux. Aveuglée, elle l’était. Les dernières semaines l’avaient au moins aidée à prendre conscience de cette réalité. Combien de matins à chercher des noms et des visages à mettre sur ses briseurs de vie ? Combien de nuits sans lune et sans sommeil à hurler sa rage, dans la voix comme dans les poings ? Combien de trous noirs, de cauchemars, de verres enfilés et de joints fumés ? Combien… Tout était une question de quantité et elle n’avait toujours, depuis février, aucune réponse concrète à apporter. Peut-être que si…

« Cac ! »

Prisonnière de sa pénombre, Aelya n’a pas vu l’obstacle se dresser devant elle ; in extremis, elle rattrape son équilibre défaillant avant de faire volte-face. Ce qu’elle découvre la décontenance, sans pour autant parvenir à calmer son énervement. Un homme est assis là, sur ce banc de pierre rendu diaphane par la neige et, si elle a une sale tête, lui semble revenir de bien plus loin. L’irlandaise remarque d’abord les cheveux, collés au front de l’inconnu ; le sang sur les mains, peut-être le sien ? Mais surtout, cette jambe, unique, qui traîne au milieu du chemin. Celle sur laquelle elle a failli se rompre le cou.

« Putain ! Déjà qu’il t’en manque une, t’es même pas foutu de ranger la seconde pour éviter de buter quelqu’un ! »

Elle s’immobilise subitement, fronce les sourcils. A bien le regarder, elle a déjà vu cet homme quelque part. Mais où ? Les minutes s’estompent sans qu’elle ne prononce un seul mot, en proie à ses souvenirs. Mais rien, le néant. Lentement, l’irlandaise sort alors son briquet pour allumer le joint qu’elle a quelque peu écrasé dans la bataille. Elle en tire une longue bouffée, puis darde de plus belle ses prunelles abîmées sur l’homme qui lui fait face.

« Ta tête m’est pas inconnue, t’aurais pas joué dans un film ? »

Au diable l’urgence de ses blessures, cette jambe manquante, ce souffle rauque. Elle se fiche de sa souffrance autant que son désarroi. Elle veut une réponse, voilà tout. Dans son dos, Eko siffle. Il sent le danger, contrairement à elle – la tête est ailleurs, dans les étoiles, sous la pseudo chaleur d’un lampadaire ou sur des marches inconnues. A mille lieues d’imaginer qu’une bête rôde non loin d’ici et à quel point le danger est imminent.



 
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