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Nikolaï Ier du nom et Yulia-Minerva l'impératrice.

 
  
MessageDim 4 Fév - 13:00
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Date d'inscription : 04/02/2018Nombre de messages : 23Nombre de RP : 2Âge réel : 40Copyright : AkiAvatar daëmon :
Nikolaï LockwoodNothing will be the same...

Nikolaï Lockwood

« Beaux yeux, coeur canaille. »

Identité

Nom Prénoms : Nikolaï James Ivan Lockwood
Age : 40 ans
Date et lieu de naissance : 7 novembre 1977 à Moscou.
Nationalité : Russe
Métier ou étude : Restaurateur
Précision : La restauration n'est que la couverture de Nikolaï, il gère aussi un business illégal dans les affaires, notamment les armes et la drogue. Nikolaï est sourd, il est aussi appareillé, il parle l'anglais, le russe et la langue des signes, il peut lire sur les lèvres.

Michael Fassbender
(c)Aki

Résident permanent

Yulia-Minerva


Vous voulez donc que je vous parle de mon âme ? C'est vrai que c'est un numéro. Bon je ne suis pas celui qui parle en général mais allons-y. Je peux comprendre qu'elle vous intrigue.

Ça me fait mal au cœur de commencer par ça mais je pense que le passage est obligé vu que vous c'est ce que vous voyez en premier, vous les humains. Yulia-Minerva c'est son nom. Aussi royal que sa personne. Et avec vos mots, je dirais que son espèce est la chouette harfang. Elle est aussi blanche que la neige de notre Russie natale, enfin … elle est comme les animaux de cette espèce tachetée de noir. Ses plumes sont douces et ses ailes composée de duvet, ce qui fait qu'elle ne fait strictement aucun bruit quand elle vole. Je ne vais pas vous donner ses mensurations ni son poids, je ne vais pas prendre le risque de me faire mordre. Je peux vous parler de la couleur de ses yeux : jaune tantôt éclairs tantôt miel et toujours hypnotisants. Elle n'a pas les oreilles des hiboux et je vous conseille de ne jamais la comparer à eux. Ses serres sont presque cachées par ses plumes duveteuses et de toute façon elle les lime et en prend soin, comme elle prend soin de toute son apparence. Elle a la capacité de tourner sa tête à 280 degrés et une vue perçante, ne pensez pas qu'une faute de goût ou un comportement inadapté lui échappe.
Elle est magnifique, souvent perchée en hauteur, loin de toute agitation et même si elle garde un sens des politesses élevé, elle n'a pas la langue dans sa poche. Et si elle ne dit rien, elle me le dira à moi plus tard, et je ne vous le dirais pas, cela risquerait de vous blesser.
En général on a l'impression que les chouettes nous toisent. Avec elle, ce n'est pas une impression. Elle vous juge.
Niveau caractère … elle n'est pas facile. Elle est même insupportable pour tout autre que moi et Andreï-Feodor, le daemon de ma sœur. Je pense que tout autre personne que nous a déjà eu envie de la noyer. J'oublie peut-être mon père qui l'apprécie très particulièrement, ce qui est réciproque. Quand je dis qu'elle n'est pas facile, c'est qu'elle sait qui elle est et elle sait ce qu'elle veut. Et aussi comment l'obtenir. On pourrait dire qu'elle est imbue de sa personne, c'est vrai qu'elle peut exagérer parfois, à voir le monde de haut. Mais elle n'a pas tort, elle a toujours quelque chose en plus que les autres. Elle est brillante déjà. Pas parce que c'est une encyclopédie emplie de savoirs, plutôt parce qu'elle comprend très vite, elle est observatrice, logique. Il ne lui faut pas beaucoup de temps pour analyser une situation. Elle est une très bonne manipulatrice quand elle le veut et c'est peut-être pour ça qu'elle comprend assez bien les comportements des autres. Ce qui ne veut pas dire qu'elle les cautionne. Au contraire, elle est parfaitement intolérante, surtout concernant la vulgarité, la laideur, le sale, l'impoli, le rude. Si vous devez vous l'imaginer, imaginez la comme une gouvernante anglaise du XIXème. Ouais je sais, c'est paradoxal avec moi à côté. Mais je ne suis pas si bête qu'elle le dit je vous assure. C'est juste qu'avec sa subtilité en comparaison je passe pour une brute. Elle est élégante et a toujours une façade préparée, un masque de circonstance. Elle garde un sang-froid à toute épreuve. Yulia-Minerva ne pleure pas, elle ferme les yeux et s'isole. Elle ne crie pas, elle est outrée et elle méprise. Elle n'est jamais surprise ou du moins ça ne se voit pas. Elle déteste le grossier et un nombre incalculable de choses qu'elle considère comme rustres.
Elle peut paraître froide et hautaine. Ce qu'elle est. Mais elle aime aussi tout un tas de choses. L'art et tout ce qui est beau pour commencer, que ce soit la musique classique, l'opéra, l'art visuel, l'architecture, le théâtre, la poésie. Elle aime en particulier le beau original, l'excentrique. Elle ne le dit pas mais elle s'est ouverte à certains styles un peu différents, elle aime le jazz qu'elle considérait comme une musique de prolétaires, et Picasso même si elle n'aime pas trop les mouvements picturaux du XXème. Sa passion principale reste la mode, vêtements et accessoires. Je ne serais pas aussi élégant sans elle, c'est elle qui décide en général de mes tenues. Elle suit la mode avec un œil particulièrement critique, et vous avez peut-être pu lire certains de ses reviews sur des défilés ou des nouvelles collections. Elle a un goût classique mais luxueux. Elle aime les costumes taillés avec quelques excentricités. Les accessoires sont pour elle une question de décence ou de mauvais goût, le choix d'un accessoire revêt une importance capitale. Elle déteste les paillettes mais adore les bijoux et un de ses grands regrets est de ne pouvoir en porter elle-même (plus qu'elle ne le fait déjà). Elle a un bracelet en or à la serre gauche et un pendentif en argent léger autour de son cou qui s'enfonce dans ses plumes.
Le style est un élément majeur de sa vie, chacun des membres de mon équipe se doit de présenter bien et ceux qui se sont rebellés en ont payé le prix. Pas de violence physique avec elle (elle me laisse les tâches ingrates). Je la défends et prend son parti parce qu'à cause de moi elle a vécu des choses pas très joyeuses, parce que je l'entraîne systématiquement dans des endroits sombres et que je me salis les mains, parce qu'elle m'a toujours aidé et parce qu'elle est une princesse à préserver dans mon monde. Les miens savent qu'il ne faut pas aller trop loin avec elle. Mais je sais que je peux la laisser se défendre toute seule. Elle n'oublie rien et elle est extrêmement rancunière, elle trouvera toujours un moyen de punir celui qui lui a désobéi ou de le blesser à l'âme comme elle sait le faire.
Ne vous inquiétez pas de toute façon c'est assez rare, elle reste plutôt en observatrice, considérant que tout ce qui se passe ne la concerne pas, c'est juste un bruit parasite qu'elle ignore. En même temps je peux comprendre qu'avec ce qui se passe constamment dans la famille Lockwood elle finisse par toujours relativiser et prendre du recul.
Yulia-Minerva a aussi un péché mignon, le sucre. Ou plutôt toutes les pâtisseries, le chocolat et les biscuits. Qu'elle déguste avec du thé. J'arrive à l'amadouer et à me faire pardonner avec des desserts raffinés. Mais elle pourrait se laisser mourir de faim plutôt que de manger de la nourriture industrielle sans goût. Ou du moins bouder jusqu'à ce que quelqu'un lui cuisine quelque chose.
Je peux lui reconnaître entre mille choses que c'est une grande actrice. Elle joue parfaitement à faire l'intéressée sans l'être, à manipuler, à être scandalisée, à faire comme si elle était sourde ou encore à s'évanouir tout en surveillant que quelqu'un vient à son aide.
Il est impossible de lui rendre service vu qu'elle considère que tout lui est du. Vous ne pouvez pas faire en sorte qu'elle vous aime bien. Elle vous aime ou non, et en général c'est non. Et méfiez-vous parce que je l'écoute et son avis est très important. Elle sait beaucoup de choses mais elle les garde pour elle. Même moi, son propre daemonien, je n'ai son aide que dans quelques moments opportuns. Pour Yulia-Minerva, m'aider c'est m'empêcher de me débrouiller par moi-même et de toute façon ce que je fais est souvent trop bas et ennuyant pour elle. Quand je suis devenue sourd, elle entendait encore mais elle ne me traduisait que du bout du bec et seulement quand j'insistais ou quand c'était vraiment important. C'est grâce à elle que j'ai vite appris à lire sur les lèvres et communiquer autrement. Elle me laisse faire mes erreurs et attend que je les répare. Il est arrivé exceptionnellement qu'elle me sorte d'histoires, qui ne la concernaient pas, par bonté mais elle sait faire la part des choses et se protéger, ce qui m'arrange aussi car cela me retire le poids de devoir la surveiller. Elle garde toujours un sang-froid utile dans mon milieu et elle est une perle qui ne s'abaisse pas aux autres autour de nous. Je vous mentirai si je vous disais qu'on ne passe pas une partie de notre temps à nous disputer, ou du moins Yulia me critiquant et moi n'en faisant qu'à ma tête mais c'est le privilège de notre relation.
De loin vous pourriez penser que nous ne sommes pas très proches puisque nous paraissons indépendants mais pas du tout. C'est juste que notre lien n'est pas à votre portée, ce n'est pas de l'affection, de la démonstration ou de la tendresse, c'est encore plus spécial. Je lui offre protection et aventure. Elle m'offre liberté et attention.
Yulia-Minerva est une créature divine et elle mérite plus qu'elle n'a, c'est pour cela que je laisse beaucoup de choses passer. Elle m'a laissé faire ce que je voulais et je lui laisse dire ce qu'elle veut. Nous nous rappelons juste à l'ordre mutuellement quand nous allons chacun trop loin dans nos travers, avec des moqueries, des phrases dites à demi mots ou des regards.

Caractère


Teplovoy se tient droit devant vous. Vous savez qu'il est important. Il n'est pas le plus grand, ni le plus musclé, il n'a même pas l'air le plus intelligent. Et pourtant il dégage quelque chose de fort. Est-ce son style vestimentaire ? Toujours ajusté, élégant, luxueux. Est-ce le comportement des gens autour de lui ? Que ce soient les membres de son équipe, tous plus dangereux les uns que les autres lui témoignant pourtant une fidélité sans faille, ou sa daemonne, royalement posée sur un perchoir, vous jugeant plus sûrement qu'un juge fédéral devant un accusé de blanchiment. Vous devriez ressentir ce frisson accompagné de l'hésitation, avant de vous avancer plus loin, dans des affaires dont vous ne pourrez peut-être plus sortir.
Pourtant cet homme a quelque chose d'attirant. Il a cette vérité dure dans des yeux d'un bleu très clair. Une promesse de tenir jusqu'au bout, de protéger, d'avoir les choses en main. Vous avez envie de lui plaire, de rentrer dans son groupe qu'il défend bec et ongles. Il aurait presque cet air de commandant romain, de capitaine pirate, de chevalier, d'officier de la marine, de chef guerrier viking… oui c'est ça… il a une allure de chef. Ses épaules relevées, son air sec, il est mutique. Ce n'est pas lui qui vous parlera en premier mais vous savez que c'est lui qui dirige. Il est tendu, observateur et confiant à la fois. Peut-être trop ? Vous pourriez vous dire que vous le prendriez par surprise, il n'est pas tacticien, il ne prévoira pas votre coup… mais vous avez entendu sa réputation le précéder, Teplovoy a plus d'un tour dans sa poche. C'est un daemonien après tout. Et pourtant vous êtes là, devant lui, parce que vous savez que Teplovoy est juste dans ses affaires, il est droit et honnête, ou du moins honnête pour le milieu. S'en faire un allié c'est se protéger. Il vaut mieux l'avoir de son côté du moins. Vous avez entendu de sales histoires sur ce mafieux implanté ici. Il connaît bien le métier, il vient d'un pays où la pitié n'existe pas, où le froid paralyse le cœur des hommes. Pourtant il n'a pas l'air d'être particulièrement cruel. Il fait ce qu'il faut pour que ça fonctionne pour lui. Et pourtant les rumeurs circulent qu'il est croyant, au moins tous les dimanches matin à l'église. C'est vrai qu'il porte un médaillon, vous pouvez le voir maintenant, une croix orthodoxe. Le contraste est étonnant, vous vous demandez sûrement comment il peut gérer sa foi et son métier en même temps. Chacun doit manoeuvrer entre ses propres contradictions je vous réponds. Et au fond qu'un homme coupable de tous les péchés ou non soit sujet à une entité miséricordieuse qui le pardonnerait et auprès de laquelle il aurait des comptes à rendre, ne me surprend pas plus que ça. Cela lui donne un cadre de vie, des principes moraux mais aussi un espoir. Etre croyant c'est avoir des droits et des devoirs, avoir la possibilité d'une paix intérieure, de se retrouver, ça l'aide à avancer autant que ça peut le ralentir sur l'ouverture de son esprit. Si par malheur ou par chance vous pouvez entrer dans son intimité et le connaître un peu plus que cette façade imposante au lourd accent russe, costumée et distanciée, vous verrez un tout autre homme. Lorsqu'il n'est pas obligé par le professionnalisme, lorsqu'il n'est pas Teplovoy, Nikolaï est un homme assez simple. Il est toujours aussi droit… et je ne parle pas que dans son maintien qu'il a gardé de ses années de patinage artistique. Nikolaï est droit dans ses bottes, dans ses valeurs, ce qui peut le rendre un peu guindé. C'est pour ça qu'il n'est pas assailli de doutes, qu'il sait toujours quoi faire dans l'improvisation et qu'il n'a pas une réflexion poussée sur la nature des choses. Pour lui, il y a le bien et le mal. Nikolaï c'est le tonton très traditionnel, très vieux jeu, qui ne sait pas ce que c'est les LGBTQ et qui considère que c'est un effet de mode. Celui qui ira tabasser celui qui se moque de vous à l'école, ou le dragueur qui croit pouvoir vous briser le cœur. Il ne remet pas vraiment ses perspectives en question, les histoires de genre, de religion, de sexe, tout ça est très simple pour lui. S'il a décidé de laisser faire et qu'il a du s'adapter à de nouvelles situations avec ses proches, il peut encore avoir des relents homophobes, xénophobes, misogynes ou racistes. Après tout il vient d'un milieu qui l'a conformé comme ça, les mafieux russes ne sont pas connus pour être particulièrement tendres ou ouverts d'esprit. Il en a gardé ce côté patriote et limite. Pourtant Nikolaï était un agneau parmi eux. Un homme plutôt joueur et taquin malgré une propension au premier degré sur certains sujets. Il peut se révéler plus drôle qu'il n'y paraît, avec sa rigidité, son handicap et son intellectualité pas très élevée, on pourrait penser qu'il ne comprend pas les blagues… jusqu'au moment où on se rend compte qu'il s'est peut être joué de nous sans se départir de son air sérieux.
Celle qu'il aime le plus faire tourner en bourrique c'est sa grande sœur. D'ailleurs vous vous rappelez quand je vous ai dit qu'il pouvait tabasser un prétendant qui aurait briser un cœur ou qui aurait trop été insistant ? Et bien c'est une histoire véridique. Ce n'est pas que sa grande sœur ne sache prendre soin d'elle seule mais Nikolaï est très protecteur et très familial. Il considère comme sa responsabilité de protéger les siens et le fera à l'extrême, sans jugement, sans réfléchir, fonçant dans le tas si l'ombre d'un doute venait à effleurer son esprit qu'un membre de sa famille fut en danger. C'est à la fois fatigant et rassurant pour ceux qui l'entourent. Il est néanmoins très disponible pour eux, c'est sa priorité première, il pourrait tout abandonner sans regret pour eux. Et quand je dis eux, je parle de son clan qui englobe son père, la famille de sa sœur, son frère, sa propre famille nucléaire (son ex-femme et sa fille) et son équipe. C'est à eux qu'il se dédie. Il a offert à chaque membre de son clan, une croix qu'il veille à ce qu'ils portent. S'ils ne croient pas en Dieu au moins il espère que ça les protégera. Il est donc à disposition et mettra en pause ce qu'il fait pour n'importe quel besoin. Malgré sa surdité, il peut se montrer à l'écoute, et s'il n'est pas très doué avec l'idée de réconforter les gens, il sait leur changer les idées.
Par contre pour ce qui est de changer ses propres idées, je vous souhaite bon courage. Qu'est-ce qu'il est têtu ! Un véritable enfer pour sa daemonne qui est heureusement, un bijou de manipulation et qui peut lui faire prendre conscience de ses erreurs. Il peut se révéler impulsif et il s'est déjà enfoncé très loin dans ses propres bêtises jusqu'à dire des choses qu'il a regretté par la suite. Il manque de tact c'est évident. C'est le revers de la médaille de sa franchise. Une honnêteté à toute épreuve, pas toujours accompagnée de sincérité, mais c'est la seule façon qu'il a trouvé pour remédier au don de sa sœur. Nikolaï ne sait pas mentir, il doit développer tout un tas de stratagèmes s'il veut cacher des choses aux gens qui l'entourent. Son ex-femme le met systématiquement à jour. Il est presque transparent pour ceux qui le connaissent. Ah et si je dois évoquer le sujet de son ex-femme c'est que vous pourriez, vous aussi tomber sous son charme. Si si si je vous assure… c'est parce que vous n'avez pas vu son sourire encore, un sourire désarmant, adorable, irrésistible. Entre son style élégant, ses yeux bleus, son sourire, rajoutez avec ça des fossettes et parfois un reste de barbe aux reflets roux… et plus d'une ou d'un tombent. Sans compter qu'il a des tendances impudiques… Etre torse nu ou juste nu chez lui est une habitude qu'il a, il n'y fait même plus attention. Vous ne vous en plaindrez pas, il a gardé son allure de sportif en haute compétition. La bagarre et les footing tiennent le corps en bonne forme que voulez-vous. Malgré tout, son âge se retranscrit sur ses mains burinées et des petites rides aux coins de ses yeux. Son visage a autant vécu que lui. Contrairement à celui de son ex-femme, plus jeune que lui. L'amour de sa vie, son cœur. Il en est fou amoureux et fera tout pour la reconquérir, s'il faut pour ça devenir abstinent, il le fera. Il est extrêmement jaloux et elle le sait, il ne peut rien dire devant elle mais cassera la gueule à n'importe qui s'en approchera. Leur histoire n'est pas vraiment finie et Nikolaï reste possessif. Il l'est avec elle, sa fille mais aussi tous les gens de son clan.
Cet homme est le batman moderne, du mauvais côté de la force et si vous l'avez connu en tant que Teplovoy, vous ne le connaîtrez jamais en tant que Nikolaï. Il existe un endroit cependant où les deux facettes peuvent se mélanger, je parle du Raspoutine, son restaurant. Il en est le propriétaire mais aussi le chef cuisinier. La cuisine est une passion qu'il s'est découvert en arrivant aux Etats-Unis. Il y met la même grâce qu'il avait quand il faisait encore du patinage artistique. Son don l'aide aussi à maîtriser l'élément le plus délicat de la cuisine, la température. Dans son restaurant de luxe, les chefs de brigade ainsi que le trésorier et un serveur font aussi partie de son équipe de business, son deuxième métier. Le restaurant offre un endroit élégant, raffiné et majestueux mais donne un cadre intime et secret pour ceux qui le désirent. Les spécialités sont françaises et russes et tous les employés sont des daemoniens, la plupart des russes, des hommes de main que Nikolaï peut utiliser. En dehors du restaurant, Nikolaï cuisine assez peu, Eva-Line sa sœur aime elle aussi cuisiner et il aime déguster ce qu'elle prépare. La seule pour qui il fait un effort est sa femme… ou plutôt son ex-femme. Depuis le divorce, il vit dans la grande colocation avec son équipe. Son équipe peut parfois être encombrante aussi mais on ne peut le prendre sans, ils lui sont tellement attaché qu'il y en a toujours un qui traîne auprès de lui. Ils s'amusent bien ensemble. Mais ils savent que Nikolaï et Teplovoy aime le travail bien fait, que ce soit dans la cuisine ou dans les affaires. Ils doivent d'ailleurs s'habituer à un certain manque de sommeil de combiner les deux métiers. Chacun a néanmoins ses propres spécialités et ils peuvent compter les uns sur les autres. Nikolaï étant celui avec le plus d'expérience au vu de son histoire en Russie, il sait comment les affaires marchent et est polyvalent concernant ses talents pour le tir, le combat, mais aussi la négociation, les contrats, la menace, le réseau… Il s'occupe du marché des armes illégales russes sur le territoire américain mais il a aussi un pied dans la drogue sud-américaine qu'il fait passer de l'autre côté du continent puis du Pacifique. Certains gros clients peuvent parfois lui demander certains services particuliers. Nikolaï est donc un homme multi-tâches qui s'il est prudent dans la vie quotidienne, a forcément une attirance vers l'adrénaline et le risque pour exercer ce genre de métier. Il y a gagné un grand sang-froid après avoir vu toutes sortes de situations. Il peut juste dérailler si son clan est en danger.
Vous n'aurez aussi pas remarqué dès le début mais Nikolaï est sourd, il communique donc beaucoup avec les mains malgré qu'il soit appareillé. Sur certains mots durs à prononcer, il peut avoir du mal mais en règle générale il parle bien l'anglais (avec un accent russe) et le russe couramment. Pour compenser, il est très attentif et remarque des détails qu'un valide n'aurait pu observer. C'est aussi pour cela qu'il est particulièrement expressif et tactile, son langage corporel est plus important que ses mots. Tout comme votre langage corporel qu'il lira instinctivement et beaucoup plus rapidement que les longs discours. Sauf que pour qu'il vous lise il faut encore qu'il vous regarde, il ne saura pas que vous lui parlez si vous ne le lui faites pas comprendre et si vous allez trop vite il pourrait ne pas comprendre ce que vous lui dites. Malgré son handicap, Nikolaï apprécie toujours la musique qu'il écoute trop fort ou en posant sa main sur l'instrument pour en ressentir les vibrations. Et son petit péché mignon c'est qu'il aime toujours danser… et il ne se débrouille pas si mal. Après tout c'est un ancien olympien, et il a dansé sur la glace pour obtenir la médaille d'or. La danse n'est qu'un sport d'expression, et comme tous les sports, Nikolaï aime ça.
Il aime aussi les femmes passionnément même s'il n'en a plus qu'une. L'abstinence qu'il s'impose pour elle est aussi frustrante que lorsqu'il a arrêté de fumer. Il n'a pas arrêté de boire cela dit et il a une résistance à la vodka typiquement russe. Parfois il paraît être un cliché sur pattes avec ses vieilles croyances, ses principes moraux, son paternalisme et son manque de tact, mais il est plus complexe qu'on ne le pense, il s'adapte doucement pour rester loyal et bienveillant envers ceux qu'il aime, il sait rire de lui-même, peut se montrer sensible et reste assez humble. Et malgré tout, il vient d'une famille très éduquée, il a pris le rôle le moins cérébral mais il pourrait surprendre. C'est un bon vivant et il aime la vie, il la considère comme sacrée même s'il lui arrive de la prendre. Et si on peut lui mettre sur le dos une montagne de défauts de manière justifiée, on ne peut pas lui retirer qu'il a un grand cœur et qu'il est courageux.
Teplovoy


Teplovoy c'est le nom donné à Nikolaï par son ancien employeur, c'est d'ailleurs son surnom dans son équipe. Teplovoy veut dire thermique. Et c'est aussi le nom de son pouvoir en quelque sorte.
Nikolaï peut changer les températures des objets, des humains ou même d'un endroit. Évidemment plus c'est ciblé plus c'est facile.

Il peut faire bouger la température du côté chaud ou du côté froid dépendant de ce qu'il veut faire. Les températures qu'il atteint peuvent être extrêmes et il peut par exemple geler quelqu'un puisque sous une température minimale les molécules d'eau de la personne gèleront et cela entraînera un gel de tout le corps. A l'inverse les molécules d'eau peuvent chauffer jusqu'à brûler la personne et la dessécher. C'est la même chose pour les objets. Certains objets prennent même feu d'eux-même bien que la plupart fondent. Lorsqu'il les gèle, les objets ont tendance à imploser sous la force du changement de volume. A moindre mesure Nikolaï peut arrêter les mouvements en gelant les muscles, torturer en chauffant les nerfs, arrêter tout mécanisme (voiture, arme), faire fondre tout ce qui passerait autour de lui, ralentir les fonctions corporelles de quelqu'un, rendre fiévreux ou l'empêcher de parler.
Dans la vie de tous les jours, il peut chauffer son café, maintenant de tous temps et partout une température agréable pour lui, chauffer ses muscles avant une activité physique, se faire des glaçons, un parapluie automatique, fermer sa porte en chauffant la poignée pour que personne ne puisse rentrer, créer des vagues illusions d'optiques et probablement un tas d'autres choses dont il ne s'est pas encore rendu compte.
C'est très utile pour son métier de cuisinier, aucun plat n'est envoyé froid, il ne peut pas se brûler sur une plaque et la cuisson est toujours parfaite, techniquement il n'aurait même pas besoin de four. C'est aussi utile pour ses activités quand il l'utilise pour un aspect plus offensif.

Le pouvoir de Nikolaï s'est développé au cours de sa vie. D'abord il ne concernait que les objets ou liquides, puis il a évolué vers les êtres vivants et les atmosphères. Il est aussi passé du froid au chaud. Et le changement principal s'est fait sur la portée, un contact était nécessaire puis un mouvement des mains puis un contact visuel puis juste la connaissance de la présence (c'est à dire que si quelqu'un est dans son dos et que Nikolaï le sait, il peut utiliser son pouvoir). L'intensité dépend de ces facteurs mais aussi de la fatigue et de l'état physique de Nikolaï.
L'entraînement de son don a commencé début vingtaine et depuis il l'a travaillé pour son travail. Il en a aussi besoin en complément de son ouïe, il gagne en puissance, en protection et en force avec, n'hésitant pas à l'utiliser pour son travail.

En contrepartie son pouvoir fait parfois une balance des températures, il va chauffer lui même quand il refroidit quelqu'un ou quelque chose et vice versa. Entendu qu'il ne chauffe ou ne refroidit pas du même nombre de degrés qu'il impose.
Il était une fois


Résumé – Spoiler

Résumé / Spoiler:
 

Qui tire les ficelles

Pseudo/Prénom : Léo
Âge : 21
Double Compte : Eléonore Lovelace
Activité sur le forum : 5/7 en terme de passage et une réponse par semaine environ
Comment as-tu connu le forum ? Ouh ça fait bien 4 ans ... j'm'en souviens plus :o
Un commentaire ? Un avis ? Une suggestion ?
Et si je te demande le code du règlement ?
  
MessageDim 4 Fév - 13:01
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Nikolaï LockwoodNothing will be the same...

Histoire 1/4

En 1977 Charlie Chaplin décède tout comme Maria Callas et Elvis Presley. Le mouvement punk nait à Londres avec les Sex Pistols et The Clash. C'est l'année du Serpent dans les signes astrologiques chinois. Maradonna est sélectionné dans l'équipe d'Argentine. Star Wars sort en salles. Nous sommes nés en 1977. Le jour de la révolution d'octobre. Le 25 octobre, selon le calendrier julien. Le 7 novembre pour le reste du monde.
En Russie le paysage était déjà blanc à cette période de l'année. L'hiver s'annonçait dur. Mais la naissance d'un enfant le jour de la révolution était une bénédiction. D'autant que l'enfant n'était pas seul, j'étais là aussi. Ce qui n'était pas une grande surprise. Si je n'avais pas existé par contre, cela en aurait étonné plus d'un. Mais heureusement pour cet enfant qui se révélerait stupide à bien des égards plus tard j'étais là. Un innocent petit renardeau blanc. Je suis née avec élégance que voulez-vous. Pas comme cet effarant bébé qui criait comme si on égorgeait un veau. Il en faisait des tonnes. Il en a toujours fait un peu trop. Je m'en rendrais compte très vite au vu de toutes les péripéties par lesquelles nous allions passer.
A l'époque il y avait déjà mon très cher Andreï-Feodor. Etait-il déjà un être imbu de sa personne et particulièrement brillant ? Très certainement, c'est aussi pour cela que je me suis sentie proche de lui très vite.
Son humaine était encore toute petite. Il ne savait pas non plus par quoi elle le ferait passer. Nous étions innocents, aussi vierges que les pages de nos vies. Comme un roman aussi blanc que la neige qui tombait sur la Russie. Mais dans quelle mesure nous étions libres de notre destinée ? N'étions nous pas déjà le fruit de notre histoire, de l'histoire aussi riche des Lockwood ? Nous étions nés le jour de la seconde révolution russe, et mon humain avait le nom du dernier tsar de Russie.
Son père était anglais, sa mère russe. Et sa grand sœur était son aînée de 3 ans. Et ils vivaient tous dans un immense manoir près de Moscou composé d'un grand terrain dans lequel une faune incroyable vivait. Ils étaient bien-nés, ils avaient la chance. De grands auspices les accueillaient dans la vie. Deux ans plus tard arriverait le petit dernier.
Le mien, celui que j'allais devoir, si vous m'excusez la familiarité, me coltiner toute ma vie. La moitié de mon âme comme disent les légendes avait déjà son regard bleu si clair qu'il en est désarmant. Il ressemblait à un petit ange… sauf qu'il avait eu le mauvais goût de naître avec des reflets roux. Malgré son silence à ce propos je sais que ce sont les gènes du patriarche qui sont responsables de cette tendance à la rousseur.
Notre enfance, celle de Nikolaï, très vite appelé Nik et appelé souvent au vu de ses constantes bêtises, mais aussi celle de son frère et de sa sœur, de leur famille était sans doute le plus beau cadeau que la vie ne nous ait jamais donné. Nous n'en rendions pas compte. Aucun enfant ne se rend compte de sa chance et c'est bien pour ça que cette époque est bénie. Elle n'engage à rien, rien n'existe que des chagrins et des joies éphémères, le futur se contracte pour ne former que le jour suivant.

Il faut s'imaginer un instant… les saisons qui défilent sur la forêt et ses habitants, le craquement de la neige et les petites mains gelées, le printemps et les fleurs et les nouvelles découvertes, la neige qui fond et qui se mêle à la terre pour tâcher les pantalons, l'été brûlant où les seuls espaces de répit sont les ombres des arbres, les fruits que l'on cueille et qui explosent en bouche, et l'automne, le tapis de feuilles, les couleurs, la saison des amours, les cerfs qui brâment.
S'imaginer les excursions des trois aventuriers, entraînés par la chef d'équipe, le bras droit et le moussaillon, les dangers imaginaires ou réels encourus inconsciemment, les batailles contre les dragons, les escalades dans les tours aux multiples branches. Les découvertes silencieuses et magnifiques quand au détour d'un chemin dans le soleil levant, une terrier que l'on découvre, les renardeaux qui jouent. Quand on s'arrête de crier tout d'un coup pour montrer au petit frère la biche au loin qui s'abreuve. Le moment où on rentre pour tout raconter à l'être en qui on a le plus confiance au monde, qui nous englobe de ses yeux doux et protecteurs que seule une maman peut avoir. Le chocolat est chaud et les tartines sortent du grille-pain, elle soigne les petits bobos, essuient les gros chagrins qui traînent sur les joues, écoute les longues histoires sans fin que seuls comprennent les enfants. Les moments lecture à dix sans parler autour de la cheminée, les histoires à voix grave de papa qui résonne dans les coeurs et fait fermer les paupières. Les balades à cheval dans la campagne, les pique-niques, le film du soir, les chuchotements quand invariablement l'heure était venue de se coucher chacun dans sa chambre mais qu'ils finissaient par dormir dans le même lit et qu'ils se disaient les secrets les moins bien gardés au monde.

Oui je crois que nous avons eu une enfance des plus heureuses. Diana Ivanov était un être sorti des légendes, elle était belle et douce mais elle pouvait se montrer puissante et elle ne se laissait jamais marcher sur les pieds. John Lockwood était né en Russie mais sa famille venait d'Angleterre comme son nom le disait. Ils étaient imparfaits mais parfaitement amoureux. Opposés, pudiques dans leur amour, ils ne se justifiaient pas, ne déclamaient pas l'amour qu'ils portaient l'un à l'autre mais n'hésitaient pas à dire les mots qui guérissent et qui gonflent les cœurs à leurs enfants. Et à nous. Je m'en rends compte aujourd'hui, après avoir entendu toutes ces histoires, que j'ai bénéficié d'une attention et d'un amour que peu de daemons ont. Nous faisions partie de la famille. Cinq humains, cinq daemons. Le clan Lockwood.

Un clan préservé qui vivait en autarcie. En même temps, maintenant que j'ai vu le monde, je me dis que ce n'était pas plus mal. Les humains peuvent être vils. Les daemoniens sont des êtres relativement plus intéressants et les daemons encore plus. Mais les simples humains sont jaloux, doués de malveillance. Pas tous… peut-être pas tous. Cela dépend de leur éducation. La plupart de ceux que j'ai rencontré semblait avoir été élevé dans la boue cela dit.

J'ai pris l'apparence d'oiseaux très vite, ça a toujours été ma forme préférée. Il y a dans le vol un sentiment que l'on ne peut décrire. Une liberté complète, une pureté éthérée. Ce dont ma demi-âme pouvait manquer parfois, un envol, cette sensation grisante. Il les sentait à travers moi. C'est qu'il en a toujours eu besoin. Il a toujours été un oiseau à l'intérieur, frustré par sa condition d'hominidé soumis à la gravité. Nikolaï a été un enfant particulièrement vif tout jeune. Ce qui ne l'a pas aidé dans son parcours scolaire. Il ne supportait pas de rester assis et de devoir obéir, se concentrer sur des problèmes qui ne le concernaient pas. Ce n'était pas un manque de curiosité, plutôt un manque de rigueur. Et il passait après ma très chère Eva-Line, qui elle était une élève talentueuse, avide de connaissances. Nikolaï était avide de sensations. Et le petit dernier était avide des autres.
J'ai bien essayé de le tenir en classe mais c'était une tâche bien ingrate. Son parcours scolaire … il en a beaucoup souffert, nous en avons souffert. Je les ai toujours trouvé fermé d'esprit.
Lorsque nous étions encore tout petit, il avait ce côté petit garçon insouciant, courageux et touchant avec son grand sourire et ses yeux bleus, les maîtresses lui pardonnaient. Mais au fur et à mesure ses yeux ne suffisaient plus, il ne charmait que les adolescentes qui aimaient cet enfant terrible autant par son audace que son regard.
De fait, je reste persuadée qu'il aurait pu y arriver si nous avions reçu une éducation plus adaptée, mais cela n'existait pas à l'époque, c'était l'enfant qui devait s'adapter. Et en même temps je ne peux que comprendre les professeurs qui voulait calmer cette satané tête brûlée hyperactive. Nikolaï a la fâcheuse tendance à ne penser qu'à lui, son nombril est parfois le centre de son monde et il prenait la mouche, susceptible quand il aurait dû se remettre en question. Je ne cherche pas à l'excuser cet insupportable enfant. De toute façon il en a toujours fait qu'à sa tête.

A la maison, c'était sa bulle. Les Lockwood ont grandi en forêt, comme des enfants sauvages ou du moins entre la forêt et le manoir. Encore maintenant, sentir l'odeur des pins, sortir en pleine nature, ce sont des choses qui nous parlent. Nikolaï était un enfant bravache, il en est devenu un adulte brave, s'il y a une qualité que je dois lui concéder c'est bien celle-ci.
La fratrie Lockwood eut une enfance heureuse et ils posèrent par leurs grandes batailles en forêts, leurs histoires au coin du feu, leurs fous rires complices, les bases d'une adelphité qui était amenée à ne jamais se rompre. Bien sûr qu'ils ont grandi par la suite chacun selon leurs caractères et leurs expériences, et évidemment qu'ils se sont disputés et qu'ils se disputent encore aujourd'hui – et ce ne sont pas des petites disputes chez les Lockwood, nous avons toujours eu ce côté théâtral grandiloquent, une sorte d'âme russe tempétueuse que voulez-vous- mais ces disputes n'ont jamais détruit le fil qui les unit. S'il y a une chose qui a prévalu sur les autres c'est bien ce sens de la famille. C'est sans doute une des seules choses qui pourraient me faire perdre mon sang-froid. Un sang-froid à toute épreuve pourtant, bien malgré moi … si vous saviez ce que j'ai vu, vous comprendriez que je n'accorde que peu d'importance aux choses humaines. De même que les frasques de la famille, je n'y accorde qu'un regard à 240 degrés. Mais les fois où ils ont été en danger … je n'aime pas me salir les plumes mais parfois il faut savoir se servir de ses serres. Qu'en cas d'extrême urgence, je vous rassure, je suis tout de même plus apprêtée et plus civilisée que mon humain.
Revenons à notre histoire, ce manoir a été plus qu'un refuge. Il nous permettait de vivre librement, cachés. Ce fut un rêve pour les daemons. Andrei-Feodor et moi avons tout de suite été complice. Cet énergumène est un esprit aussi fin qu'arrogant. Il a une conversation plus intéressante que l'intégralité des daemons et des daemoniens et des humains réunis. Avec quelques exceptions dont mon exceptionnelle compagne, ma sœur d'âme, soit le daemon du petit dernier. Il est évident que mes sujets de discussion préférés se rapportent au fait de juger les comportements inadéquats des humains en société. Et ce cher Feodor a toujours un bon mot à ce sujet.
Ah et j'oubliais presque de vous parler des sons de ce manoir qui résonnait des bruits de nature mais aussi de musique.

Nikolaï, ce très embêtant Nikolaï, dès qu'il entra dans l'adolescence décida qu'il serait en conflit permanent avec son père. En vérité il ne le décida pas vraiment. Je pense qu'il se ressemblait un peu trop… et le patriarche ne savait pas comment s'occuper d'un adolescent difficile. Surtout à côté de sa sœur qui ressemblait -je dis bien ressemblait, que nous nous comprenions bien- à une petite fille sage, ou du moins qui ramenait aisément des notes au-dessus de tous les autres et un comportement scolaire quasiment irréprochable. Nikolaï n'était pas ce qu'on appelait un enfant image. Il entrait en rébellion contre tout le monde. Frustré par une sorte de colère adolescentuesque, il s'ennuyait trop vite, perdait son calme, ne trouvait pas sa place.

Évidemment qu'il n'avait jamais été un enfant facile. Il portait sur ses épaules une pression qu'il a, et heureusement, appris à gérer depuis. Il avait besoin d'être à la hauteur des espoirs, de la vie de son père. Un père coupé au carré, brillant astrophysicien, athlète de toujours, un sang-froid à toute épreuve, une hygiène de vie irréprochable, une politesse et une tenue à toute épreuve. J'ai, pour ma part, toujours éprouvé une immense sympathie pour lui. John a cette prestance qu'on retrouve peu en Russie, il manque certes parfois d'une flamme passionnelle mais personne n'est parfait. Il a une classe dont personne ne doute et sa compagnie est toujours infiniment appréciable, au moins avec lui rien n'explose, les nœuds de cravate sont bien formés, la barbe est taillée impeccablement, il est délicieux dans ses paroles et il n'encombre pas l'espace de paroles superflues ou débordantes d'émotions. Vraiment je crois qu'il est sur mon podium des humains. Mais effectivement je peux reconnaître que grandir en sa compagnie n'était pas toujours aisé pour Nikolaï qui avait un trop-plein constant de tout un tas d'émotions et d'énergie. Ils ne se retrouvaient pas non plus sur le plan intellectuel comme il pouvait le faire avec sa fille.

Diana, sa mère avait su comment le canaliser tout jeune en l'inscrivant à tout un tas d'activités sportives, la gymnastique, la lutte et le patinage. En plus de ça, il avait très jeune commencé le violon alto. La patience lui manquait et l'apprentissage était lent mais il faisait des efforts pour sa mère, mais aussi pour le plaisir de jouer avec son frère et sa sœur. Tout cela l'occupait, comme l'immanquable désir de la fratrie de faire toutes les choses qui rendaient leurs parents à la fois morts de rire et d'inquiétude.

Vivre en fratrie a très vite appris à Nikolaï à s'adapter aux autres. Il n'avait jamais été un solitaire, cherchant toujours à jouer avec ses frères et sœurs, il n'était pas le dernier non plus en terme de bavardages. Une vraie pipelette, à raconter des blagues, les exploits de ses amis de l'école, raconter des histoires à son petit frère. Le petit frère … ça c'est une histoire aussi. Nikolaï a toujours pris son rôle de grand frère très au sérieux, toujours là pour protéger le petit, aller en premier, se dévouer, lui apprendre des tours. Son frère, ça a toujours été quelque chose… une relation spéciale, très forte. Tout comme avec sa sœur. Pas du tout le même type de relation mais avec toujours cette même intensité. Eva-Line et Nikolaï ont des très forts caractères. Je pense même qu'on peut raisonnablement les qualifier de têtes de mule. Chacun dans leurs styles respectifs. Et ils ont toujours eu cette fibre d'acteurs. Les deux explosent très régulièrement l'un contre l'autre, ils en ont presque besoin. Mais quand ça n'explose pas… vous verriez Nikolaï qui taquine Eva-Line, qui la cherche, la provoque, un vrai gamin. Certaines choses ne changent pas. Ils ont toujours été complices. Ils comprennent quelque chose en eux qu'ils ne retrouvent chez personne d'autre. Parfois on ne sait plus qui est le grand frère ou la grande sœur. Eva-Line doit être la seule à considérer son frère comme un être capable de réconfort. Ou du moins elles sont trois dorénavant. Mais Nikolaï n'a jamais donné l'impression d'être une épaule sur qui pleurer à personne. Sauf Eva-Line, quelques fois… dans ses grands-moments de détresse. Et que vous le croyiez ou non, il n'était pas si mauvais à réconforter sa sœur. Bien sûr on ne lui demande pas conseil ou on ne va pas le voir quand on a envie de parler des heures pour soulager son cœur, c'est plutôt son frère qui est doué pour ça. Mais Nikolaï a un grand cœur, il est fidèle et droit. Et honnête…
Ah ça il a bien dû s'adapter face à une sœur télépathe et un frère qui pouvait s'en protéger. Je crois qu'il a très vite compris qu'il ne pourrait pas mentir, et il n'en a pas vraiment eu besoin pendant des années. Les choses se sont corsées avec la vie. Mais durant sa jeunesse il faisait preuve au contraire d'une honnêteté désarmante, il ne mentait pas, ni pour se protéger ni pour protéger les autres. Il a toujours été très transparent. Sauf, bien sûr tout ce qui a concerné Diana lors de ses dernières années. Mais je m'avance trop vite.

Pendant son adolescence, Nikolaï, malgré sa propension à fuir l'école et toute activité hautement intellectuelle, était quelqu'un de dynamique, volontaire et trouvait toujours un moyen de remonter le moral. Il pouvait être un peu difficile à comprendre, il était très ouvert … une fois qu'on avait acquis sa confiance. Et à l'extérieur, il a toujours eu un aspect rebutant. Non pas qu'il était laid, il avait sa petite côte de popularité, surtout parce qu'il avait un côté gros dur autoritaire et leader charismatique à la fois. Je ne comprendrais décidément jamais les humaines qui trouvent sexy quelqu'un qui prévient qu'il ne fera attention à rien et surtout pas à leur cœur. Un instinct masochiste sans doute. Toujours est-il qu'il était relativement populaire car il s'attachait à une bande (de garçons) et qu'il s'en faisait un noyau dur. Il a toujours eu un don pour créer des groupes soudés quitte à être très exclusif. Il a d'ailleurs passé la majorité de son temps avec sa bande de lutteurs. Des gros rustres, lourdauds et complètement idiots ou presque. Ils l'avaient accepté dans la bande grâce à son charisme mais surtout son courage ou plutôt son inconscient désir de mourir comme je l'appelle. Nikolaï n'avait jamais fait partie des plus costauds, il était rapide, élégant, gracieux, mais il a apprit à être bourrin et brutal. Il s'est parfaitement entendu avec ces voyous sans éducation. Des vrais mâles russes, à s'auto-émuler concernant les femmes, à faire des blagues grasses et absolument fades, à être fasciné par la violence, la « bagarre », les duels les plus idiots. Si vous saviez ce que Nikolaï a fait pour être vu comme le plus fort, le plus courageux, celui qui allait le plus loin. Parce qu'il devait en faire deux fois plus, parce que c'était un patineur. Je vous vois bien rigoler dans vos duvets, mais vous ne devriez pas. Nikolaï faisait beaucoup de sports et il était plutôt doué mais en patinage, il avait vraiment des capacités au-dessus des autres. Diana lui avait déjà dit qu'elle savait qu'il était le plus sensible des trois. Même lui en doutait. Surtout quand il voyait son petit frère. Dans la fratrie ils s'exprimaient tous de façon très différente, cela se voyait d'autant plus en musique puisqu'ils jouaient ensemble un trio de cordes. Un très beau trio, leur mère leur avait donné ce don en musique qu'ils auraient pu suivre si la vie ne les avait pas menés vers d'autres chemins. Entre la douceur langoureuse du petit frère, la basse puissante et protectrice d'Eva et les envolées intenses et virtuoses de Nikolaï … si vous l'avez entendu un jour vous pourriez vous estimez heureux. Et cette flamme artistique, cette intensité… eh bien il a réussi à la transmettre dans le patinage.

C'est vrai qu'il n'y avait que des filles avec lui, ou des hommes efféminés, c'est vrai que le costume était … collant et pailleté. Et qu'il était ridicule dedans dès qu'il sortait de la glace. Il l'a toujours détesté d'ailleurs. Mais je dois vous dire que sur la glace il dégageait quelque chose de très beau. C'est pour cela qu'il s'est retrouvé en sports-études et que c'est ce qui l'a forcé à continuer l'école. Évidemment les coachs trichaient parfois. Il avait des facilités dans certaines matières comme les langues ou le russe mais pour le reste il ne faisait aucun effort. Ça faisait bien sûr enrager John, qui ne savait comment faire envie à son fils, il savait pourtant que Nikolaï n'était pas un imbécile fini. Mais cette tête de mule jouait à le faire d'autant plus enrager.
Et encore… heureusement que John n'a jamais su -ou que bien plus tard- ce que les trois lurons ont fait. Feodor et moi nous en étions parfois consternés. Mais ils se sont bien amusés. C'est le moins qu'on puisse dire.

Quand Eva-Line eut 17 ans … ce fut plus dur. C'est le moment où son pouvoir se manifestait et il ne la laissait pas tranquille. Croyez-moi la voir ainsi était une véritable torture pour tout le monde et d'autant plus pour Nikolaï, 15 ans, qui se trouvait totalement impuissant et qui ne l'aidait pas au contraire, en s'échauffant il finissait par encombrer son propre esprit de colère et de rage, ce qui forcément ricochait sur celui de sa sœur. Ça a duré deux ans, deux ans pendant laquelle Eva-Line était encore plus acariâtre que d'habitude. En même temps elle ne dormait pas bien. Je ne peux imaginer ce que manquer de sommeil pourrait donner sur mon propre organisme, cela ternirait mes plumes. Définitivement je comprends qu'elle ait été plus sensible.
D'autant plus qu'elle n'a pas été la seule à en souffrir. Autant le petit frère était protégé, ce cher enfant avait déjà son don de protection qui marchait par intermittence mais qui empêchait à la grande sœur de l'entendre de temps en temps. Par contre John, Diana et Nikolaï vivaient une constante privation de leurs pensées les plus secrètes. Il l'aimait vraiment sa sœur mais qu'elle puisse l'entendre à tout moment. C'était un peu trop. Il ne pouvait pas lui en vouloir et pourtant sur qui pouvait-il passer ses nerfs de n'être jamais seul ? Sur personne, Nikolaï grandissait et apprenait à se forger, à être plus stable. Il se disputait parfois avec sa sœur ou son père mais ils s'entraidait comme ça, à faire sortir la pression mutuellement. Nos humains sont complexes… ou du moins ils aiment se compliquer la vie. Je me souviens quand même qu'au bout d'un moment Nikolaï avait réussi à s'acclimater, il en jouait avec sa sœur, à lui mettre des musiques dans la tête, à lui faire peur en faisant semblant de se remémorer de faux souvenirs. Parfois même il faisait des efforts pour ne penser à rien mais c'était bien trop dur pour lui. Par contre il arrivait à emmener sa sœur qui se noyait dans les études, voir des magnifiques paysages dehors où il n'y avait personne.
Eva-Line avait 19 ans quand tout s'est enfin stabilisé, y compris mon très cher Andrei qui a fini par devenir un ruminant. Une vache à cornes ! Ah non mais vraiment je ne comprendrais jamais son choix. Je n'hésite pas à le lui rappeler à de nombreuses occasions évidemment. En plus une vache comme c'est pratique avec ses je ne sais combien de kilos. Et comme c'est discret !

Contrairement à Eva-Line, les deux frères ont su bien plus tôt concernant leur pouvoir. Nikolaï comprit qu'il pouvait chauffer l'eau d'une tasse qu'il tenait. Très pratique pour le thé. Je dois vous avouer qu'il était très déçu. Il aurait voulu d'un pouvoir au moins aussi grandiloquent que celui de son frère ou de sa sœur. Résultat il chauffait les objets quand il les touchait. En plus il n'y eut aucune évolution dans toute son adolescence. Il avait même abandonné l'idée de s'entraîner pour développer ce pouvoir. Il avait décidé que c'était nul comme un enfant borné et même si il changerait d'avis quelques années plus tard, il avait préféré abandonner. Dans tous les cas il n'avait jamais froid. Il a découvert qu'il pouvait transmettre cette chaleur à d'autres personnes quand ils ont eu la bonne idée de se perdre en forêt et de s'y retrouver la nuit dans la froideur hivernale russe. C'est le seul moment où Nikolaï a été fier de son don. Susceptible comme il est, il a éludé tous les essais de sa famille pour qu'il utilise plus son don. Toujours est-il qu'il restait persuadé que c'était tout ce que la vie avait à lui offrir.
Et moi ? De mon côté je crois que je m'amusais bien à observer les humains, les daemoniens. Ce n'est pas par méchanceté ou arrogance mais j'ai toujours eu l'impression de planer bien plus haut que leurs petits esprits étriqués. Ou peut-être que c'est de l'arrogance ? Très certainement finalement. Je m'estime néanmoins heureuse de la moitié d'âme dont j'ai hérité qui n'est pas si pire. Il bouge, il voit du monde, il lui arrive de faire quelques remarques amusantes, il est facilement manipulable et il a un bon fond. Je ne m'ennuie jamais avec lui. Et je ne me suis jamais ennuyée non plus. L'époque la moins agréable étant l'époque charnière de l'adolescence où la personnalité se construit je l'ai laissé faire ses propres armes, sans le protéger non plus. Vous imaginez bien que je n'allais pas tenir ma langue pendant toutes ces années de manquement au style, à l'élégance et à … enfin à toutes ces choses qui permettent de s'élever un peu. Nikolaï était un être trivial, il s'est relativement arrangé avec le temps. Oh je soupire je soupire, vous seriez à ma place vous soupireriez aussi, c'est un travail de tous les instants.
J'ai découvert aussi tout ce que l'être humain avait fait de plus beau pendant que Nikolaï patinait. Le beau, le bon, le goût est ce qui me passionne le plus. Une petite touche d'excentricité est toujours un plus admirablement provoquant et j'ai adoré Oscar Wilde pour ça. Il me choque autant qu'il me plaît. Nikolaï a un côté Oscar Wilde idiot quand on y pense… A faire le petit truc en plus qui fait qu'on le remarque et il a l'audace de ne pas s'en rendre compte.
Je m'envole, je m'envole, revenons en à nos plumes et nos poils. J'étais très souvent un oiseau, de temps en temps j'aimais avoir les dents et carnassiers et les pattes qui permettent d'aller plus vite sur terre. Je n'ai jamais abandonné ma couleur préférée de blanc. Très tachant mais absolument exquis à porter.
Nous étions en 1995, au tout début de l'année, Nikolaï avait 17 ans, quand Eva-Line leur apprit ce qu'elle avait entendu dans l'esprit de leur mère. Elle était malade. Pas du genre petit rhume. Du genre qu'on en guérit pas. Un cancer du poumon.
Et comme un coup de vent du Nord dans la toundra, les Lockwood devinrent des résistants. John passait son temps avec sa femme. Eva-Line faisait ce qu'elle savait faire le mieux, étudier. Cela faisait 3 ans qu'elle était en couple avec Eirik, un norvégien que je trouvais très esthétique. Elle avait bon goût. Nikolaï l'aimait bien. Le petit frère quant à lui était très renfermé, il lisait beaucoup, jouait de la musique, difficile à approcher, relativement timide, passant beaucoup de temps avec sa mère. Notre énergumène n'avait ni des bras dans lesquels se lover, ni des études dans lesquelles se noyer, ni la capacité à se réfugier en lui-même. Le sport fut ce dans quoi il trouva sa bouée. C'était loin de chez lui, loin de sa mère essoufflée qui ne pouvait plus chanter. Il avait l'air de gérer le mieux cette maladie, il continuait sa vie presque normalement. Avec ses blagues il faisait tout pour faire sourire sa mère ou sortir son frère et sa sœur de leurs bulles. Sauf qu'il s'était aussi mis à boire. Ses amis lutteurs, plus vieux, plus grands que lui l'entraînaient au fond. La vodka brouillait son esprit, lui faisait oublier. Ce qui n'allait pas très bien avec la pratique sportive. Et qui ne lui allait pas très bien lui-même. Son alcool n'était pas joyeux, il faisait les choses qu'il retenait au fond de lui. Beaucoup de tristesse qu'il transformait en colère. C'est sans doute l'année où je lui ai le moins parlé. Il était si déshonorant par moments, il montait en haut des lignes électriques avec ses « amis », il tabassait des homosexuels (ou présupposés homosexuels). Vraiment je préfère ne pas me rappeler de cette période… même si cette noirceur s'est étalée des années plus tard. C'est là que j'ai découvert le côté bien plus sombre de Nikolaï, nous l'avons découvert ensemble. Il ne se rasait plus, fier d'affirmer sa barbe d'homme. Les membres de la famille passaient leur temps à s'inquiéter les uns pour les autres sans vraiment réussir à se guérir mutuellement. La maladie qui les rongeait prenait place dans un poumon et ne semblait pas vouloir en partir.
L'état de Diana s'est dégradé au fur et à mesure de l'année. Nikolaï avait de plus en plus de mal à le supporter, il ne voulait ni voir la souffrance, ni la mort, ni la maladie. Il en voulait à sa mère, à son père. Imbécile aux paroles douloureuses pour les autres, ne sachant que faire de sa propre douleur. Ses moments de paix, il les trouvait sur la glace. Ou de façon moins glorieuse sur les trottoirs de Moscou. Et je bénis le hasard ou tout déité lui ayant donné son don qui l'a ainsi protégé de mourir de je ne sais quelle maladie qu'il aurait pu attraper en prenant froid.
Il faudrait imaginer la pitié que l'on peut éprouver devant un jeune aux yeux si bleus, aux longs cils, qui bute en marchant et qui finit par tomber sans pouvoir se relever. Régurgitant inélégamment ses restes ou de la bile. Il ne bougeait même plus, je lui piaillai dessus pour qu'au moins il se fourre dans un hall d'immeuble. Mais cette loque ne faisait pas toujours l'effort. Et je finissais par rester la nuit entière à l'affût sur son corps chaud à surveiller les alentours. La plupart du temps ses copains finissaient par le récupérer à bras le corps pour le rentrer chez eux et prenaient soin de lui. Ces grosses brutes épaisses homophobes et sexistes pouvaient se montrer très fraternels et protecteurs. Et si cela peut leur donner un point bonus, ils ne posèrent pas de question concernant ma présence. Au contraire, ils considérèrent Nikolaï comme un être supérieur, une sorte de guerrier des mythes et légendes russes. Et le lendemain, il prenait sa douche, se faisait engueuler à l'entraînement, et donnait pourtant tout ce qu'il avait sans rien perdre de son talent (mais un peu de son équilibre). Il rentrait chez lui, propre comme un sou neuf, le sourire aux lèvres et gardant à l'esprit l'image d'une très belle fille de sa classe tout en expliquant où il avait passé la nuit.
Parfois il passait même la nuit chez une copine. Il ne les gardait jamais très longtemps mais il s'amusait à séduire les plus belles, à les conquérir, à leur faire faire ce dont il avait envie et finalement à les laisser sans leur répondre. Elles le trouvaient insensible. Il ne leur attachait pas d'importance. Ce qui comptait le plus, et qui avait toujours compté le plus c'était sa famille. Son petit frère, sa grande sœur, son père, sa mère et tous les daemons qui les accompagnaient. Ensuite venait sa bande, et le patinage.
Sa mère perdit ses cheveux lors d'une première chimiothérapie. Cela valut à mon âme, une crise de sanglots sur un pont, un soir. C'était terrible. Même moi j'étais atteinte par cette souffrance ambiante. Il y eut des moments de joie, il y en a toujours. Parmi tous les membres de la famille, Nikolaï était sans doute le plus naïf. Il était dans un déni incroyable et croissant. Ce n'était pas juste de garder l'espoir que de finir par croire toutes les arnaques, que de piquer des colères traitant les autres membres de sa famille de défaitistes. Il se battait, exhortait les autres à le faire, dans une bataille épuisante et vaine. Il n'a jamais cru que sa mère pouvait mourir. Par contre la voir se dégrader … C'en était trop pour lui. Imaginez un peu le déshonneur quand il a refusé d'aller voir sa propre mère sur son lit d'hôpital alors qu'elle était hospitalisée depuis plus d'un mois. Ses visites se sont espacées. Entre le poids de la culpabilité et celui de la souffrance, il finissait souvent par faire ce choix égoïste de fuir. Et quand il la voyait, les retombées étaient terribles. Il n'a jamais réussi à s'habituer.

***

Yulia se posa gracieusement sur la barrière délimitant la patinoire. Nikolaï était si beau qu’elle s’arrêta quelques instants pour l’observer. Son corps prenait une grâce qu’il n’avait jamais en temps normal, comme un seigneur oiseau qui lui aussi ne devenait élégant que dans les airs. On le croyait si libre comme ça, si pur. Tout avait l’air facile. Mais il suivait bien entendu un programme millimétré que Minerva connaissait par cœur. Elle retint son souffle au moment où il allait sauter et s’envoler ou presque. Il retombait sur un pied, sans perdre de la vitesse. Parfois il tombait. Et Yulia détournait les yeux, il brisait le charme et redevenait humain ça ne l’intéressait plus. Elle ne voulait pas le voir souffrir ou le voir déçu.
Le coach au regard sévère, l’attendait. Il l’engueula en russe sur un problème de rythme et de placement de saut. Nikolaï était en sueur mais attentif.
Décidément Yulia détestait ce coach rustre et proprement dégoûtant. Elle devait cependant lui concéder qu’il savait de quoi il parlait et son intransigeance poussait Nikolaï au-dessus de ses limites. Quitte à ce qu’il se blesse. Il prenait trop de risques ces temps-ci. Bien entendu s’ils n’en parlaient pas, tous deux savaient particulièrement à quoi c’était dû. La même raison qui le faisait continuer les entraînements tard le soir, rester au lycée plus de temps que de raison.

Il repartit sur la glace, plus motivé encore. Combien d’heures passait-il, imperturbable, là-dessus ? Espérant atteindre une perfection inhumaine. Il visait les Jeux Olympiques évidemment. Peut-être aurait-il le temps d’offrir à sa mère une médaille d’or ? Elle le méritait, c’était grâce à elle qu’il était là, qu’il avait trouvé son chemin, sa carrière.
Le jour tombait déjà. C’était octobre en Russie et la fin de l’été indien, bientôt viendrait l’implacable froid de l’hiver. Pas que Nikolaï craignit le froid, au contraire grâce à son pouvoir il pouvait profiter de l’hiver sans en subir les mauvais côtés. Et puis ça serait bientôt leur anniversaire à Yulia et lui. Il lui avait préparé un cadeau à l’avance. Et à sa mère aussi. Une sorte de reconnaissance, après tout c’était elle qui l’avait fait naître il y a 18 ans. Elle ne méritait pas l’ignorance de son fils. Même si c’était pour lui une épreuve d’aller la voir à l’hôpital. Chauve, faible, branchée à tous ses fils et ses bips, dans une atmosphère d’un blanc terne qui ne rappelait pas du tout la neige chère à ses yeux. Et avec toujours ce regard doux et bienveillant sur lui alors qu’il avait l’ingratitude de ne pas venir aux visites. Elle pensait à lui avant de penser à elle ! Il ne comprenait pas, ça l’énervait d’autant plus. Comment pouvait-elle encore être aussi généreuse et compréhensive ? Il aurait préféré qu’elle soit dure avec lui, ç’aurait été plus facile.
Mais sa résolution était prise, il prendrait son courage à deux mains, il irait voir sa maman. Avec un cadeau pour se faire pardonner. Peut-être des fleurs ? Du chocolat ? Pouvait-elle en manger ? Il ne savait même pas. Mais il avait déjà commandé et reçu le pendentif avec leur photo à tous les 10.

L’impact de sa chute résonna dans la patinoire et il se releva étonné de ne pas entendre la grosse voix du coach. Minerva elle restait à l’affût du coach en question qui avait perdu de sa contenance. Il pianotait sur son téléphone. Et s’échappa pour répondre à un appel. Nikolaï glissa jusqu’à sa chouette et s’essuya le front.

« Pas si proche. Tu sens aussi fort qu’un bison. »

« C’est pas contagieux que je sache… Alors t’en penses quoi du chocolat ou des fleurs ? »


« Il faudrait que tu la fasses sortir dehors pour qu’elle revoit la neige. Sinon juste offre-lui le pendentif. »

Elle ne se gêna pas pour ajouter.

« Et arrête de repousser, nous n’avons pas tout notre temps. »

« Je sais … je sais … »

« Elle est en train de mourir Nikolaï. 
»

Il eut l’impression que le temps s’arrêtait, que son cœur manqua un battement. A chaque fois ça lui faisait le même effet, à chaque fois il avait l’impression de se faire gifler avec la même intensité. A chaque fois la maladie revenait, la mort revenait avec ce sentiment d’irréalité qui le laissait impuissant, furieux, dévasté. Ses yeux s’embuèrent. Minerva le regardait à chaque fois désolée de devoir lui rappeler, lui cet enfant si joyeux, si vivant qui faisait tout ce qu’il pouvait pour oublier cette omniprésence de la mort. Il enleva ses patins, crispant son visage pour éviter les larmes de couler, se mit torse-nu et essuya la sueur avec son t-shirt déjà trempé. Le coach revint et vit son jeune prometteur vulnérable avec ses patins à la main, son regard encore enfantin, et sa chouette qu’il n’aimait pas tellement, aussi arrogante qu’elle était et aussi intelligente qu’elle semblait être dans sa tour de cristal. Il eut envie d’être partout sauf à cet endroit, à ce moment. Il détestait son rôle, il détestait ce qu’il allait devoir dire. Il se mordit la lèvre.
Elle, l’oiseau, comprit tout de suite évidemment.

« Ton père a appelé Lockwood. »

Les patins heurtèrent le sol dans un bruit mat. Nikolaï fouilla dans son sac compulsivement, il ne voulait pas entendre son coach. Des dizaines et des dizaines d’appels manqués.

Yulia ne bougeait pas. Elle savait. Et il le savait aussi, sans qu’il voulût le reconnaître. Son corps le savait. Il tremblait. Une vague de froid sembla l’envahir.

« Il faut … il faut que je les rappelle ! C’est peut-être important ! »


Le coach sentit tout courage l’abandonner devant ce gamin qui perdait sa mère, qui le savait, et qui ne le voulait pas. Un gamin qui ne pouvait pas le croire, si désespéré.

La sonnerie ne dura pas une seconde qu’on décrocha. La voix de sa sœur était si atone, il entendit les larmes à travers le téléphone. Et ce fut tout ce qu’il entendit. Il eut l’impression que tout était fini.
Il lança le téléphone contre le mur si fort qu’il explosa. Et ce ne fut pas un cri mais un râle qui sortit de son corps pendant qu’il tombait à genoux. Les sanglots le secouaient si violemment qu’il ne pouvait rien faire. Elle ne pouvait que le regarder endurer la vague qui le recouvrait de douleur sans fin. Chaque seconde pire que la précédente. Chaque bouffée d’air plus difficile. Il cachait sa tête dans ses mains. Et autour de lui la chaleur se mit à monter, monter, devenir inhumaine. Un enfer humain qui fit fondre la barrière qui l’entourait, la glace de la patinoire. Le coach dut se reculer jusqu’aux vestiaires. Minerva s’était envolée pour éviter de brûler tout en étant intérieurement impressionnée de la portée du pouvoir..

Et il se leva. Les larmes restaient dans ses yeux mais s'évaporaient dès qu'elles arrivaient. Il se mit à courir pour sortir de cette patinoire qui l’étouffait. La porte fondit devant lui, il l’enjamba. La chouette rassura le coach d'un cri, elle prendrait soin de lui. Et elle vola à sa suite.

Il s’était arrêté, le ciel semblait tomber sur lui. Elle n’avait pas le cœur de lui demander de contrôler son pouvoir. Elle n’avait pas le cœur de lui dire quoi que ce soit. Rien n’aurait pu le libérer de ce qu’il ressentait. Il tenait le pendentif dans sa main et il regarda le ciel en répétant le même mot. Maman. Et il se mit à courir comme un fou, pour ne plus rien voir, rien sentir. Jusqu’à foncer dans un mur. Saigner du nez, frapper le mur, laisser une trace noire de chaleur.
Eteindre, éteindre cette sensation. Tant qu’il le pensait elle restait vivante. L’air qu’il respirait était son air, elle avait vu ce ciel, elle avait senti ce vent. Tout va partir bientôt, tous les souvenirs brûleront. Bientôt il n’entendra plus sa voix. Et les gens le regardaient, comme si la planète continuait de tourner.


***

Ce jour-là, il a fini par prendre sa voiture, et il est allé chercher son frère. Son frère qui ne bougeait plus, roulé en boule sur lui-même. Quand Nikolaï irradiait, son benjamin rentrait toute sa souffrance, si vive qu’elle le paralysait. Et dans sa fureur brûlante il a insulté chaque personne qui aurait pu approcher. Il n’y avait qu’un Lockwood pour s’occuper d’un autre. Alors il a enlacé son frère, il l’a porté torse nu, devant toute l’école, lentement. Il regardait droit devant lui. Je m’en souviens encore. Lyana, la daemonne de Dimitri n’arrivait même pas à me parler, les mots semblaient bloqués. Et Nikolaï réchauffait son frère tremblant de froid.
On est partis en voiture tous les quatre jusqu’à l’hôpital où nous attendaient Eirik et Eva-Line. Pendant un instant la mort les a rapproché avec la même force qu’elle avait morcelé leurs âmes.
Un instant court avant de se faire absorber chacun par leur propre vague. Nikolaï est devenu proprement infect. Il passait son temps hors de la maison, ne prenait plus le temps de faire au moins semblant d'être propre et de ne pas avoir passé la nuit dehors quand il rentrait. Lors de la cérémonie funéraire, c'est son petit frère et Eva-Line qui l'ont habillé en hâte avant d'aller la voir. Il s'est fait giflé par son père. Et il est resté, les yeux par terre pendant toute la cérémonie, incapable de faire un discours ou même de voir sa mère. Quand ils ont sorti leur trio de cordes pour jouer un dernier morceau à leur mère, son corps digérait encore l'alcool. Mais jamais je ne l'ai entendu aussi juste, aussi poignant. Il est parti sans dire au revoir à personne. C'est moi qui ait du le récupérer dans la neige, la morve au nez. Beurk. Je sais ce que vous devez vous dire… comment deux moitié d'âme peuvent être aussi opposées concernant l'hygiène ? Je l'ignore. Il tombe bien trop facilement dans des émotions qui finissent par le rendre laid. Il s'est amélioré depuis niveau contrôle de soi et propreté évidemment mais ça n'a jamais été son fort, l'élégance. J'ai dû lui apprendre, comme il a tenté de m'apprendre à lâcher du lest. Lâcher du lest … qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre. Je suis une lady, je ne lâche rien.

Un mois après la mort de Diana Lockwood, Nikolaï avait 18 ans. Ce fut une fête d'anniversaire d'une tristesse affreuse. John voulait marquer le coup mais il était assommé par la mort de l'amour de sa vie. Eva-Line faisait beaucoup d'effort, elle montrait un sourire digne des plus grandes actrices, le petit frère essayait de lancer la conversation. Et Nik… et bien il avait sans doute décidé que vu que l'attention était sur lui autant décevoir sa famille au maximum. Il était arrivé en retard d'abord. Et il avait refusé de manger, il s'était attablé, presque les pieds sur la table. Attitude ignoble. Il se servait encore de vin alors que son regard était déjà vitreux. Il avait confronté son père qui croulait déjà sous le poids du deuil en lui demandant comment il allait avec un sourire narquois. Son père fatigué, ayant déjà donné, avait su qu'il n'y aurait rien à faire. Il lui avait lancé un regard de déception avant de quitter la table sans rien dire. J'avais ressenti la douleur de Nik comme un coup de poing dans l'estomac. Nous échangions beaucoup d'émotions lui et moi, bien que je sois plus à même de les gérer et les contrôler. Ce dernier mois n'avait été qu'une vague impression d'étouffement mêlé à une peine immense qui ne finissait ni ne s'atténuait. Très désagréable. Je détournais la tête de voir mon âme aussi mal et aussi mauvaise. Mais bien évidemment, nous étions chez les Lockwood, et l'explosion est souvent imminente. Il a continué à chercher, à creuser, à titiller avec tout son fiel de douleur. Il a blessé sa sœur et son frère avec les mots qui fâchent. Il a accusé son frère d'indifférence, sa sœur d'avoir tué sa mère pour la remplacer avec le bébé dans son ventre. Il a déchargé sa douleur sur les siens, les accusant de sa propre peine. Et face à lui une Eva-Line détruite et pourtant encore sur ses deux jambes, prête à défendre son bébé, à défendre sa famille, à défendre son petit frère en lui infligeant une gifle psychologique, qui lui fait mal. Ils regretteront après bien sûr, comme d'habitude, mais en attendant c'est en se faisant du mal qu'ils ont fini par se faire du bien.
Et c'est le jour suivant qu'Eva-Line a retrouvé son frère sur une patinoire et qu'ils se sont pardonné, c'est ce jour là qu'il lui a donné le pendentif qu'il destinait à sa mère. Il le lui a donné symboliquement, parce qu'elle était encore là et que sa mère s'était envolée. Il est aussi devenu le parrain de ce futur enfant à naître.
La peine d'avoir perdu sa mère sans avoir pu lui dire au revoir s'est petit à petit effacé avec les années mais je pense qu'encore aujourd'hui, ma chère petite âme se torture encore avec ça. Il s'en voudra sans doute jusqu'à la fin de ses jours. Néanmoins le temps passe sur les blessures et on finit par cicatriser. La naissance de James fut un véritable joyau de bonheur pour ça. Sans bien qu'il s'en rende compte lui-même il a sans doute aidé Nikolaï plus qu'il ne l'admettra jamais. Son filleul à notre grand dadais de Nikolaï, son filleul c'est quelqu'un de sacré. Il s'est tout de suite plié en quatre pour lui. Il s'est arrêté de trop boire, et de sortir faire n'importe quoi. D'un coup il a compris sans doute que certaines personnes autour de lui avaient besoin qu'il soit adulte. Sa sœur avait un enfant et il continuait ses caprices. Quand il s'en est rendu compte, ça lui a mis une gifle et s'il a gardé cet esprit enfantin et joueur, il est devenu plus mature. Et ça lui a fait un bien fou. Il est devenu plus responsable, plus mature, plus raisonnable en un sens. Je crois qu'il sentait qu'il était en train de devenir un homme et ça a toujours été quelque chose d'important pour lui : être un homme, qu'on puisse compter sur lui, avoir les choses en main. Bon, évidemment il n'était pas encore tout à fait un homme et il ne ressemblait pas à celui qui existe aujourd'hui. Il lui manquait une ultime épreuve. Celle qui changerait tout, qui le remettrait à sa place, qui lui ferait tout réapprendre, qui le rendrait aussi fort, solide et protecteur qu'il est devenu. Mais soyez patients, j'aime entretenir une petite dose de suspens. Pendant toute l'année 1996 il s'est entraîné extrêmement dur, frôlant la blessure à de nombreuses reprises. Son coach le poussait aussi de plus en plus loin. Il a intégré un centre de formation spécialisé en athlètes de haut niveau, devenant membre de l'équipe nationale de Russie de patinage artistique. C'était grand et prestigieux et il avait travaillé dur pour ça, passant son baccalauréat de justesse. Son objectif c'était les Jeux Olympiques d'hiver. D'abord ceux de 1998, à Nagano, il aurait 20 ans, ou alors ceux de 2002 à Salt Lake City pour faire ravaler leur ego aux américains.
1997 et 1998 étaient des années à la fois de cicatrisation du deuil de sa mère, mais aussi des retrouvailles en famille. Ils passaient beaucoup de temps ensemble surtout avec l'arrivée du petit James et en 1998 Eirik et Eva-Line se marièrent. C'étaient des années synonymes de grandes tablées, d'éclats de rire, de joie. Et des années extrêmement occupées par les entraînements et les compétitions pour Nikolaï. Il n'avait même pas le temps d'avoir une petite amie dans sa vie et il s'était éloigné de sa bande de brute lutteurs. Qu'il retrouva seulement pendant les Jeux Olympiques de Nagano. Ah ces Jeux Olympiques… c'était l'apogée du patinage artistique. C'était au tout début de l'année Nikolaï avait 20 ans, il n'était encore qu'un enfant à faire les quatre cent coups avec son frère et sa sœur. Mais il était doué et résistant. Il en voulait toujours plus, il prenait tout à la légère en apparence mais il était coriace. Tous les Lockwood avaient pris des vacances au Japon. Les Jeux Olympiques c'était quelque chose de fabuleux je peux vous le dire ! J'ai adoré le Japon, les japonais ont cette retenue typique et classe. Évidemment à mon goût ils manquent de brillant, de coup d'éclat, d'excentricité, de bijoux, de fourrure. Ils peuvent être fade. Quoi qu'il en soit, nous avions volé de compétitions en compétitions ces deux dernières années. Nikolaï gagnait constamment les compétitions nationales russes mais il avait terminé 5ème puis 2ème au championnat du monde, derrière l'américain bien sûr. Mon très cher petit daemonien a toujours eu à cœur de défendre l'honneur de sa patrie et il haïssait cordialement les américains. Qu'est-ce qu'il leur en a fait voir pendant à Nagano.
Il faut vous imaginer ce qu'un stade entier faisait à Nikolaïovitch. Plongez-vous dans l'état d'un acteur qui entend son public derrière les rideaux.

***

Nikolaï entend à peine son coach tant il est déconcentré par le bruit, le stress, les enjeux. Son coach le gifle et par fureur le jeune garçon s'approche pour le frapper à son tour. Il n'est pas du genre à se laisser faire. Mais il entend enfin son coach, qui le tire par le bras dans sa loge. Le silence y règne au moins, ce qui fait qu'il entend ses propres battements de cœur. Il a la pression. Il sort ses patins de son sac, l'air autour de lui est relativement frais, parce qu'il bouillonne de l'intérieur. Il est vraiment incapable de gérer son pouvoir. Yulia ne dit rien, elle n'a qu'une hâte, rejoindre les hourras de la foule. Ils sont tous les deux impressionnés et excités par cette vague populaire d'admiration. Pour Yulia c'est parfaitement saisissant cet intérêt massif pour le sport, ces regroupements. Elle méprise toujours les humains et leurs sauts d'émotions perpétuels mais elle est née en Russie et les élans populaires séduisent toujours une part d'elle-même. Elle reste moins excitée que Nikolaï complètement désarçonné. Il met ses patins la tête ailleurs. Le coach ne sait plus quoi faire de cet enfant terrible terriblement immature. Il lui met les écouteurs dans les oreilles, la Rhapsody in Blue de Gerschwing, la musique sur laquelle il va faire son programme libre. Il la connaît par cœur évidemment. Tout comme son programme et les figures les plus insensées et les plus techniques qu'il est censé reproduire. Trois triple et un quadruple. Il n'est pas censé les réussir toutes mais il les a prévu. Il pense à toute sa famille dans leur tribune privée qui doit attendre. Il sera le premier à passer, il le sait. Il s'est rasé ce matin, ce qu'il n'aime pas vu qu'on voit maintenant des restes de boutons d'acné. Son costume a été préparé selon les caprices de Yulia, qui a un goût inné pour la mode. Il est plus grand, plus musclé que les autres patineurs même s'il n'égale certainement pas les lutteurs. Son coach le lui répète  « Tu dois être gracieux. Fais les croire que tu es un prince. Tu ne dois pas leur laisser le choix Lockwood, ils faut qu'ils pensent te devoir allégeance, tu as 5 minutes pour les convaincre. ».
Pas besoin qu'il le lui répète, il le sait que c'est son côté brutal qui fait sortir les autres de sa prestation, c'est son point faible. Il lâche un énorme sourire avec un pouce en l'air à son coach.

*Don't worry j'vais le casser en deux cet amerloque.*

*Oui eh bien justement Nikolaï Lockwood, on est pas dans une bagarre là. Pense à Diana, elle aurait rêvé te voir là. Imagine toi qu'elle te regarde et montre lui qui tu es devenu.*


Il devient plus sérieux. La compétition n'en est plus une, c'est une pièce de théâtre, une scène qu'il doit jouer seul et il doit être beau. Il y pense toujours en s'échauffant sur la glace bien qu'il n'en ait pas besoin, pratique pouvoir qui a chauffé ses muscles. Les applaudissements, les cris sont loin. Il n'entend pas les siens de toute façon. Seul son nom résonne et la caméra bifurque sur lui, il lâche son plus beau sourire avec un clin d’œil charmeur. Il revient sur le banc. Et c'est à lui. Il enlève ses écouteurs. Son cœur bat mais il change, il devient une autre personne, il ne doute plus. Un instant de silence avant que la musique ne commence, le public retient son souffle. Il ferme les yeux et voit dans le reflet de la glace les yeux de sa mère. Elle est là et elle le regarde, il en est persuadé.
Nikolaï lève le bras et se présente à la foule.
Et la vitesse l'emporte, les patins filent et l'entraîne. Il danse avec la grâce d'un prince, suivant le piano de Gerschwing et ses caprices. Le premier triple fait sortir une salve d'applaudissements. Le second la foule retient son souffle, il est accompagné du quadruple qui passe sans aucune difficulté. Nikolaï semble hors de son corps, mû par l'agilité d'un oiseau. Il s'appuie sur les applaudissements, joue avec les sentiments du public. Et le public aime ça. Gerschwing redevient joueur et Nikolaï sautille sur le piano. Le ton redevient grandiloquent et Nikolaï assène le coup de grâce avec son saut final. Il s'immobilise, le souffle court.
Triomphe.
Il est au-dessus des autres. Il est reconnaissant mais c'est plutôt un énorme sourire vantard qui s'affiche sur son visage. Il rigole, parle fort et retourne tout de suite vers sa famille. Le lendemain c'est le programme court et aucune surprise, Nikolaï gagne la médaille d'or. Il lui faut juste la première place des championnats mondiaux pour terminer son palmarès, ils sont le mois prochain. Pour l'instant Nikolaï savoure sa victoire arrosée comme il se doit. On se prend dans les bras, on s'embrasse et on se laisse aller dans la joie générale.


***

C'était quelque chose les Jeux Olympiques vraiment. Je crois que j'avais déjà en tête ceux de 2002, au niveau des costumes je voulais faire briller Nikolaï encore plus. Et je me rendais d'autant compte que le patinage artistique était important pour lui. Tout comme son alto, ils lui permettaient de s'exprimer autrement, Nikolaï étant un être secoué par de violentes émotions, il a toujours eu l'habitude de les exprimer aussi violemment et directement qu'il les ressentait. Il n'avait pas l'intelligence des mots de son frère ou la brillance d'esprit de sa sœur. Il lui restait une sorte d'expression un peu barbare de son corps, le patinage et la musique étaient les domaines dans lesquels il brillait en élégance et en beauté, où il avait le raffinement et l'intelligence qui lui manquaient autrement. Mais je le compris peut-être trop tard. Aurais-je pu empêcher ce qui allait se produire ? Je ne pense pas. Je l'aurais aimé. Notre vie aurait été si différente, meilleure sur bien des points mais certaines personnes auraient manqué. Un mois après les Jeux Olympiques, c'était le tour des championnats du monde. Nikolaï devait prendre sa revanche et il était dans un état d'esprit tout autre que celui des Jeux. Il était nerveux et il voulait écraser son adversaire, un autre russe, Yagudin qui manquait de prendre sa place.
Son programme libre, comme à l'habitude s'était très bien passé. Il avait une technique qu'on enviait et dégageait un esprit singulier. Et son costume… j'en prends les crédits. Il passait à chaque fois aux journaux télévisés russes. Et il jouissait comme vous pouvez l'imaginer de tant d'attention. Ça l'en aveuglait un peu par moments. Son frère et sa sœur le ramenaient sur terre. Mais étonnamment il était au coude à coude avec Yagudin.

***

Nikolaï est particulièrement énervé. Dans son vestiaire, son frère et Minerva tentent de le raisonner. Il ne veut pas perdre et il ne le supportera pas. Il déteste l'air suffisant de Yagudin. Pourtant c'est lui qui a gagné le programme libre ! Et la porte du vestiaire s'ouvre en claquant. Quand on parle du loup. Yulia se met en hauteur.

« Je le savais… je le sentais que tu étais un daemonien. Tu as triché hier, tu le sais et le comité anti-dopage va bientôt se ramener. Tu seras disqualifié. Ça t'apprendra à jouer avec ça. »

Nikolaï a les sourcils froncés, il serre les dents mais s'il lui met un coup c'en est fini des championnats.

« Comment oses-tu me manquer de respect ? Nous sommes frères, nous représentons la même patrie ! On a les mêmes couleurs ! »

« Tu n'es même pas un vrai russe, Lockwood ? Lockwood ... rappelle moi d'où ça vient ? Des anglais ? Des américains ? »

Il sent son sang remonter et affluer vers son visage.

« Avec tout ce que tu dois te mettre dans les veines, toutes ces substances qui pervertisse notre sport, tu vas bientôt tomber de ton piédestal Lockwood. Ne t'avise pas de retourner sur la glace ou tu seras la honte des soviétiques. »

« Espèce de … »

Nikolaï tend sa main vers lui, son corps se refroidit, il voit rouge. Yagudin tombe en criant. Le frère de Nikolaï essaie de l'arrêter en lui bloquant les bras. Yulia-Minerva se place devant Nikolaï qui grogne. Pas de trace de brûlure sur Yagudin qui se tient le cœur.

« Arrête ça tout de suite Nikolaï, pour qui tu te prends ! Reprends-toi ! »

Nikolaï cligne des yeux et reprend ses esprits mais Yagudin semble toujours souffrir le martyre. Il pointe son doigt sur Nikolaï et tout se passe en un instant. Il murmure en gémissant.

« Toi, c'est fini. »

La violence de l'impact renverse Nikolaï en arrière une seconde. Et la souffrance sonne dans son cerveau. Un cri s'échappe de sa gorge pendant qu'il tombe sur ses genoux. La douleur l'écartèle, de ses oreilles sort un filet rouge. Son frère le protège de son don mais c'est trop tard, il garde Nikolaï sur ses genoux qui le regarde en le fixant, des larmes roulant de ses yeux, se mélangeant au sang. Yulia est à l'extérieur en criant à l'aide poliment. Nikolaï regarde son frère qui lui parle, essaie de comprendre où il a mal et ce qu'il a. Son frère le regarde sans comprendre, il lui broie la main.
Et c'est le noir complet.


  
MessageDim 4 Fév - 13:02
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Date d'inscription : 04/02/2018Nombre de messages : 23Nombre de RP : 2Âge réel : 40Copyright : AkiAvatar daëmon :
Nikolaï LockwoodNothing will be the same...

Histoire 2/4

Je me suis écroulée avec lui. Parce que vous ne vous en doutiez pas mais je souffrais aussi. Nous sommes liés après tout. Et si, en effet, je suis en général plus sensible à la douleur que lui et je m'évanouis quand les circonstances l'exigent. Par exemple une discussion ennuyante. Parfois je sais me tenir, après tout il fallait bien s'occuper de lui. D'urgence il a été envoyé à l'hôpital américain de Minneapolis puis rapatrié encore inconscient en Russie avec son frère qui l'accompagnait.
Il s'est réveillé quelques jours après, c'était Eva-Line qui le veillait. Je me suis réveillée avec lui. J'aurais pourtant préféré rester endormie. Mais les cris m'en auraient empêché. Ça n'a pas duré bien longtemps. Il a ouvert les yeux, il a vu sa sœur, il lui a lancé un immense sourire. Il n'avait pas mal et il n'a pas tout de suite sentit ce qui n'allait pas. Elle lui a parlé, ou du moins il a vu ses lèvres bouger. J'ai tout de suite compris, bien entendu. Pas lui. D'abord il lui a dit qu'il l'entendait pas. Il ne s'est pas entendu. Il a répété la même chose sauf que cette fois il s'était mis à paniquer. L'eau dans la carafe sur le bord de son lit s'est mise à geler et a explosé. Il était terrifié, il ne voulait pas comprendre. Ils l'ont endormi et moi avec. Nikolaï était devenu sourd. Par je ne sais quel miracle, je m'en étais sortie. Je n'avais jamais eu une ouïe hors du commun contrairement à ma vue et je restais avec tous mes sens bien que j'ai depuis joué sur une pseudo surdité pour éviter des contacts gênants avec des êtres humains. Nikolaï, lui, était devenu sourd profond, il n'entendait rien, même pas un écho lointain. Je le ressentais en moi avec son désespoir, sa tristesse, sa colère. La deuxième fois qu'il s'est réveillé, il avait déjà compris. C'était encore plus triste que la première fois. Il s'est enfermé en lui. C'était la nuit, nous n'avons pas eu besoin d'échanger un mot que ce soit mentalement ou oralement. Il a interdit à sa famille de venir le voir pendant quelques jours. Il avait besoin de se remettre. La mort de sa mère l'avait anéanti, et il s'en était relevé un nouvel homme, il avait pu en guérir. Sa surdité le brisait, il devenait un handicapé et il n'en guérirait pas. Il n'osait pas se montrer comme il était devenu, il avait honte. Il avait l'impression d'avoir tout perdu. Il était en colère aussi, de manière tout à fait injuste et injustifiée comme il l'avait déjà fait, contre son frère qui avait eu le pouvoir de le protéger. Il angoissait, il rêvait de bruits, se réveillant en sueur dans un univers silencieux. Des migraines le faisaient souffrir et moi avec. Parfois j'entendais cet espèce d'alarme stridente qui vrillaient nos sens. C'était affreux, j'avais peur qu'il devienne fou. Je m’accommoderai d'un sourd mais pas d'un fou je me disais, bien trop de vulgarité et de laideur sortaient de l'esprit des fous. Eva-Line eut l'intelligence d'amener James pour une visite. Quand il l'avait su, il s'était assis, le dos droit dans son lit d'hôpital. Il m'avait demandé de communiquer avec les infirmières pour avoir au moins des vêtements. Il restait bien trop souvent allongé dans son lit à mon goût, il avait toujours l'usage de ses jambes après tout. Il s'était levé, avait vu son air cerné et mort dans le miroir. A mon grand désespoir il ne s'était pas rasé. J'étais tout de même heureuse qu'Eva-Line avait insisté à sa façon. Andreï me ferait du bien. Le rendez-vous était dans le parc de l'hôpital, la neige était encore abondante. Son sens de l'équilibre était atteint, ce qui le mettait vraiment dans une posture délicate, devant se concentrer pour marcher et dompter l'espace autour de lui. C'était effrayant de sortir sans rien entendre pour lui, il avait l'impression qu'un danger se cachait derrière le moindre arbre. Il voulait avoir l'air serein, confiant, normal. Et en cela il avait déjà grandi. Même s'il savait qu'il avait tout perdu, sa carrière, son quotidien, son moyen de communiquer. Tout était à refaire. Nikolaï n'osait plus parler, ne sachant pas s'il parlait bien, il pouvait tout aussi bien baragouiner n'importe quoi il n'en saurait rien.
C'était à ça qu'il pensait quand il sentit quelque chose toucher sa jambe, il sursauta avant de voir que c'était son filleul. Un sourire avait agrandi sa bouche et il avait failli dire quelque chose avant de se raviser, ne voulant pas passer pour un monstre à la voix cassante. Il le souleva juste à bout de bras. James lui babillait. Moi même j'avais du mal à le comprendre mais je vis Andreï et je me ruais presque vers lui. Vous n'avez pas idée de ce qu'on peut se sentir seul quand il n'y a que des humains autour. Nikolaï a pris sa sœur dans ses bras. Il ne la bernait pas avec son sourire factice mais c'était le mieux qu'il puisse faire.
Ce qui est assez effarant avec le fait de devenir sourd c'est qu'au début, évidemment, on ne parle plus. Ne plus s'entendre est très angoissant et la honte empêche de parler et de se tromper. On est donc souvent pris pour un idiot. Les enfants sourds sont pensés retardés avant les diagnostics. Dans le drame nous avons eu de la chance, Nikolaï avait déjà appris à parler et former des sons, que ce soit en russe ou en anglais. Bien sûr quand il ne fait pas attention à ce qu'il dit, il a parfois cet accent sourd dû à la mauvaise articulation mais en général ça ne s'entend pas comme il parle. Il a dû le travailler. A l'hôpital, il a été pris en charge très rapidement. Nous sommes revenus au manoir mais nous avions plusieurs rendez-vous par semaine. Nikolaï a bien du revoir son père d'abord, puis son frère. Il ne lui en voulait pas vraiment. Mais je crois que le petit frère a été choqué de cet accident et qu'il s'en est voulu tout seul. Même si Nikolaï ne lui en a plus jamais voulu. Par contre à Yagudin… il s'était juré de se venger un jour.
Quand nous sommes rentrés… je crois qu'il a vécu les pires moments de sa vie. Rien n'était comme avant. Ou du moins il en avait l'impression. Il a essayé de faire du violon en cachette et bien sûr ça n'a rien donné. Il a fermé son étui pour ne plus jamais l'ouvrir. Le pire. Le pire c'était sa première fois à la patinoire. Il était accompagné bien sûr, toute sa famille était derrière lui à le supporter pour qu'il fasse de nouveau les choses qui le rendaient heureux. C'était humiliant. Son oreille interne endommagée, il n'avait plus l'équilibre et dès la première figure il était tombé violemment. Il était sorti immédiatement, sans parler à personne, sans rien dire, en laissant ses patins sur le rebord. Plus tard, il a réussi à renouer avec le patinage, mais c'était bien plus tard, il avait perdu une grande partie de ses capacités. Il voyait bien que c'était le seul à être bloqué. Le petit frère commençait des études de prestige, Eva-Line était mariée, déjà son deuxième enfant pointait le bout de son nez et à la fois elle continuait ses études, sa carrière presque. Il ne voulait pas les ralentir. Il se sentait à bout de force, il n'y avait rien devant lui, ni autour de lui, rien que ce silence tenace. Alors Nikolaï a eu la décence de s'éloigner. Sauf qu'il ne trouvait ni la force, ni la motivation.

Et je reprends le flambeau, merci Yulia de m'avoir descendu pendant tout ce temps. J'espère que tu as bien aimé parce que maintenant c'est mon tour, histoire de rééquilibrer un peu cette histoire et d'en enlever toutes ces fioritures. Parce qu'après tout, c'est moi qui l'ai vécu cette surdité. Pas que Yulia ne sache pas ce que j'ai ressenti mais je préfère vous le raconter moi personnellement.
Bon, on en était à mon entrée dans le monde des entendants. Dès que j'ai compris que j'étais sourd, je me suis senti à la fois terriblement seul et abattu. Au-delà de toutes mes sensations qui étaient différentes, c'était mon avenir qui n'avait plus aucun sens. J'avais enfin réussi à sortir de toutes ces études, j'étais minable dedans, et j'avais trouvé ma voie, ma carrière, mon prestige. Plus jamais je n'entendrais un stade crier pour moi, plus jamais je n'aurais le devant de la scène. Et devant moi je n'avais rien. Mes qualités, c'était essentiellement une très bonne condition physique, mon sens de l'humour, un certain leadership… et encore. J'étais pas grand-chose. J'avais peur de finir sur un chantier, ou que mon père me fasse rentrer dans des contacts qu'il avait. Mais de toute manière, j'étais bon à rien, je n'y connaissais pas grand-chose aux sciences, à la recherche. Et ça ne m'intéressait pas. En plus du fait que mon ego ne l'aurait pas supporté. Les handicaps physiques au début je ne m'y suis même pas intéressé. J'avais 20 ans et je croyais que j'étais déjà un homme fini. Je ne voulais pas être à la charge de qui que ce soit, alors je me suis éloigné. Mais c'était ma seule solution, personne ne pouvait m'aider de toute manière. Je ne parlais même pas. Alors que j'en avais les moyens. Ça ne se passait pas vraiment au niveau des oreilles, mais plutôt au niveau du mental. Je n'avais plus goût à manger. Rien à voir avec mes colères après la mort de maman. C'était de l'apathie. Pourtant j'essayais vraiment de sourire mais je n'osais même plus rire. Je regardais la télé au bar, je repoussais le moment de rentrer où le reste de la famille me regardait avec inquiétude en même temps que de me proposer de redevenir normal, de recommencer une nouvelle vie. Je n'en voyais pas le sens. J'étais complètement négligé, une vraie loque. Je parle pas de la barbe, j'ai toujours trouvé qu'elle me donnait un petit air de marin ou de général. Elle augmente mes chances avec les femmes. C'est mon attribut de mâle après tout. Enfin bon, je vais pas continuer là-dessus les griffes de Yulia peuvent faire mal.
Devenir handicapé, c'était un sacré coup au moral. C'était perdre mon utilité, ma valeur, moi qui ne me définissait que par mon corps, mes possibilités. Je ne faisais aucun effort pour dépasser ce problème, je décidais que je n'entendais pas et je ne cherchais plus à comprendre ce qu'on me disait. On me faisait passer pour un abruti en me parlant doucement. Je ne savais même pas lire sur les lèvres, la communication était bloquée. La seule chose que je pouvais faire, et qui m'est restée, c'était le côté tactile. Quand on ne parle pas, qu'on ne comprend pas avec la parole orale, alors il faut trouver d'autres moyens. Je suis devenu beaucoup plus tactile que je l'avais été. Mais ça ne changeait rien. J'étais au fond du trou et je n'avais aucune idée de comment remonter. J'ai recommencé à boire. Je me suis bien rendu compte sur le moment que mon don avait progressé en intensité. Peut-être que je ne l'écoutais pas avant, mais je le sentais pulser sous ma peau, j'avais une impression de puissance que je niais parce qu'à côté de ça ma surdité me limitait. Et je sentais aussi tous les dangers qui vibraient sous mes doigts. Altérer les températures ce n'est pas un pouvoir à prendre à la légère, on peut changer l'état des matières et tuer bien facilement. Les êtres humains sont très fragiles aux changements de températures.
Pendant cette période de transition, tout m'avait l'air d'être une montagne, j'avais perdu la joie de vivre, l'humour, le sport et ma dignité en passant. Et c'est Vassily qui m'a relevé. Par deux fois.

***

Nikolaï est à moitié écroulé sur le bar, il joue à chauffer puis à geler sa vodka. Il regarde du coin de l’œil le match de lutte. Yulia picore des petits gâteaux. En se retournant, il se rend compte que la chaîne a changé, c'est du patinage. D'une voix éraillé il crie au barman de changer de chaîne. Il n'y a pas grand monde à cette heure. Il n'y a rien à faire, ils sont loin du centre-ville. Il y a juste un petit groupe d'hommes en costume à une table au loin. Nikolaï a même vu un nain. Mais il s'en fout en fait. Il s'en fout de tout. Il descend de son tabouret, pose un billet sur la table et décide de rentrer. Il fait froid, horriblement froid mais Nikolaï ne ressent pas le froid, ni le chaud d'ailleurs. La neige craque sous ses grosses bottes. Il n'entend pas le bruit de pas derrière lui, mais il sent qu'on lui tapote l'épaule. Il se retourne à peine qu'il prend un énorme poing au visage. Il tombe, assommé contre le mur mais se relève tout de suite, en position de lutte.
Sa voix déraille un peu mais impossible de deviner qu'il est sourd.

« Lâchez moi ! »

Le gros massif qui est face à lui s'est arrêté, un sourire aux lèvres. Le nain, passe devant lui et semble lui parler.

« Je suis sourd. »

Il montre ses oreilles. Mais le nain, n'en a pas grand-chose à faire cependant. Yulia-Minerva qui s'est rapprochée, traduit.

*Tu es sourd et alors moi je suis nain. N'utilise plus jamais ça comme une excuse. Blabla, il dit qu'il te connaît, qu'il t'a vu à la télé. Et que t'es misérable, que t'as aucun honneur et que tu fais honte à la Russie. Et que tu mérites une bonne leçon.*


Le nain s'arrête de parler pour regarder la chouette, et les autres s'écartent pour laisser passer une énorme bête, toute grise, cuirassée avec une corne à son nez. Un rhinocéros. Un daemonien. Nikolaï veut se reculer mais il est incapable de bouger. Il est terrifié mais est aussi prêt à combattre.

*Tu te débrouilles avec ça. Mais t'as pas intérêt à te salir.*


Le premier humain qui pourrait être confondu avec un mastodonte le prend par surprise et le soulève pour le coller au mur. Il semble répéter ce que dit le nain en articulant face à Nikolaï.

*T'aurais pu faire l'effort d'apprendre à lire sur les lèvres… Bon… Souviens toi de ce qui va se passer ce soir. Si tu survis, va là. -il te montre l'église là- T'es un moins que rien, si tu penses que tu peux devenir plus que ça et que t'as pas peur, alors retrouve moi. Vassily -c'est le nain- Tu as peut-être ta place dans ma famille.*

Nikolaï regarde le nain qui le scrute sans le moindre filtre. Il le jauge. Le gros lourdaud lui assène un poing pile sur le nez, qui se casse. Le sang gicle. Nikolaï sent son pouvoir le démanger et il laisse le froid sortir pour geler le poing qui allait de nouveau s'abattre sur lui. Ses propres muscles se réchauffent. Il tombe dans la neige, lâché par le costaud. Et au lieu de s'enfuir, lui assène un coup de genou dans le ventre puis l'attrape par la taille pour le faire tomber. Sauf que les autres finissent par le tabasser de coups. Il ne contrôle pas assez bien son pouvoir, il a beau se démener comme un diable, rien ne le protège. Il se défend jusqu'à tomber inconscient, ne voyant une dernière fois que le sourire satisfait du nain. Il le hait de toute ses forces.

Minerva est dans ses bras quand il se réveille mollement. Tout son corps est douloureux. Il a du sang partout. Il ne peut pas mourir de froid de toute manière alors il aura beau rester ici, il ne ferait qu'attendre. Yulia soupire.

*Je t'avais dit quoi ?*

Et au-dessus d'eux, une tête. Barbue. Nikolaï met un moment avant de reconnaître un prêtre avec son chapeau. Il ne lui parle pas, ce qui l'arrange, le force à se lever et le maintient appuyé sur lui jusqu'à l'église. Là, il le laisse. Et Nikolaï ne bouge plus. Il reste figé devant une sculpture de Marie, il s'en approche, en boîtant, déséquilibré. Elle ressemble presque à sa mère. Et il sent en lui, une paix qui lui avait manqué, il s'en rend compte maintenant.
Tout change. Une présence nouvelle se penche sur lui. C'est comme s'il n'était plus seul. Comme si le poids du monde venait de s'envoler de ses épaules. Il ferme les yeux, le visage penché vers le ciel. Vulnérable. Il n'en a pas fini, c'est comme une énergie nouvelle, une confirmation.
Son corps lui fait mal, il n'y pense plus. Pendant un instant il sent toute la chance qu'il a. Pour la première fois le silence n'est ni angoissant ni subi. Il savoure d'être seul, accepté et non jugé. Yulia reste émerveillée dans toute la beauté ornementée de l'église, ses yeux brillent.
Il tombe à genoux, et il sait à ce moment qu'il ne tombera à genoux qu'ici et devant son âme-sœur. Il n'a plus envie de courir, de se cacher, de crier, de pleurer. Ou il a envie de tout ça en même temps. Nikolaï ne savait pas qu'il existait un lieu de paix. Il se sent fort, guidé, il sent qu'il n'en a pas fini. Il voit clairement toute la lumière qui l'attend. Il voit son chemin.
A genoux, par humilité. Par reconnaissance. Par grâce. Par paix. A genoux parce qu'il n'a pas besoin de se tenir droit, de défier. Des larmes de soulagement coulent, lavent le sang de son visage. Il entend que ce n'est pas sa faute, que ça va aller. Il se sent dans les bras de sa mère qui le soutient lorsqu'il tombe et le pousse pour avancer. Un gémissement rauque qu'il n'entend pas résonne dans l'église. C'est le bruit de ses sanglots. De joie. Il a trouvé le refuge.
Yulia-Minerva sent aussi cette rupture, cette sérénité. Elle se pose sur l'épaule de Nikolaï, mais bientôt elle tombe dans ses bras, il est toujours chaud son daemonien. Ils se sentent si libérés qu'ils relâchent prise. Et laissent enfin aller les douleurs et les souffrances.


***

On s'est réveillé dans l’infirmerie de l'église. On avait des bandages partout. Ils n'ont pas posé de question sur Yulia-Minerva, et ils ne l'ont pas touché non plus. J'ai essayé de leur dire que j'étais sourd mais de toute manière ils avaient l'air de ne pas s'en soucier. Certains avaient fait vœu de silence. C'était étrange, et en même temps je préférais être là qu'à l'hôpital. J'ai quand même demandé à Yulia de téléphoner à mon père, parce qu'ils auraient paniqués à me savoir perdu dans la nature alors que j'étais handicapé. Ils étaient un peu sur-protecteurs. Ce que je peux comprendre maintenant, mais j'ai toujours detesté ça. Bref je me suis réveillé dans l'église, et j'y suis resté quelques jours. Un père est venu me voir à un moment donné, il m'a beaucoup parlé, il m'a donné une feuille et un stylo. J'étais complètement perdu. J'avais touché du doigt quelque chose de si beau et de si fort que j'avais besoin d'en savoir plus. Il m'a raconté beaucoup de choses. Et je lui ai promis de revenir. Je suis parti un matin, et je suis passé à la maison mais j'avais surtout besoin de retrouver Vassily. Déjà pour me venger et puis pour lui demander des explications. Un peu contradictoire c'est vrai. Mais je voulais en savoir plus et je ne voulais pas me laisser faire, qu'il sache que je n'étais pas juste un sac de frappe. Je l'ai retrouvé en cherchant dans des bars. Je découvrais à peine à quel point il était connu. J'ai appris que c'était un baron de la mafia avant même de le rencontrer de nouveau, ça ne m'a pas étonné. La corruption, la mafia, c'était partout en Russie, je les avais déjà vu de loin mais je m'étais jamais retrouvé dans leurs affaires. J'ai rencontré Vassily… c'était folklorique. Avant tout il faut savoir que je parlais de nouveau. Sans avoir peur qu'on ne me comprenne pas. Mon articulation n'était pas fantastique mais j'avais eu la chance d'être élevé dans la famille Lockwood où on parlait assez bien, alors forcément je me suis débrouillé même quand j'ai perdu l'ouïe, je n'avais ni accent, je ne faisais pas de raccourcis… ce n'était pas toujours parfait mais ça allait. Je me rappelle l'avoir aperçu et avoir crié son nom (ou pas après tout je n'en sais rien) et je me suis jeté vers eux. C'était courageux, et stupide. Je l'ai très bien compris, le nez collé à la table devant lui. Il a souri. Ça m'a rendu fou de rage et ils ont du me lâcher parce que je brûlais littéralement. Enfin, j'étais très chaud, le mot correct serait irradier. Et leurs mains à eux gelaient. Ça l'a encore plus fait sourire. Ça m'a encore plus enragé. C'est la première fois qu'il m'a appelé comme ça. Teplovoy. Et il m'a dit qu'il m'avait attendu et qu'il n'était pas sûr que j'en sois pas capable, qu'il était heureux que je sois venu finalement. Je ne sais pas vraiment comment il a réussi à me calmer mais Vassily avait ce don pour me vendre du rêve, de l'ambition, me donner faim et me fasciner à la fois. Il était très doué avec les mots. On a fini par discuter tous les deux. Il m'a fait la leçon et m'a ouvert les yeux. C'était un grand fan de patinage, il m'avait repéré depuis longtemps en tant que daemonien. Il avait su déceler le potentiel en moins du premier coup d’œil. C'était flatteur au début mais il m'a très vite remis les pieds sur terre. J'étais faible, en train de perdre mon endurance physique, une vraie loque, je faisais aucun effort, je ressemblais à un vieux clochard sans ambition. Vassily a tapé là où ça faisait mal et avant même que je sorte mon excuse de la surdité il a parlé de son nanisme. Et j'avais plus grand-chose à dire, même Yulia opinait. Elle le trouvait élégant et charismatique même si elle le sentait pas. Il pouvait m'aider. Je ne sais toujours pas vraiment quelles ont été les raisons de sa proposition. J'ai appris par la suite que Vassily pouvait être cruel, apathique, froid, direct, sans pitié. Il ne faisait pas de fleurs, et c'est pour ça qu'il était où il était. Il voulait monter encore plus haut. Pour ça, il lui fallait une armée, et plus que ça, il lui fallait des généraux sur qui compter. Vassily était, et est toujours, un des plus grands stratèges que j'ai jamais connu. Je ne sais pas qui s'est plus servi de l'autre. Sans doute lui puisque je travaille encore pour lui aujourd'hui. Dans tous les cas ce jour-là, Vassily m'a fait une offre qui a sauvé ma vie, qui m'a donné une carrière, l'amour de ma vie et la réalisation de l'homme que je suis. Rien de moins. Vassily voulait me former en échange de mon service. Je n'étais pas habitué à être au service de quelqu'un. Au contraire chez les Lockwood, on donnait les ordres. Mais j'ai bien compris que je n'avais rien à offrir, que je n'étais rien tant que je ne l'avais pas appris ou prouvé de quelconque manière. Je me souviens encore de la colère froide de Vassily quand il a compris comment j'avais considéré et traité mon don toutes ces années.
Évidemment j'ai eu le droit à un test, histoire de voir si je valais le coup. Mais je suis sûr qu'il avait déjà pris sa décision à ce moment là. Sur le coup je pensais que je n'avais qu'une chance, qui m'avait été donné par cet ange gardien qui m'avait accompagné à l'église. En y repensant je sais que c'était plus un test pour savoir quel rang il me donnerait plus tard. J'ai dû me battre contre Boris cette grosse brute qui m'avait planté au mur la dernière fois. C'était un lutteur particulièrement résistant. Et je ne savais pas me battre, du moins pas vraiment. J'ai cru que j'avais raté le test, quand j'ai perdu conscience pour la deuxième fois suite à un tacle particulièrement violent. D'un seau d'eau froide sur la tête, je me suis réveillé de force. Vassily m'attendait pour me dire que c'était bon. Il était heureux, ça se voyait. Et Olga son daemon me fit un clin d’œil. C'était désormais un phoenix sur l'épaule de Vassily.
Les mois qui suivirent … furent intenses. Je rentrais dans un monde tout nouveau, je n'en connaissais pas les codes, je n'en avais pas les aptitudes. La partie préférée de mon âme fut sans doute le moment où j'ai pris connaissance des règles vestimentaires de Vassily. Je devais dès que je travallais pour lui, être toujours bien habillé, faire preuve d'élégance, de galanterie, de politesse, être rasé de près ou avoir une barbe taillé, bien me présenter. Yulia était excitée comme jamais, c'est à partir de cette période qu'elle a commencé à s'intéresser à la mode et à élaborer mes tenues. A côté de ça, j'ai appris à tirer, à dépasser mes limites en termes de faim, de résistance à la douleur, de fatigue, de soif. J'ai passé des semaines dans des camps isolés, supervisé par Boris et Igor, un malade mental qui deviendrait mon meilleur ami dans la mafia et un collègue sur lequel je pouvais compter. C'était dur, je mentirai si je disais que je n'ai jamais craqué. Mais je savais que j'étais là où je devais être. J'apprenais sans cesse. Comment nager plus vite, ne pas parler sous la torture, tirer plus vite, plus précis, plus loin, frapper plus fort, encaisser plus longtemps, deviner les gens, les amadouer, soudoyer les bonnes personnes, se faire respecter, être furtif, dissuasif, menaçant, gérer les stocks. Je dépassais mon handicap en palliant à la fois par la lecture labiale et par Yulia. J'apprenais aussi des rudiments de langue des signes. A côté de ça, j'essayais de continuer de prendre soin de ma famille mais j'ai vite compris que pour la protéger, il fallait s'éloigner, le temps que je sois sûr, que je sois plus haut dans la hiérarchie. Je m'éloignais pour éloigner d'eux la violence de mon monde. La mafia russe… c'est quelque chose… il faut être fait d'une certaine étoffe pour y rentrer. Il faut pouvoir tenir la tête coupée d'un ancien collaborateur et la mettre dans le frigo de celui pour qui il a trahi pour comprendre. Il faut la nuit pousser un traître dans le ciment d'un bâtiment devant lequel on repassera des années plus tard. Il faut abattre de sang froid un autre homme au comportement suspect alors que sa fille l'attend de l'autre côté de la porte. Il faut parfois mettre son humanité de côté. Je sais que vous me considérez peut-être comme un monstre à ce stade. Je n'en suis pas un, j'ai un code d'honneur et pour chaque vie prise je sais que je rendrais des comptes à ma mort. Et pourtant cette imminence de la mort, m'a fait prendre conscience de la chance de la vie. D'à quel point j'avais besoin de ceux autour de moi, à quel point il fallait se battre. La vie est importante et fragile. La mienne et celle des autres. Pour survivre il faut s'entraider. Je serais mort des dizaines de fois si je n'avais pas, aussi serré autour de moi, les liens et les mains de ceux qui me portent. Je serais mort sans Boris, Igor, Vassily. Sans ma famille et Yulia qui m'ont toujours rappelé ce pourquoi je devais vivre. Si c'est moi ou un autre alors ce sera moi. Tant que je considère que c'est juste. La discipline, l'obéissance, le courage, le sacrifice, l'engagement, ce sont des valeurs que j'ai apprises à la dure. Parfois, la nuit, quelques cauchemars m'empêchent de dormir, je suis un homme comme les autres. J'ai changé progressivement, je me suis endurci sans perdre la joie de vivre que j'avais retrouvé, je suis devenu quelqu'un qui vivait selon d'autres règles, plus sauvages, plus vraies, plus violentes. Vassily savait que je serais un homme de confiance, non seulement je ne trahirai pas, mais je ne parlerai pas, je ne prendrai pas la marchandise, je ne me droguerai pas, je ne me saoulerai pas jusqu'à perdre mes moyens, je ne prendrai pas plaisir à l'assassinat, je ne prendrai pas part aux orgies qui rendaient les hommes fous. Il savait que j'étais droit.
Je suis monté en grade, parce que je ne rechignais pas à la tâche, que j'étais bon. Et que Vassily m'avait inventé un rôle très pratique. Je restais avec lui, mutique, j'étais sourd, il le répétait bien, en jouait pour faire preuve de sa bonne foi. Alors les gens se confiait plus qu'ils ne l'auraient dû. Mais j'entendais autrement, je lui faisais part de mes idées, de mes observations, de ce que je voyais. Je jouais l'idiot au grand sourire, trop confiant, c'était ma spécialité. Et surtout, j'avais un avantage. Un gros avantage que Vassily avait constitué. Mon pouvoir. Il m'a fait prendre compte que changer la température des choses, c'était bien plus puissant que tout ce que j'aurais pu imaginer. De tous les entraînements que j'ai vécu, jamais aucun ne fut aussi intense que celui-ci.
Au bout d'un moment je savais geler les mécanismes des armes à feu, faire monter la fièvre, bloquer un mouvement en gelant un membre, fondre n'importe quoi. Tout était ouvert, je découvrais toutes les semaines de nouvelles utilités. Ça me montait à la tête. Mais je n'oubliais jamais dans quelles circonstances j'étais devenu sourd.
Vassily avait de l'influence locale et il gérait une fortune grandissante. Mais il voulait voir plus haut que Moscou. Entre Boris, Igor et moi, il avait commencé un plan de bataille qu'il prévoyait depuis bien plus longtemps, c'est à dire avoir le contrôle des mafias déjà présentes et devenir un monopole. Et nous, nous devions lui assurer cette progression. Entre nous quatre il y avait des dissensions, Vassily et Igor avaient ce même manque de raison et de pitié parfois qui nous gênaient Boris et moi. Malgré ça, nous avions chacun notre rôle. Boris était un grand timide malgré ce à quoi il ressemblait, il était aussi particulièrement obéissant, je ne sais pas ce qui le reliait à Vassily mais c'était très fort. Quant à Igor, il était fou complètement mais c'est devenu mon meilleur ami. Il profitait à fond de la vie, il ne connaissait aucune limites. Fin 1999 Vassily a commencé à faire des transactions importantes. Il a réussi je ne sais pas comment à s'approprier la plus grande partie du pétrole russe. C'était magouilles sur magouilles, Igor et moi on passait notre temps dans des jets privés à aller menacer tel ou tel homme dans toute la Russie ou l'ancienne URSS. J'ai rencontré la plupart des grosses fortunes de l'Est dans des événements somptueux. C'était les moments préférés de Yulia qui détestait que je me salisse les mains. Elle détestait Igor, ou alors il la fascinait je ne sais pas trop. Il avait ce côté acteur Shakespearien, un espèce de méchant à moitié fou qui faisait toujours les choses en grand et qui pouvait déraper à tout moment. Il était patriote, connaissait par cœur l'histoire de la Russie, détestant les étrangers.
Je suis resté très croyant, en fait j'étais curieux, je découvrais toujours de nouveaux préceptes et conseils qui guidaient mes pas. Je confessais ce qui pesait trop lourd à Dieu. Et ça me permettait de mieux avancer. Je priais pour mon frère et ma sœur, Dana et James, mon père, leurs daemons à tous, Eirik.
Nous vivions une vie dangereuse. Yulia gardait son sang-froid et j'avais confiance en ma destinée. Une vie sur le fil. Il na pas suffi de grand-chose pour qu'elle bascule.

***

Nikolaï soulève la kalashnikov, il inspecte les finitions. C'est du bon travail. A côté Igor mord la lame du couteau.

« Qu'est-ce que tu fais Igor...  On fait ça avec l'or normalement ... »


Igor ne dit rien et fait jouer le couteau entre ses doigts à une vitesse impressionnante. Il se tourne vers le fournisseur.

« T'as pas intérêt à nous entuber.  T'sais comment on règle ça sinon. »

Nikolaï a compris à peu près ce qu'Igor disait, il joue le sourd devant le fournisseur, ce qui en général est d'autant plus effrayant vu que la personne en face est terrifiée par Igor et qu'elle a l'impression que Nikolaï ne pourra pas venir l'aider. Il montre un air affable avec son sourire craquant.

« Pour combien ? »

Il exagère en articulant.

*T'es pas obligé de faire l'idiot non plus.*

Le fournisseur donne son prix, Nikolaï prend un air embêté et Igor dont les yeux brillent se rapproche du fournisseur, avec toujours la lame entre les doigts. Le fournisseur en question a cinq gros gorilles derrière lui, armés jusqu'aux dents. Il a entendu que certains de ses collègues sont portés disparus et qu'un autre recherche sa femme dont il n'a récupéré que le doigt. Igor se rapproche très très près de l'homme.

« Oh bah ça nous arrange pas ça. Hein Teplovoy. Ça. Nous. Arrange. Pas ? »


Nikolaï va lui faire voir tout à l'heure, à le provoquer comme ça, articuler comme s'il était débile, pour le moment il reste dans le rôle.

« Non non, il va falloir baisser un peu. »

En face les brutes pointent leurs viseurs sur les deux larrons. Ce qu'ils ne savent pas c'est que leurs machines sont gelées et ne marchent plus, à la rigueur elles exploseront dans leurs mains.

Le téléphone d'Igor sonne.

« Oh tiens Vassily. Ça va pas lui plaire. »

Que Vassily appelle c'est étrange. C'est que quelque chose ne se passe pas comme prévu… Igor raccroche et dit en langue des signes qu'ils doivent partir vite. Alors Igor lance son couteau entre deux têtes des gardes du corps. Ils appuient tous sur la gâchette. Aucune balle ne sort. Igor sourit et Nikolaï lui fait un clin d’œil. Le fournisseur ouvre la bouche.

« Bon bah elles marchent pas vos armes. On va pas les prendre. En plus t'as voulu nous arnaquer … »

« Et si je vous les fais moitié prix ? Je vous assure qu'elles marchent normalement ! »

Igor acquiesce donne deux liasses de billet et il siffle. Une dizaine de gars qui attendaient dehors viennent prendre les marchandises et les mettent dans le camion. Nikolaï monte à l'avant et démarre en trombe.

Quand ils arrivent au QG il fait nuit, c'est en haut d'une tour. Vassily est d'une humeur massacrante. Même l'annonce du stock d'armes moitié prix ne lui fait pas plaisir. Il ne leur dit rien. Quand les deux sortent Boris rappelle Nikolaï dans le couloir.

« Teplovoy. Tu devrais … apparemment on a entendu … un groupe de daemonien… »

« Boris articule, comment tu veux que je comprenne quoi que ce soit si tu marmonnes dans ta barbe ? »

Il arrive à lire le mot Eirik et il ne comprend pas très bien, Eirik, daemonien, danger.

« Où ça Boris ? Où ça ? »

Dès que les portes de l'ascenseur s'ouvrent, Nikolaï s'échappe comme une bombe vers sa caisse. Un bolide. Il démarre en deux secondes, prend le premier embranchement. Il est bien au-dessus de la limite autorisée, passe les feux rouges, se fait klaxonner en continu mais de toute façon il ne l'entend pas.

*Si tu ne te calmes pas tu vas geler le moteur.*

Nikolaï souffle mais ne décélère pas. Il arrive sur la route en question, ses yeux regardent partout. Et il voit la fumée qui s'échappe du véhicule. Il prie pour que ça ne soit pas Eirik dans la voiture, même s'il la reconnaît. Il s'arrête, voit la tête ensanglanté de son beau-frère, bloqué dans sa voiture, du sang coulant sur la portière. Sa daemonne est blessée dehors, elle le reconnaît, bouge une aile. Nikolaï se détache, ouvre la portière. Et en un instant, le moteur de la voiture plantée dans l'arbre explose. En un instant le reste de la voiture prend feu, l'avant est déchiqueté.
Nikolaï ne peut pas brûler, il s'avance donc pour essayer de récupérer Eirik, il est encore vivant. Il n'entend pas le bruit furtif de la balle de sniper mais il voit le point rouge viser l'emplacement d'Eirik. Il fronce les sourcils, par réflexe cherche le tireur. Nikolaï se jette là où le point rouge brillait, trop tard, bien trop tard, il n'a que le temps de voir la mouette disparaître dans une nuée de poussière. Le viseur rouge est sur lui. S'il essaie de geler l'arme il gèlera tout ce qui se trouve, sa voiture y compris vu que l'arme est hors de son champ visuel. Il court pour se mettre à l'abri et s'échappe sous les balles avec un pneu crevé. Il fuit jusqu'à se garer, impuissant à quelques kilomètres de là.
Il n'est même pas capable d'appeler les urgences, il ne les entendrait pas. Il est là, dans un parking miteux d'une banlieue de Moscou, et il ne peut rien faire.

« Putain. »

La tête sur le volant, il ferme les yeux. La mort il la côtoie tous les jours pourtant. Il n'a pas pu protéger sa famille. Cette idée tourne en boucle. Il pense à sa sœur et à ses deux gosses désormais orphelins.
Il frappe le volant.

« PUTAIN PUTAIN PUTAIN. »

Il pleure. Il comprend rien, ça n'a aucun sens. C'est la première fois qu'il voit la mort d'un daemonien. Autour d'eux, tout se fige petit à petit, la neige devient glace, les voitures se recouvrent d'une plaque de gel, tout ce qui contenait un liquide explose. Un chat qui passait par là gèle instantanément. Bien au-dessus Yulia-Minerva vole. Elle ne l'aimait pas cette mouette, qu'est-ce qu'elle lui en a fait voir. Et pourtant ça l'attriste. Ça l'attriste tellement qu'elle n'a rien à dire. Un daemonien qui meurt c'est une tragédie. Le père de James et Dana, le mari d'Eva qui meurt c'est … c'est pire que ça. Elle ne pleure pas. Elle en a vu d'autres. Mais elle pourrait.
Nikolaï hurle dans sa voiture sans arrêter de frapper son volant. Ça n'est pas juste. Ni pour sa sœur, ni pour son filleule, ni pour sa nièce. Ni pour Eirik. Il sait que ce monde est injuste, il y participe. Il pensait que sa famille à lui était protégée, qu'ils étaient plus forts que la mort.
C'est peut-être pour ça qu'on l'a puni.
Il sort de sa voiture et il se met à genoux, devant le ciel plein d'étoiles, joignant ses mains. Et il récit les prières qu'il connaît pour accompagner l'âme de son beau-frère jusqu'à ce qu'il entende mentalement la voix tranchante de son âme à lui.

*Nikolaï James Ivan Lockwood. Ta sœur vient de perdre son amant, son meilleur ami, son mari et le père de ses enfants. James et Dana vont grandir sans père. Si tu ne te lèves pas immédiatement pour aller t'occuper d'eux, je te jure que tu n'es plus mon âme.*

Elle a raison, elle a toujours raison. Il remonte dans la voiture, gelée. Il la réveille en faisant tourner son pouvoir tout autour du moteur. Et il part à l'hôpital le plus proche de l'accident.
Nikolaï attrape sa sœur, qu'il dépasse depuis quelques années et la serre dans ses bras, peut-être un peu trop fort. Mais il n'a aucun mot, il n'a aucun réconfort à apporter.

//

« Evidemment c'était toi ! C'était toi depuis le début ! TU M'AS MENTI VASSILY ! TU AS TOUCHE A MA FAMILLE ! Comment veux-tu que je me calme ! JE VAIS TE TUER TU M'ENTENDS ! »

Vassily est impassible. Il regrette de devoir faire ça. Il regrette peut-être d'avoir agi comme ça mais il n'avait pas le choix. Eirik avait un poste clé dans la finance et s'il refusait d'être corrompu c'était tout le plan de Vassily qui tombait à l'eau. Teplovoy est un excellent élément. Il n'a jamais fait défaut à Vassily et il a de nombreux avantages. Mais il est buté.
Il allait deviner à un moment ou à un autre. Ce n'est pas un homme brillant mais il a un certain instinct. Boris protège Vassily du pouvoir de Teplovoy. Changer la température des objets et des êtres est plus puissant que jamais son détenteur n'aurait pu le croire. Vassily le savait évidemment et il a cherché à le développer mais la médaille a son revers.

« Lâche moi Boris. Comment tu as osé Vassily … Je me vengerai tu le sais. »

Vassily est bien en face de l'enragé et il espère qu'il saura lire sur ses lèvres, il a toujours eu une articulation soigneuse et Teplovoy a toujours su le lire mais on ne sait jamais, il pourrait être trop dispersé.

« Tu ne vas rien faire Teplovoy. Et tu vas continuer comme avant. Tu pensais que ta famille était à l'abri. Elle ne l'est pas. Tu veux me trahir ? D'accord. Je t'en prie, essaie de me tuer, tu peux même t'en aller, Boris lâche le. Mais tu sais ce que ça signifie n'est-ce pas ? »


Le visage de Nikolaï se décompose.

« Je crois que tu sais ce que ça signifie. J'aurais aimé qu'on continue à travailler ensemble comme avant mais tu comprends bien que tu es devenu une menace maintenant. Je suis obligé de passer par là. Tu m'en vois désolé. »

« Sale pourriture. »

Teplovoy est libre de ses mouvements mais il ne fera rien il le sait. Il veut d'abord mettre sa famille en sûreté, loin d'ici et ensuite il se vengera, retrouvera son honneur.

« Sauf que tu restes utile. Je ne t'ai pas formé pour te perdre dès maintenant. On marchait bien ensemble, ça serait dommage. Alors tu vas rester avec moi. Et si tu te crois plus malin que moi sache qu'il y a déjà des amis à moi postés dans ton manoir. Si tu disparais comme ça, ça sera louche. Alors tu peux aller les voir, si tu m'en parles avant évidemment, mais tu ne peux pas leur parler … de quoi que ce soit. Et ta sœur est télépathe c'est bien ça ? »


Nikolaï se crispe.

« C'est bien ça. Au moindre soupçon, à la moindre anicroche, c'est elle qui tombe. Et ce serait un drame de laisser deux enfants orphelins. N'est-ce pas ? Je crois qu'on s'est compris. Je veux juste rendre les choses plus simples Teplovoy. Tu obéis, tu continues à faire comme avant, le plus réticent tu seras, le plus dur ce sera pour toi. Je vais même avoir besoin de toi pour des choses encore plus grandes. Tu sais que tu es plutôt bel homme, très apprécié dans mon réseau, tu présentes bien. J'ai besoin de toi. Tu es avec moi ? »

« ORDURE ! »

« Boris, fais lui comprendre qu'il est avec moi. Ou si tu préfères demande à d'autres de lui faire comprendre. »

Un coup dans le ventre fit cracher à la fois tout l'air de ses poumons mais aussi du sang à Nikolaï qui jeta un regard à Yulia avant de se laisser emporter par deux colosses avec des lunettes noires. Quel faute de goût se dit la chouette avant de les suivre.


***

Je reprends le cours du récit, moi Yulia Minerva, la plus belle chouette harfang que vous n'ayez jamais vu. La plus royale. C'est un peu humiliant pour mon très cher daemonien la suite de cette histoire. Déjà que le début n'était pas glorieux. Son entrée dans la mafia russe, je n'en ai rien pensé sur le coup. Vous savez toute votre histoire de moralité humaine je n'y ai jamais cru. Dès qu'il se passe vraiment quelque chose, les gens courent, se cachent, tuent, ou même … hurlent – oui je sais ils n'ont aucune retenue. Je ne m'en suis pas plainte, Nikolaï est devenu quelqu'un de vraiment honorable, il est devenu un homme plein de ressources, bien plus épanoui et surtout, bien mieux habillé. Igor pouvait se révéler amusant contrairement à Boris, aussi ennuyant qu'une peinture morte. Et Vassily, si j'étais humaine j'aurais pu en tomber amoureuse. Quel esprit, quelle finesse. Bien sûr qu'il sentait le roussi dès le début, il parvenait toujours à ses fins alors malgré le pouvoir grandissant de Nikolaï, il se serait fait berner, mon daemonien. Ce qui devait arriver, arriva avec la mort d'Eirik. Honnêtement que Nikolaï ait été dans la mafia ou non n'aurait rien changé, Eirik était incorruptible et c'est pour cela qu'il est tombé. Les hommes droits et puissants meurent toujours. C'était surtout pour James, Mila (la daemonne de James), Dana et Vladislav que je m'inquiétais. Nikolaï essayait d'être là toujours, de les protéger mais il subissait une pression constante de Vassily. C'était frustrant, incroyablement frustrant. Grâce à sa foi et à son travail, il s'était créé un code d'honneur qui le rendait aussi responsable que protecteur envers sa famille. Il l'avait toujours été mais c'était passé à un stade supérieur. La mort d'Eirik pour lui c'était … insupportable, un échec de sa part. Il était terrifié que quelqu'un d'autre ne soit touché. Et à la fois il n'avait pas l'habitude d'obéir sous la contrainte.
La période était délicate, douloureuse. Nikolaï, devant déménager du Manoir se sentait arraché au moment où on avait le plus besoin de lui. Alors il faisait tout son possible pour être là dès qu'il pouvait, faire des petits cadeaux à sa grande sœur et lui changer les idées de son deuil. Il était là parce que le petit frère devait faire ses études, et qu'il essayait de garder les petits le plus possible pour décharger la mère et les faire sortir. Sauf que… plus il était présent plus Vassily était suspicieux et embêté qu'on lui désobéisse ainsi. Il faisait en sorte que Nikolaï soit accompagné, par Boris ou une jeune femme appelée Nadeja qui était en fait la petite amie de Vassily. C'était une beauté, mais elle était cruelle, pas très sympathique. Nikolaï la tolérait mais moi … je la haïssais. Vous auriez dû la voir avec toutes ses manières, cette manipulatrice mauvaise dans sa moelle, qui mettait de la fourrure et des plumes pour m'enrager. Quand mon daemonien arrivait à se débarrasser des deux, il savait qu'il risquait une « punition ». Vassily savait que Nikolaï ne dirait rien par fierté et par peur, pour protéger le clan, mais pour les autres il ne pouvait laisser des comportements impunis, ça donnerait le mauvais exemple. A côté de ça, il était en pleine expansion russe, des nouveaux rentraient dans leurs rangs tous les jours. Nikolaï en formait parfois, beaucoup mourait, c'était difficile de survivre, de tenir le coup et de rester soi-même dans cette guerre civile dont personne n'entendait rien. Il y avait des moments heureux bien sûr, les soirs de fête du communisme ou de l'église. Le gouvernement leur faisait un peu la guerre aussi. Nikolaï avait eu une aventure de plus d'un an avec une espionne hongroise. Il aimait les belles femmes et ne restait jamais très longtemps seul mais il se comportait assez mal avec elles. Il n'était pas vraiment impliqué, ne s'engageant jamais vraiment. Il restait en surface des relations, préférant la compagnie de ses frères d'armes ou de sa famille. Il aimait draguer mais les relations sérieuses c'était très peu pour lui, il enchaînait donc les relations inintéressantes, mis à part l'espionne qu'il n'avait pas retenu.
Je me souviens aussi que peu après la mort d'Eirik, Eva était complètement abattue, en pleine dépression. Les deux frères protégeaient leur nièce et leur neveu de ressentir les problèmes de leur mère et de leur donner une présence masculine mais c'était dur. Nikolaï souffrait de sa situation d'otage, cela se voyait parfois physiquement. La seule qui aurait pu en savoir plus c'était Eva mais son esprit était embrumé. De toute façon, lui, ça l'arrangeait, être une source d'inquiétude, il n'aurait plus manqué que ça. C'est son père qui s'est rapproché de lui à cette époque. Il savait qu'il y avait quelque chose, je ne sais pas comment mais il le savait. Il a enfin réussi à parler le même langage que son fils. Je ne sais pas pourquoi, peut-être que Nikolaï avait gagné une sorte de respect dans son esprit. En fait cela faisait depuis qu'il était devenu sourd et qu'il s'était relevé que son père le regardait différemment. C'est vrai qu'il avait changé, il était devenu droit, pas toujours très sérieux c'est vrai mais responsable et fort et surtout on sentait qu'on pouvait compter sur lui. Nikolaï était un homme solide, courageux et je contrebalançais tout le reste de ses défauts avec un style à toute épreuve. Toujours est-il que Nikolaï a remarqué que son père était prêt seulement après la mort d'Eirik, avant il était pris dans ses propres histoires à penser qu'une destinée l'attendait, à se prendre pour un soldat russe. John lui avait donné le collier de sa grand-mère, avec une croix en argent. C'était un magnifique objet. Et John lui en avait fait cadeau, lui demandant de le porter. John n'était pas croyant pourtant, il était communiste convaincu et presque anti-clérical. Mais sa foi en le communisme se reflétait dans la foi de son fils pour Dieu et il s'était sûrement dit que s'il existait un Dieu en lequel son fils croyait si ardemment, ce Dieu là le sauverait des ennuis dans lesquels il était. Parce que c'était un homme bon, quelqu'un de bien son fils.
L'année d'après la mort d'Eirik, Eva rencontrait un homme : Chris. Elle a mis un peu de temps à nous le présenter, et elle n'aurait pu se douter du rejet de Nikolaï. Autant il s'entendait très bien avec Eirik autant cette fois-ci… Déjà, lui même n'arrivait pas à encaisser la mort de cet homme et le trahison de Vassily, il le payait encore. Alors qu'Eva se remette en couple aussi vite… Et un autre problème était sans doute les origines de Chris. Entre l'état d'esprit russe et l'état d'esprit martiniquais, il y a un monde. Disons qu'avec une métaphore barbare je dirais que c'est comme la vodka et le rhum. En Russie, et dans l'environnement de Nikolaï, il n'y avait jamais eu de noirs, ni d'étrangers, au contraire on avait toujours fait des émules autour des soviets, de l'âme slave. Du patriotisme frisant le chauvinisme. Chris avec sa légèreté, son humour, tout était différent de ce que nous connaissions, et puis son accent rendait difficile le dialogue entre eux vu que la lecture labiale était compliqué. Je pense qu'il y avait peut-être une pointe de jalousie entre cet homme qui faisait remonter sa sœur bien mieux qu'il n'avait jamais pu le faire. Alors que pourtant il pensait être le pilier de sa famille, celui qui faisait des blagues et remontait le moral. Il était méfiant aussi, il savait que sa sœur ne survivrait pas à une rupture difficile. Entre cette méfiance, le bout de jalousie, une certaine xénophobie et la rapidité, Nikolaï n'était pas prêt. L'accueil fut donc relativement froid, Nikolaï montrait sa facette impolie d'ours brutal et renfermé. Moi j'étais constante, polie, intéressée, raisonnablement fausse – que voulez-vous, il faut donner aux humains ce dont ils ont besoin, de l'attention, cela n'empêche pas que je n'ai strictement aucun intérêt en eux- un peu froide et piquante par moments. Tel le frère protecteur et le mafieux russe qu'il était, Nikolaï a bien évidemment fait quelques menaces à Chris, ce qui n'a pas aidé à la situation.

***

23 octobre 2002.
Nikolaï reçoit un sms très court de Vassily lui disant de venir vite. Il se dépêche, se demande s'il n'y a pas des problèmes avec les tchétchènes qui sont à la fois des très bons acheteurs d'armes et de drogue mais aussi en grand conflit avec les russes. En arrivant, Vassily semble nerveux et il lui demande d'aller au théâtre Doubrovka, il lui tend des places. La pièce a déjà commencé mais Vassily lui explique qu'il va se passer quelque chose, que l'attaque dont Maskhadov parlait va se tenir là et qu'il y a sa cousine qui est là-bas, une cousine polonais éloignée, qui a 17 ans. Elle a perdu ses parents suite à des histoires d'affaires et Vassily s'en veut un peu, elle ne veut plus le voir ni avoir quoi que ce soit à faire avec lui. Sauf qu'il la surveille et cette année elle est en voyage scolaire à Moscou et ils sont allés voir cette pièce et ça tombe très mal. Boris ne quitte pas Vassily qui est menacé depuis des mois par les tchétchènes, Igor est là mais il n'est pas à même de protéger qui que ce soit. Vassily est assez lucide pour savoir qu'Igor risque d'être totalement excité par les coups de feu et y prendre beaucoup trop de plaisir.
Il y a plus de 1 000 personnes dans ce théâtre et Nikolaï n'a qu'une photo mais il n'a pas le choix. Il se retrouve donc avec Yulia, en retard à prendre une place au balcon, un pistolet et des couteaux cachés sous le costume. On commence par se mettre en haut, il est 21h et Yulia vole discrètement dans l'obscurité au dessus de la foule, ce qui ne la dérange pas vu que c'est un animal nocturne. Elle repère un groupe d'adolescent quand des coups de feu retentissent. Une cinquantaine de techtchènes se retrouvent à encercler les spectateurs. La prise d'otage impressionne Nikolaï. Vu les armes qu'ils ont, un carnage est à prévoir. Il s'est dirigé juste à temps aux toilettes. Mais il ne sait pas où est cachée Yulia. 

*Tu ne bouges pas, tu ne te fais pas repérer, les tchétchènes sont très superstitieux. Et pas aussi ouverts d'esprit que nous.*

*Nikolaï, tu n'as pas à me donner d'ordre ni à m'expliquer quoi que ce soit. Je sais déjà que les tchétchènes en plus d'être des rustres sont ignorants. Je suis au niveau des balcons droits, tu as intérêt à venir me chercher, je ne bouge pas. Et la fille est dans un espèce de recoin, ils sont terrifiés.*


Nikolaï se retrouve donc furtivement à passer dans les couloirs, prenant des risques inconsidérés au vu de sa surdité, il jette des regards partout, prêt à utiliser son pouvoir ou son silencieux à tout mouvement suspect. Il ne rencontre personne sauf deux terroristes qui veillent sur le balcon en question. Il leur brûle les nerfs optiques et ils s'effondrent de douleur. Nikolaï les assomme avec son arme et récupère sa daemonne en sifflant, elle grommelle de ces histoires dans lesquelles il l'entraîne tout le temps.
Une prise d'otage est une situation fragile, à tout moment les forces de l'ordre sont à même de faire empirer les choses, une bombe d'éclater et les terroristes de se mettre à tuer tout le monde. Nikolaï le sait et veut retrouver très vite la petite fille avant qu'elle ne se fasse tuer. Les escaliers sont beaucoup trop surveillés. Yulia, grande friande de théâtre, sait qu'il y a des coulisses et surtout des échelles, des échafaudages tout autour de la scène. Ils se retrouvent donc, cachés dans du décor de l'arrière scène. Nikolaï fait un peu de bruit mais au milieu des pleurs et des cris, on n'y fait pas attention. Et il se retrouve bloqué là, les terroristes étant sur la scène. Il n'entend pas ce qu'il se passe et ne peut pas lire sur les lèvres. Yulia, elle refuse de lui dire quoi que ce soit, ce ne sont pas ses affaires et elle préfère qu'ils ne bougent plus en attendant de trouver une ouverture. C'est là, qu'ils passent la première nuit. On entend des pleurs d'enfants, de gens qui veulent aller aux toilettes, des gémissements et même des ronflements. Mais Nik, dort très sereinement sur ses deux oreilles. Minerva surveille. Il est 5h quand les tchétchènes s'excitent. Yulia réveille Nikolaï qui profite de la confusion pour se glisser sous un rideau et tombe au premier rang des sièges sur la droite. Il voit tout de suite le groupe d'adolescents. Ils ne dorment pas, terrifiés, évidemment. Il les trouve stupides à ne pas grapiller du sommeil où ils peuvent mais ils ne peuvent pas savoir. Comme souvent, Nikolaï caresse sa croix, récitant une prière intérieure. Il aurait tellement préféré être au Manoir avec Dana et James.
La maîtresse semble le regarder comme un sauveur, des étoiles brillent dans ses yeux. Elle lui parle, peut-être en anglais mais de toute manière il est sourd et il n'entend pas. Lire l'anglais n'est pas un exercice habituel alors il ne comprend rien. Avec des gestes, Nikolaï fait comprendre qu'il est sourd. Et il chuchote, ce qui rate à moitié vu qu'il ne connaît pas son décibel.

« Je ne suis pas un policier. Je viens pour Magda, elle est là ? »

Il parle russe mais la maîtresse comprend. Et la Magda en question comprend, elle se réveille et lance un regard ardent à Nikolaï.

« Je sais exactement qui t'es. Tu viens de la part de Vassily pour me faire sortir de là. Je lui ai dit que je ne voulais avoir aucun rapport avec ses histoires. Tu es un être mauvais, tu fais des choses mauvaises et je devrais crier pour qu'un de ces gars te tuent, ça ferait plus de bien que de mal au monde. »

Un tchétchène leur hurle de la fermer. Yulia Minerva est sous le charme. Nikolaï a une sensation parfaitement étrange mais il a une certitude. Cette fille là est différente. Il se rapproche d'elle, vire l'ado d'à côté pour prendre sa place. Elle est mature pour son âge. Il en est agréablement surpris.

« Écoute, t'as envie de t'en sortir non ? J'vais pas te forcer à te sauver. Y'a une porte là, on pourrait s'en aller facilement. »

« Je sors pas en douce pendant que tout le monde est là. De toute façon je ne vois pas pourquoi tu restes là et pourquoi je te parle. Bonne nuit. »

Et elle se retourne pour dormir. Nik se retrouve embêté. Il ne va pas faire un scandale non plus. Il se dit qu'il verra au réveil et s'endort lui aussi. Yulia s'endort enfin pour finir la nuit.
Le lendemain matin, ils sont toujours bloqués. Rien à boire ou à manger, et la pression constante des terroristes autour. Nikolaï tente, en chuchotant un argumentaire face à la jeune fille fermée et bornée. Elle tient bon jusque pendant l'après-midi où elle lui pose un ultimatum. Il doit sauver toute sa classe ou elle ne le suivra pas. C'est impossible. Il arrive à leur trouver de l'eau et un peu de nourriture mais il est obligé de partager avec tout le monde. Cette gamine l'insupporte autant qu'elle le fascine. Il envoie un SMS à Eva pour lui dire qu'il ne pourra pas venir finalement ce soir. Ça l'arrange vu qu'il y avait Chris. Elle cherche à l'appeler, sans doute pour l'engueuler. Et son sang ne fait qu'un tour. Tel un Lockwood et avec de lourds soupirs de Yulia il finit par demander à aller aux toilettes et l'appelle. Yulia, écoute et répète, il répond. Le système est un peu branlant et d'habitude il déteste les appels audio. L'engueulade en chuchotements criés se fait sans que rien ne se règle et il n'arrive même pas à dire où il est vraiment à sa grande sœur, vexé comme un pou de se faire engueuler pour un truc qu'il aurait pu faire mais qu'il n'a pas fait. Il n'entend pas le terroriste qui lui gueule de se la fermer et se prend une balle dans l'épaule. Il engueule aussi le terroriste, un conflit est sur le point d'exploser quand Magdalena les sépare, s'excuse et récupère Nikolaï et son épaule blessée. Le soir elle dort sur son épaule valide. Ça lui fait plaisir.
Il se passe une journée où il a vraiment besoin de soins, il commence à se sentir plus faible malgré une très bonne gestion de sa propre circulation pour arrêter l’hémorragie. Les médecins et négociateurs qui rentrent pour récupérer les enfants et les blessés ne peuvent pas aller jusqu'à lui.
C'est le matin du troisième jour que les choses bougent enfin. Nikolaï sent très vite que quelque chose cloche. Ses sens étant plus aiguisés que la plupart des gens il sait que dans l'air quelque chose n'est pas bon, un gaz dangereux. Alors il attrape le poignet de sa protégée qui se laisse faire mollement et il protège son nez. Yulia est sur son épaule, incapable de voler à cause de son aile abîmée en écho à l'épaule de Nikolaï. Il se sent tourner de la tête et finit par porter Magda sur son épaule valide. Et son autre main sur son flingue malgré l'épaule qui l'élance. Les autres ados sont endormis alors que la plupart des gens et des terroristes paniquent. Nikolaï sent le sol vibrer à cause des explosions mais il n'entend pas les balles. Autour de lui un champ d'une chaleur extrême fera désagréger les balles qui voudraient s'approcher. Il avance, perdu et finit par trouver un peu d'air frais. Quand il passe devant, il discerne des policiers et garde son arme cachée. Des photographes et des journalistes les attendent, les survivants du théâtre. Ils sont affamés, assoiffés, assommés. Un clic montre Nikolaï portant cette ado d'une main avec son épaule blessée de l'autre, et ses yeux bleus océan plantés dans l'objectif, entre la fumée et la confusion ambiante. Finalement des équipes de secouristes lui arrache la jeune femme. Et lui se fait récupérer par un homme du clan qui le fait s'échapper discrètement. C'est la mafia qui s'occupera de panser ses blessures, un médecin privé dans une clinique privée. Vassily a vraiment douté de lui cette fois. Mais il est satisfait. Et tandis que la photo fait les premières pages des quotidiens russes et qu'il se réveille avec une centaines de messages et d'appels en absence, il se retrouve promu. C'est lui qui s'occupera des filles maintenant, de la filière du sexe de la famille mafieuse dans laquelle il fait partie.



  
MessageDim 4 Fév - 13:16
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Lulla C. PietruNothing will be the same...
GOSH



Voilà.
  
MessageDim 4 Fév - 14:03
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Joshua TorrentNothing will be the same...
Voilà le fameux DC ! Courage pour la rédaction !
  
MessageDim 4 Fév - 14:05
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Dana J. LockwoodNothing will be the same...
MON TONTOOOOOOOOOOOOON <3

  
MessageDim 4 Fév - 17:17
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Ana E. SantiagoEstoy en llamas
...........................

...

TU ES LA, MON FREROT D'AMÛR !

Spoiler:
 
  
MessageDim 4 Fév - 17:23
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Nikolaï LockwoodNothing will be the same...

Histoire 3/4



C'était particulier le marché du sexe. J'étais dégoûtée bien sûr, même si ça ne me décevait pas de l'être humain, je n'en attendais pas moins de lui. Restait que c'était un monde particulier, bien moins violent que celui de la drogue et moins élégant que celui des armes, contrairement à ce que l'on pense. Ces femmes étaient vulgaires, même les hauts de gamme. Le comble c'était qu'elles n'avaient même pas de goût dans leur vulgarité. Si au moins c'était une vulgarité pimentée … mais non c'était fade. Il y eut un moment de répit pendant l'année 2003. Tout était plus simple, les relations avec Vassily, même si ni Nikolaï ni moi n'oublions ce qu'il avait fait et ce qu'il pouvait faire. Mais nous avions trouvé un rythme. Avec Chris les relations étaient toujours tendues et avec les enfants elle était toujours au beau fixe. Avec John, Nikolaï rattrapait le temps perdu, il se confiait de temps en temps sur les défis qu'il rencontrait, sans en dire plus et sans que John n'en demande plus. Et de son côté John lui racontait sa vie passionnante. Avec son petit frère, Nikolaï était complice comme souvent, ils ne parlaient pas vraiment de ce qu'ils avaient sur le cœur mais rigolaient beaucoup. Eva quant à elle était de nouveau enceinte. Nikolaï, cette tête de mule, ne cautionnait toujours pas sa relation avec Chris mais il était bien obligé de reconnaître que c'était du sérieux. Il jouait mal la comédie d'être heureux pour elle mais il essayait, au moins pour ne pas la blesser. Il passait beaucoup de temps avec Igor qui se sentait frustré par Vassily dans ses envies toujours aussi psychopathes, Igor allait souvent dans des bordels et entraînait Nikolaï avec lui. Nikolaï étant un homme relativement convoité, d'abord parce que les filles en question aimaient les hommes de pouvoir, savaient qu'il était leur boss et pouvait améliorer leurs conditions de vie, parce qu'être femme de mafieux était une position convoitée quand on voyait Nadeja et le luxe dans lequel elle vivait. Sauf que Nikolaï avait un peu perdu son goût pour les femmes, tout était trop facile. S'il n'était pas très impliqué, il devint un bourreau des cœurs froid. Pourtant, il continuait d'être assez humain avec elles, ils se retrouvaient régulièrement dans des rixes pour remettre des proxénètes à leur place ou pour reprendre le contrôle d'une maison. En fait, elles ne représentaient pas un atout pour lui, il voulait une vraie femme. Cette Magdalena, elle aurait eu quelques années de plus, elle lui aurait vraiment vraiment plus. Il pensait à elle de temps en temps. Elle devait lui en vouloir, vu que la moitié de sa classe était morte, asphyxiée par le fentanyl que l'armée avait mis dans l'aération. Et ces femmes de mauvaise vie, pour un croyant comme lui, disons qu'elles n'avaient pas beaucoup de valeur pour lui. Il n'avait pas trente ans qu'il était déjà vieux jeu.
En novembre 2003, les choses changèrent drastiquement, et très vite. A cette époque nous nous étions accommodés de cette vie et même si c'était parfois tendu avec Vassily, nous ne vivions pas trop mal. Après les 26 ans de Nikolaï, nous avions retrouvé Igor qui était en conflit de plus en plus visiblement avec Vassily. Il le critiquait devant tout le monde en disant qu'il ne prenait pas assez part au conflit. Un autre gang qui avait pris le contrôle du secteur de la drogue tenait tête à notre groupe et Igor était en première ligne vu qu'il gérait ce secteur. Sauf qu'il était bloqué par les ordres de Vassily qui préparait sa stratégie et ne voulait pas agir sous le coup de l'émotion. Igor s'était dégradé en prenant des drogues, il s'était complètement désensibilisé à la douleur, la sienne et celle des autres. Et ce qui devait arriver, arriva. Igor, Nikolaï et une dizaine de gars se sont retrouvés à aller faire une action punitive histoire de récupérer un secteur clé de Moscou. Nikolaï était occupé à récupérer leur stock de cocaïne, il avait le dos tourné et c'est Igor qui a vu l'autre groupe qui avançait vers eux. Il s'est mis entre Nikolaï et eux avec sa kalashnikov en bandoulière. Je ne sais toujours pas si c'était pour protéger son ami ou simplement parce qu'il était devenu fou. Un peu des deux sûrement. Toujours est-il qu'il a décidé de faire feu. Il a tué toute la première ligne et il continuait sans fin, Nikolaï n'entendait pas mais il voyait les corps tomber comme des pantins désarticulés, les balles fusaient de partout et il se cachait derrière des caisses. J'étais en hauteur bien évidemment et je lui ai ordonné de ne rien faire de stupide qui tâcherait son merveilleux veston et sa veste qui coûtait au moins deux fois le prix de sa montre. Mais Nikolaï est Nikolaï, d'autant plus qu'il croyait fort en un Dieu qui les sauverait tous et qui accorderait son pardon même à quelqu'un comme Igor, et que vivre demandait du sacrifice, d'autant plus sa vie, vu que sur son sillon il y avait des tas de cadavre. Enfin, de toute façon, Igor s'est retrouvé criblé de balles. On l'aurait cru immortel pourtant, il s'était retrouvé dans toutes les bagarres, tous les règlements de comptes, les pires batailles de l'histoire russe. Et il mourrait là. Dans les bras de Nikolaï qui avait arrêté toutes les armes autour. Dans une bulle de sang ignoble, il était mort de façon aussi dégoûtante qu'indigne. Je crois qu'il a fini par dire quelque chose comme « C'était bien hein Teplovoy. » à Nikolaï. Qui ne supportait pas de voir son compagnon mourir comme ça. Il était effrayant, à irradier. Les personnes en face ont explosés, leur corps ne pouvant contenir tout ce liquide gelé. Seules quelques personnes ont survécu et Nikolaï a ramené Igor à sa mère. Il ont assisté à l'enterrement, un enterrement à deux personnes alors que sa mère était saoule. Il n'en a même pas parlé à sa propre famille. Il était si sombre et déprimé qu'il n'a parlé à personne pendant des jours. J'ai dû faire les formules de politesse et expliquer brièvement à tout le monde vu qu'il n'en était pas capable. Je crois qu'il a pris conscience que c'était comme ça qu'il risquait de mourir. Comme un chien dans un hangar avec personne pour le pleurer. A mon avis, il était plus bien aimé qu'il ne le pensait, son enterrement aurait fait salle comble, on aurait pu mettre des jolies boiseries. Mais s'il mourait je disparaissais et c'était hors de question. Alors pendant un temps, il a voulu sortir de ça, sans le dire à Vassily bien entendu. Le poids de ses crimes pesait lourd, il était fatigué de faire ce qu'il faisait, ce que je peux comprendre. C'était même étonnant qu'il ait mis autant de temps à craquer. Nous allions très souvent dans des églises. Je connais toutes les églises moscovites de la région de Moscou, et je ne me suis jamais ennuyée lorsqu'il priait, c'est si beau à voir.
Vassily savait que la mort d'Igor affectait Nikolaï alors il a cru lui offrir une fleur, début décembre, ils avaient kidnappés les enfants du chef de gang. Une fille et un garçon, cachés dans une maison sans chauffage à l'autre bout de Moscou, parfaitement introuvables. Et pour assouvir la vengeance de Nikolaï, Vassily lui avait demandé de tuer le garçon, d'envoyer sa tête ainsi que deux doigts et une mèche de cheveux de la fille.
Sauf que devant eux, il avait pensé à James et Dana. Et il n'avait pas pu. Malgré toute la rage qu'il avait. Il les a même libéré. On s'est donc retrouvé dans une situation absolument mortelle à cause de deux bébés humains qui reniflaient. Enfin oui bien sûr que je frissonne, vous avez déjà entendu quelqu'un renifler n'est-ce pas ? C'est une torture ! Ça se place bien au dessus des bruits de mastication…
Vassily a été instantanément au courant et les relations entre eux pourtant revenues à une certaine stabilisation, ont implosées. Nikolaï s'est donc retrouvé à plus de 200km/h sur l'autoroute à tenter de rejoindre les siens pour les protéger quand il s'est rendu compte que c'était -évidemment- un piège. Ce que j'avais compris depuis au moins deux minutes. Deux voitures nous ont accostées, et Nikolaï a arrêté leur moteur mais c'était trop tard, on a fait une embardée qui m'a arraché au moins trois plumes avant de finir inconscients en dehors de la route.
Après ça, ça a été la descente aux enfers, enfermés je ne sais où, battus. Vassily ne s'est même pas montré, il devait écumer d'avoir perdu les enfants. Il les a sans doute retrouvés et abattus dans l'intervalle. De toute manière Nikolaï ne pouvait pas le savoir, il faisait surtout face aux méthodes de punition de la mafia russe. Le premier mois a été dédié à le détruire physiquement. Jusqu'à perdre le temps et la raison. Je ne peux pas vous dire à quel point j'ai détesté être enfermée. Je haïssais ça. C'était la première fois que j'étais coincée comme ça. Le pouvoir de Nikolaï était aspiré avec son énergie vitale par un espèce de daemonien vampire qui avait pris sa place. Un odieux personnage.
Je n'ose à peine dire ce qu'il a fait.
Le reste était supportable.
Ça ne l'a pas été. Nous avons juré de ne plus jamais nous en souvenir avec Nikolaï. Vassily ne pouvait être au courant.
Cet homme… n'en était pas un. Si Igor était fou, incontrôlable, et que nous pensions que c'était un psychopathe.
Il a fait… ce qu'il a fait. L'humiliation la plus terrible qu'on puisse imaginer. La dépossession de soi.
Je ne préfère pas évoquer en détails ce qu'il s'est passé, à l'abri des regards des autres mafieux qui pourtant avaient l'habitude de voir le pire de l'humanité. Mais certaines choses se passent seulement entre portes closes. Certaines choses ne se disent pas, pas chez les femmes et encore moins chez les hommes. Qui ne s'oublie jamais.
La première fois que je l'ai vu arriver avec sa matraque, je me suis éloignée parce que je voulais éviter si du sang venait à tâcher mes magnifiques et vierges plumes. De toute manière je ne pouvais rien faire, j'étais aussi faible que mon daemonien. J'ai tourné la tête quand j'ai compris à quoi servirait cette matraque sur le corps fatigué et pourtant résistant de mon Nikolaï. Celui qui m'avait toujours traité comme une princesse, qui avait été digne, courageux, qui avait protégé mes plumes au péril de notre vie.
J'ai tourné la tête quand m'ont assaillis les cris internes de celui qui se retrouvait aveugle, sourd et muet, dont les mains encordées se secouaient de spasmes.
Honte.

Je ne pouvais que le voir rester allongé alors qu'on me mettait finalement en cage.

C'est là que j'ai pris une décision. La situation était trop critique. Nikolaï ne l'avait jamais fait et refuserait encore de le faire, mais moi je savais quand appeler à l'aide. Il n'y a qu'une seule personne que je rêvais de voir arriver, Andreï ma vache à cornes.
C'est aussi pour ça que j'ai lutté contre le sommeil, et je savais que Boris finirait par venir voir l'état de Nikolaï, pour le compte de Vassily. J'ai fait ce que les conditions exceptionnelles exigeaient, un geste exceptionnel. J'ai arraché une de mes plus belles plumes, celles de mes ailes. Et je lui ai dit, dit que c'était honteux, je lui ai raconté ce qui se passait. Il était terrifié du vampire en question mais il avait aussi pitié pour nous. Avoir relâché ces enfants était une grave erreur, ça donnait une image de conflits internes à Vassily. Les enfants étaient morts de toute façon. Je n'ai pas trop eu à le convaincre, l'image de Nikolaï parlait d'elle-même. Je lui ai demandé de prévenir Eva-Line, d'aller à son cabinet de psychologue et de donner cette plume uniquement à Andreï-Feodor, un caribou. Il l'a pris sans rien dire, je savais que je lui demandais beaucoup. Il trahissait son boss en quelque sorte.

J'espérais qu'Andreï nous retrouverait vite. Mais j'ai vite perdu espoir que Boris n'ait pas fait passé le message. Je perdais complètement espoir, je ne faisais même plus de remarques sur la repousse capillaire de Nikolaï. Et … je ne sais pas si c'était un espèce de déni psychologique ou un traumatisme mais Nikolaï s'est repris, il était toujours épuisé mais il recommençait à faire des blagues, il racontait des histoires à James et Dana et même Mira. Il faisait comme si on était encore au Manoir. Je me suis demandée s'il n'était pas fou mais j'étais dans sa tête, et je savais qu'il survivait comme il pouvait. Et ça me faisait penser à autre chose. Il priait en marmonnant. Toujours aveugle et sourd.

Je ne m’appesantirai pas sur ces quelques instants désagréables rassurez-vous. Sachez cependant que cette situation s'est légèrement améliorée lorsque Vassily s'est rendu compte des sévices et du manque qu'il avait à y perdre en abîmant trop Nikolaï. Du reste, je ne peux pas vraiment vous parler de mois, il nous était impossible de retrouver la notion du temps. Mais nous tenions incompréhensiblement bon. Surtout Nikolaï, je reste surprise par sa résilience, encore aujourd'hui. Je ne sais si c'est sa foi, son amour pour les siens, notre lien ou sa force propre qui l'ont fait tenir et garder à la fois un semblant de santé mentale et une petit boule de pouvoir au fond qui ne demandait qu'à sortir. Nous nous sommes donc retrouvés à suivre Vassily, Vampire Odieux et Boris partout. A vrai dire pendant presque trois semaines, nous voyagions vu qu'il refusait de nous éloigner de lui. L'actualité était brûlante entre la proposition du groupe de Vilnius, l'entrée en guerre des Etats-Unis avec l'Irak, l'alliance franco-russo-germanique contre la guerre. Tout cela intéressait fortement le marché des armes russes mais ils ne devaient pas trop contrarier le gouvernement à la fois. L'heure était à la diplomatie de l'ombre et avec sa belle gueule innocente et endormie, Nikolaï faisait parfaitement l'affaire pour jouer le gentil qui fait les dernières propositions avant Vassily tout en ayant en arrière fond le colosse Boris et le psychopathe vampire.
Ils côtoyaient du beau monde, les hauts fonctionnaires russes parlaient avec Nikolaï de son passé de patineur, il les flattait. Sa surdité les touchait, ils ne se méfiaient pas de lui. Et Nikolaï se refusait de se rebeller pour le moment, le souvenir était trop vif. De toute manière il n'aurait pas pu faire grand-chose, il se faisait sucer son énergie et son pouvoir dès qu'il regagnait en force.
Le 28 février, nous nous rendîmes voir un ballet moscovite au Bolchoï. Nikolaï adorait le ballet et derrière tout cette impression de brume somnolente, derrière la sensation humiliante d'être un chien brisé et obéissant, il se souvenait d'une existence lointaine sur la glace, de la sensation de liberté, de s'envoler, comme moi, de sa mère qui l'accompagnait dans cette épreuve.
Bien sûr il ne s'attendait pas à entendre, sous l'eau, la voix de sa sœur. Il n'y répondit pas, persuadé que c'était un tour de son cerveau. Et il l'entendait particulièrement mal, comme s'il n'arrivait pas à se concentrer sur sa voix. Il n'entendit que le prénom de son frère. Il se sentit soulagé en un sens, mais rien ne changeait.
Le jeu des ballerines me fascinait, tout comme ce magnifique théâtre et ce n'est qu'à l'entracte que je vis Dimitri. Nous étions sauvés, Dimitri pouvait faire sauter le verrou de Nikolaï. Nous pouvions rentrer à la maison. Comment ils nous avaient retrouvé ? Qu'est-ce qu'ils savaient ? Pour l'instant ce n'était pas ça l'urgence et je gardais les questions dans un coin de ma tête. La foule se bousculait et Nikolaï cherchait vaguement son frère du regard. Il fallait le retrouver coûte que coûte, malgré le bras de Boris qui lui broyait le bras. Et c'est là que la tornade Eva-Line s'est manifestée. Le vampire restant proche de Nikolaï, tout le monde s'écartait de ma chère Eva et mon encore plus cher Andreï, mon sauveur. J'aurais versé quelques larmes si j'étais un être sensible. Il était si beau quand il était en colère. Vassily se retrouva donc devant Eva, écumante de rage. Elle fit quelque chose d'impossible, elle contrôla deux personnes autour d'elle qui se jetèrent sur Vassily. Et ses massifs gardes du corps les assomèrent avant de la prendre sans ménagement pour l'emmener je ne sais où. Le vampire chargea Nikolaï pour s'assurer qu'il soit inoffensif et il se retrouva bloqué face à son frère. Les grands yeux bleus de Nikolaï s'appuyaient sur le regard concentré de son frère. Il comptait sur lui, se rendait compte que rien n'était plus important. La pression sur son propre esprit se releva et une énergie formidable coula dans nos veines. J'avais l'impression étrange et pénétrante d'être réveillée d'un long coma. Je ne pouvais toujours pas voler ou à peine, et je m'habituais à reprendre mes esprits que Nikolaï, malgré l'épuisement de son corps et de son mental réagissait à la seconde. La sensation grisante de son pouvoir mêlé à une haine pure pour cet homme fit que son cerveau fondit. Il lâcha un cri très court avant qu'un filet de sang bouillant sortit de ses yeux, mais aussi de ses oreilles, de sa bouche, de son nez. Nikolaï m'attrapa doucement, et prit son frère par le poignet. Il fallait qu'ils retrouvent Eva-Line et qu'ils partent d'ici, tout le gratin russe les avaient vu. Avec le contexte tendu du nouvel attentat et de la guerre d'Irak il y aurait confusion, ils seraient emprisonnés. Ils retrouvèrent très vite tout le groupe. Dimitri nous protégea instantanément pendant que Nikolaï lançait nos dernières forces pour arrêter les fusils. Vassily était protégé, je voulais que Nikolaï nous venge et à la fois je ne savais pas si je voulais la mort de Vassily, c'était un être si spécial en ce monde. De toute façon nous n'eurent pas le temps d'en finir que les fondations du bâtiment subissaient un froid qui créait des fissures un peu partout. Je faisais remarquer à Nikolaï que s'il détruisait ce magnifique bâtiment qu'est le Bolchoï, je ne lui parlerai plus jamais. Dans la confusion Vassily partit, protégé par Boris, dont je n'avais toujours ni saisi le pouvoir ni vu le daemon alors que j'étais persuadée de sa véritable nature. Dimitri prenait à moitié sa sœur dans les bras, Nikolaï en étant incapable, bien trop affaibli, il se contenta d'ouvrir le passage. Et c'est lui qui démarra la voiture, pendant que Dimitri lui rééxpliquait ce qu'il s'était passé. Nikolaï et moi, nous nous taisions, j'étais dans la remorque avec Andreï. Un silence pesant resta dans l'air dès que Dimitri eut terminé.
Ils arrivèrent en trombe, mais entiers, ensemble, au Manoir.

Les choses ne se calmèrent pas loin de là, les Lockwood avaient fait des vagues, assez pour mettre Vassily dans l'embarras et alerter le gouvernement. John avait encore de son influence et un ancien ami à lui, un très très haut fonctionnaire, lui proposa un deal honnête. Les Lockwood devaient quitter la Russie et ainsi on les laisserait tranquille, ils ne seraient pas poursuivis, et ils n'auraient pas le statut de criminels. John accepta puisqu'il n'avait pas le choix. Mais il réussit à négocier, et je l'en remercie encore pour ça, pour protéger le Manoir. Il le légua sous conditions de retour, c'est à dire qu'il pouvait le reprendre lorsqu'il reviendrait en Russie et qu'il en était toujours propriétaire, il le légua à ce vieil ami fonctionnaire en question, qui avait assez de pouvoir pour faire pression sur Vassily. Vassily qui n'avait pas intérêt à faire de vagues pour les prochains mois. Voire les prochaines années.

Nous nous sommes donc enfuis. C'était digne des Romanov, j'étais toute excitée. Nikolaï et moi avions l'énergie dont nous avions manqué pendant des mois. Retrouver tout le monde, c'était un soulagement, un bonheur. Nikolaï passait son temps avec les enfants. Il était d'une humeur si joyeuse qu'il lui arrivait même de rigoler avec Chris. C'était un départ étonnant, tout en fanfare, en chahut pour savoir ce que nous pouvions prendre ou non, pour réserver nos places. Dimitri, Eva et Nikolaï se passaient des tours de garde pour surveiller les alentours. Mon daemonien et moi, nous avions comme oublié ce qu'il s'était passé, nous n'en parlions pas. Moi je restais fidèle à ce que j'avais toujours été sur mon perchoir préféré que je collais pendant les premiers jours et auquel je ne répondais pas quand il me demandait quoi que ce soit sur ce qu'il s'était passé. Et l'attitude de Nikolaï ne laissait rien transparaître, il avait tiré un trait, cadenassé ce qu'il s'était passé. Il provoquait, avait un grand sourire, faisait des câlins surprises aux siens, mangeait comme un ogre, et dirigeait le déménagement d'une main de fer. Bien entend, refouler ces souvenirs, c'était la meilleure chose à faire selon moi. Mais la nuit l'inconscient refaisait surface. Nikolaï comprit très vite que s'il ne buvait pas assez, il se retrouvait au mieux avec des insomnies, au pire avec des cauchemars qui le laissaient pantelant et en sueur. Il n'était pas rare, de trouver Nikolaï, qui avait l'air bien plus vieux qu'il ne l'était, des rides au coin des yeux, décoiffé, cerné, un verre de vodka, en boxer à regarder le feu qui danse, sans rien dire. Néanmoins en journée, cela ne se sentait pas du tout. Ils avaient tous bien du remarquer pourtant son teint blanchâtre, l'amaigrissement de ses joues, ses moments d'absence. Évidemment, le contrecoup arriva et Nikolaï tomba malade pendant le voyage en train, ratant les derniers paysages de Sibérie. Il était fiévreux et alité, moi avec vu que nous sommes les deux parties d'une même âme et que si nous ne partageons pas le corps nous en partageons les maux. Ce qui est embêtant avec le pouvoir de Nikolaï, c'est qu'il n'a pas vraiment de signes annonciateurs de maladie, il auto-régule sa propre chaleur constamment et donc les effets de la fièvre ne se voient pas, jusqu'au moment où il a des vertiges. Puisqu'il délirait un peu, son pouvoir délirait aussi, il faisait tantôt un froid de canard tantôt une chaleur digne d'un sauna dans notre cabine. Au bateau il reprit ses esprits et sa forme habituelle. C'était magnifique, l'océan à perte de vue, le ciel, le vent. J'ai adoré, je volais de tout mon saoûl. Il y eut quelques désagréments, comme cette petite boule de nerfs qu'est Dana qui est tombé dans l'eau, et heureusement que Nikolaï est quelqu'un de particulièrement réactif et que j'ai vu cette enfant tomber des nuages où j'étais. Il y eut aussi cette conversation qui était une torture mais par laquelle nous devions passer, avec Eva-Line. Nikolaï l'accompagna à travers ses propres souvenirs pour qu'elle voit son innocence, ce qu'il avait essayé de faire pour sauver Eirik. Il espéra qu'elle n'avait pas vu rien de ce qu'il s'était passé ces derniers mois mais il n'était pas sûr que sa curiosité ne l'ait emmené vers ce moment. Bien que ces souvenirs étaient enfermés et floutés dans son propre esprit pour son propre bien. Dans tous les cas, elle n'en parla heureusement pas, c'était assez humiliant comme ça.

Le changement était barbare. Santa Barbara était une jolie ville, mais une ville très chaude, une espèce de station balnéaire permanente. Les américains, je les ai tout de suite détesté, ils ont confirmé la première impression que j'avais sur eux pendant les championnats de patinage artistique. Vulgaires, barbares, artificiels et fades… je pourrais même oser dire bling bling. Leurs idées politiques complètement dépassées et injustes, cet espèce de méritocratie aussi stupide que leur ignorance et le fanatisme envers le libéralisme. Je bénis le pouvoir de mon daemonien qui me permettait une fraîcheur constante même durant cet été 2003. Il a fallu tout reconstruire là-bas, retrouver un emploi, pour Nikolaï c'était impensable de ne rien faire, il devait gagner son propre pain, même s'il aurait pu être rentier jusqu'à la fin de ses jours. Lui et moi, nous avons mis nos compétences sur papier pour voir ce que nous pouvions faire. Etant donné, le manque évident de style de ce pays, j'acceptais de les aider dans leur désespoir et je prenais une chronique dans un magazine absolument ringard et inconnu de la population. Cessez tout de suite vos regards amusés, depuis vous imaginez bien que mon talent a été reconnu puisque je fais des chroniques extrêmement suivies sur les défilés de mode, j'écris parfois dans Vogue, parfois dans Elle, Grazia, Comospolitan. Je ne fais peut-être pas la mode mais je la guide. C'est un milieu ingrat mais après tout je suis ingrate. Si ces petits créateurs pensent avoir le droit d'outrepasser le bon goût, ils se sont trompés. Mis à part ça, je suis toujours restée très classique avec Nikolaï, il y a des choses qu'il ne peut décemment pas mettre, et des pièces que je l'oblige à mettre. Il ne sait pas se mettre en valeur de toute manière. Nikolaï, lui s'est trouvé handicapé par sa surdité, les gens ne faisaient pas confiance et ça limitait aussi sa capacité de contact avec les clients. Il a essayé plusieurs emplois comme barman, postier, boulanger, vigile, avant de vouloir faire autre chose. C'est Dimitri qui nous a mis sur la piste, nous étions au restaurant. La nourriture était infecte, Nikolaï est allé se plaindre, demandant un nouveau plat et Dimitri lui a dit qu'il n'était pas capable de faire mieux. C'est né d'une bête provocation. Sauf que Nikolaï s'est vite rendu compte qu'il avait le palais développé. Et moi… eh bien il n'est inconnu de personne que j'aime manger. Enfin… disons que j'aime bien manger. Vous l'aurez deviné de toute manière, je n'aime que la crème de la crème, le haut du panier, l'excellence, le beau, le fantastique, ce qui est différent et meilleur. Cette nourriture américaine, je la haï. Vous ne me verrez jamais manger de la pizza si elle n'est pas faite maison et si elle n'est pas de qualité supérieure, ni un … cette horreur de viande OGM surmontée de vieille salade flétrie entre deux pains américains humides et spongieux, le tout bourré de sucre et de sel. Non non, j'aime le faste de la cuisine française, la délicatesse des mets japonais, parfois la richesse italienne, la rusticité de la cuisine russe. J'aime les épices, les pâtisseries. Enfin, j'aime manger raffiné. Il ne faut rien de moins pour nourrir un être comme moi. Déjà que je trouve le fait de se sustenter un tantinet dégradant par rapport à la nourriture de l'esprit, alors il faut au moins que je puisse y trouver mon plaisir. On me dit que je suis difficile et je répond que je suis exigeante. Mais mes papilles gustatives ne sont pas le sujet, bien que ce serait tout aussi intéressant.
Donc Nikolaï a décidé de montrer qu'il était capable de cuisiner au moins un plat. Et il a pris un immense plaisir à cuisiner, c'était un bœuf bourguignon. Typiquement français. Assez difficile pour un néophyte et tout en sauce, ce qui est à la fois la base d'une bonne cuisine et salissant. Heureusement que je suis une dame qui sait se tenir. A cette époque, Nikolaï était gardien de nuit d'une boîte de nuit. Il prenait un tel plaisir à cuisiner, qu'il s'est dit qu'il pourrait aimer faire ça de sa vie, cuisiner pour les autres. Il était talentueux, aidé par son don qui permettait des folies dans les cuissons et les textures, et qui rattrapait parfois ses échecs et aidé par sa surdité, il se concentrait d'avantage sur le visuel, les saveurs, les odeurs. Cet emploi de nuit lui permettait de garder les enfants d'Eva-Line tout en apprenant le maximum de recettes. Pendant des mois, on sentait tous les jours une odeur agréable dans la maison. James avait eu 8 ans le 21 avril 2004 et Dana 5 ans, Mira n'était qu'un nourrisson. Nikolaï allait donc chercher sa nièce et son neveu et ils cuisinaient avec eux. Une nounou… voilà ce qu'il était devenu. Et moi je devais surveiller ce groupe là, alors que tout était excuse à bêtises. Ils passaient leur temps à faire les enfants. Surtout Nikolaï. Les autres, je pouvais tolérer, après tout c'était des enfants. Dana était plus difficile à canaliser, alors que James était suffisamment grand et concentré pour cette discipline minutieuse et patiente qu'est la cuisine.
Cette pause loin de toute activité illégale fut salvatrice. Mais Nikolaï bouillonnait. Il avait besoin de cette adrénaline, d'avoir une équipe. Il refoulait cette envie et se disait qu'il ne retomberait jamais dans ce milieu mais je savais déjà qu'il ne resterait pas longtemps loin des affaires. Il tomba sur un dealer immigré alors qu'il surveillait un parking. Et il remonta le fil jusqu'à la petite frappe qui gérait un point de passage entre la drogue mexicaine. Il retrouvait ses réflexes, ses habitudes. Il ne put s'empêcher de constater les problèmes, d'organisation, de gestion, de hiérarchie, le manque d'ambition. Le jeune mexicain reconnut que Nikolaï savait de quoi il parlait et de toute façon mon humain à cette manière de charmer les gens c'est absolument désarmant. Il a décidé d'aider ce petit jeune, alors qu'il n'avait que 26 ans lui même. Et c'est comme ça qu'il commença à organiser l'écoulement des stocks de drogue plus internationalement et notamment dans son pays d'origine où il avait des tas de contacts. C'était la fin de l'été et le marché grandissait, en Russie on lui faisait confiance, il était réglo. Même s'il évitait soigneusement les grands pontes comme Vassily, qu'il avait un stock très limité de drogue et qu'il était seul pour tout gérer, seul à qui il faisait confiance.
A la rentrée, Nikolaï entra comme commis dans une brasserie moderne. C'était assez détestable. Ces gens qui mangeaient mal -oups « branché »- et qui traitaient tout le monde avec une espèce de fausse sympathie, heureusement que Nikolaï était dans la cuisine et pas en salle, il aurait détesté sinon. Encore pire que moi. Travailler en cuisine c'est tout autre que de cuisiner chez soi. Il faut savoir travailler en équipe. C'est une qualité indéniable chez Nikolaï, si le premier contact est toujours sensible vu que personne ne sait vraiment comment communiquer avec lui, il prend les choses en main. Il est clair, organisé, il sait déléguer, instaurer un esprit d'équipe et une complicité, il est ambitieux, toujours prêt à aider et à guider. Enfin, derrière les fourneaux comme à la tête d'un réseau de drogue, il a trouvé des similitudes. Sauf qu'il n'aimait pas ce qu'il cuisinait et la clientèle de nouveaux riches orgueilleux. Le patron, un espèce de jeune auto-entrepreneur qui ne savait absolument pas ce qu'il faisait, plus à même de crier sur son staff que les encourager. Au début, il s'est tenu à carreaux, observant les gestes, la hiérarchie de la cuisine, acceptant un peu tous les jobs même s'il se retrouvait souvent à la plonge. Il a commencé à sympathiser avec un autre commis, qui faisait des sauces à tomber par terre même si les clients n'aimaient pas les sauces vu qu'ils n'aimaient définitivement pas le plaisir et lui préféraient la cuisine moléculaire avec des endives crues en forme de fleurs. Ce qui est aussi beau que fade. Ce jeune garçon qui devait avoir 22 ans se débrouillait bien mais il avait une espèce de pudeur, de secret. Nikolaï avait très vite compris que cet immigré ukrainien avait du vivre des expériences misérables, cela se sentait dans son regard. Il s'appelait Max, et il manquait souvent des jours, ou il arrivait en retard, ou il avait des douleurs et il devait travailler quand même. Nikolaï a donc pris l'habitude de couvrir ses retards, de prendre sur lui le double travail quand il n'était pas là et d'être attentif à pouvoir l'aider s'il se sentait mal. Quand Max en prit conscience il lui rendit la pareille en utilisant des mots de langue des signes pour l'aider au quotidien. Petit à petit ils devinrent complices, ils passaient leur pauses ensemble. Ils se sont mis à se voir en dehors du travail, prendre des verres ensemble, ce genre de choses. Evidemment c'était encore une relation de surface. Ça n'a pas duré longtemps. Peu importait ce qui était arrivé dans le passé de Max et de son caméléon, il était recherché, par des agents ukrainiens. Nikolaï connaissait bien les agents des gouvernements soviétiques en général, il avait travaillé avec eux pendant des années, tantôt les combattant, tantôt les aidant, tantôt en s'associant.
Comment nous l'avons su ? C'est bien simple, Max respirait la peur, il n'était pas tranquille et quelques jours plus tard il s'est évaporé. Nikolaï et moi, nous ne voulions pas être paranoïaques. Évidemment nous avions du sang-froid, nous savions nous contenir, sauf que certains signes ne trompaient pas et que notre souvenir de la captivité était encore présent. Alors j'ai poussé Nikolaï à juste chercher comme ça. Glaner des informations à la bonne vieille méthode -qui consiste en général en un inélégant coup de poing sur le nez mais qui pour Nikolaï est plus simple en réchauffant le bout des nerfs. Rien ne s'échappait, personne ne semblait même savoir qui il était. Et c'était plus suspect que tout indice. Un hasard a fait que nous tombions sur Katerina, une agente ukrainienne, elle s'intéressait au réseau de drogue. Quand ils se sont croisés, la relation était toujours aussi tendue, tendue sexuellement et tendue par les sous-entendus et les secrets que chacun connaissaient. Le but serait d'extorquer le plus possible à l'autre. Nikolaï étant un gentleman qui ne sait rien refuser à une dame un peu entreprenante mis à part l'amour véritable qu'il s'était toujours réservé, ils finirent une nuit ensemble. Elle tenait trop l'alcool pour qu'il la fasse parler avec ça, il utilisa un subtil moyen d'augmentation de la température corporelle, de désir, de relâchement, et de son regard d'innocent. Il fit ses propres concessions qui n'en étaient pas vraiment et qui l'aideraient bien par la suite. Et il découvrit que Katerina était venue récupérer un objet qui appartenait aux ukrainiens. Je finis par la tracer dans une chaleur insupportable et contre une promesse culinaire. Si cet objet était bien Max, il était retenu assez probablement dans un hôtel de Santa Barbara mais nous savions que si les ukrainiens voulaient le conserver ils devaient l'emmener sur leur sol, c'est à dire au Consulat général de San Francisco. Nous avons fait le guet dans notre voiture pendant peut-être 24h et ensuite on les a filé, le plus discrètement possible. Une fois la route dégagée, Nikolaï a arrêté leur moteur, leur camionnette blindée s'est crashé. Nikolaï s'est dépêché de faire fondre les portes tout en criant à Max de se reculer.
Et une fois à l'intérieur, alors que j'étais persuadée d'avoir raison, de trouver Max à l'intérieur, on a trouvé une jeune femme qui avait l'air revêche, fermé, douloureux, et heureux de nous trouver à la fois. Nikolaï s'est reculé, on était dans de beaux draps, à se mettre en conflit avec le gouvernement ukrainien pour une inconnue. Nikolaï avait très envie de faire le gentleman, sa foi lui dictait de sauver toute jeune femme en péril. Mais je lui posais un ultimatum. Hors de question d'entrer en guerre avec un pays pour je ne sais quelle prostituée slave.
La prostituée slave avait un bâillon et un air familier. Nikolaï la débâillonna, elle avait peut-être quelque chose à nous apprendre après tout. Ses premiers mots, avalés d'un trait, que ni moi ni -encore moins- Nikolaï ne comprirent. On s'est regardé avant de vouloir partir. Et l'inconnue a répété plus lentement, de sorte que seule moi ait pu l'entendre, Nikolaï ayant eu le mauvais réflexe de lui tourner le dos. C'est moi, Max. Je suis Max Nemirovsky et je suis changeforme.
Nous avions raison. Enfin… j'avais raison. J'ai toujours raison.
Alors effectivement, nous avions un pays sur le dos. Mais Nikolaï venait de se faire un ou une ami.e pour la vie. Il a bien mis des mois à s'y habituer. Aujourd'hui ça va mieux mais il n'est pas toujours à l'aise avec la forme féminine de Max. C'est un vieux mâle russe, il a du mal à comprendre l'amitié entre les sexes. Je m'égare, je m'égare. Finalement nous nous en sommes sortis beaucoup plus facilement que je ne l'aurais pensé. Nikolaï était maintenant au courant des expériences sur les daemoniens du gouvernement ukrainien, il utilisa le chantage, il pouvait après tout, dévoiler le pot aux roses au kremlin. Les conséquences seraient terribles. Et s'ils pensaient pouvoir le faire taire, Katerina ramena les informations de la fuite des Lockwood et de leur puissance. Ils avaient mis en danger Vassily. Mieux valait laisser faire. Ils donnèrent une grande quantité d'argent à Nikolaï qui n'en prit pas, mais dans sa négociation il gardait Max.
Max n'était pas très bavard mais il était loyal et il devint le bras droit de Nikolaï, le suivant partout. Ils s'entendaient déjà bien et ils devinrent inséparables, liés par un espèce de pacte de sang. C'était comme un deuxième frère, un meilleur ami mais bien plus fiable qu'Igor. Je préférais Max bien sûr, il n'avait pas ce côté … fou, et il complétait Nikolaï. Tout autant que Nikolaï le complétait. Il avait sans doute vécu des choses terribles car il n'en parla jamais, ou par allusions sous l'alcool ou la fatigue. La présence de Nikolaï le rendait plus serein, plus fort. Peut-être est-ce grâce à ça qu'il put récupérer une partie de contrôle sur son pouvoir capricieux. Un vrai loup-garou… c'était pour cela qu'il était souvent absent, il se transformait de manière incontrôlée et revenait à sa forme mâle ou femelle. Ces transformations et les expériences qu'il avait du subir lui avaient donné des problèmes d'articulation qui se manifestaient en des douleurs et des crises plus ou moins sévères.
Le résultat principal de ce sauvetage inattendu, ce fut la perte de leur emploi dans le restaurant. Ils décidèrent de se mettre sérieusement à apprendre à cuisiner, une sorte de compétition naissait entre eux, ce qui n'était pas plus mal. Ça les tirait vers le haut, je n'allais pas m'en plaindre. Oh il faut quand même que je vous raconte les questions les plus gênantes que Nikolaï a osé posé à Max, sur son anatomie, ses goûts. Tout était nouveau pour lui, il ne comprenait pas vraiment, mais il a du s'adapter à l'idée. Après tout, sa foi lui dictait que chacun devait être pardonné. De toute façon Max était de la famille, il le considérait comme tel, avec toutes les obligations que ça impliquait. Alors il ne le jugerait pas. Sa foi était et reste toujours un paradoxe ambulant entre ce qu'il fait et ce qu'il a fait, les personnes autour de lui et le reste du monde. Nikolaï a très vite décidé qu'il prendrait ce qui le rendrait meilleur dans cette foi, il y croit avec ferveur, la pratique et suit ses conseils à sa sauce disons. A mon humble avis, il vaut mieux que cela soit ainsi, ça lui donne une certaine ligne de conduite sans l'enfermer dans la doctrine. De toute façon mon humain déteste l'enfermement, tout comme moi alors vous vous imaginez bien qu'il n'a pas trouvé en Dieu une entité tyrannique et rigide. Dans sa vie en général, Nikolaï est de la vieille école en matière de femmes, de toutes ces nouveautés sexuelles et de genre, des relations familiales, des Etats… mais malgré ça il est adaptable. Après tout, les Lockwood sont tous athées, et ouverts à de nouvelles expériences… si vous voyez ce que je veux dire.
Si je reviens à nos deux moutons, ils ont eu le culot de postuler dans un restaurant français, la cuisine qui leur parlait le plus et ils s'y sont donnés. A côté de ça, je continuais des chroniques afin de sauver ces pêcheurs humains du mauvais goût de tomber dans d'exécrables penchants. J'attirais quelques créateurs qui aimaient vraisemblablement mon style et ma façon de dire les choses. Notre troisième activité, commune malgré moi, consistait en la rencontre de gens peu fréquentables, des coups de main pour ces mêmes personnes, la création d'un réseau, mettre en contact plusieurs gens peu fréquentables ensemble, s'occuper des transactions, récupérer son du, gagner la confiance des autres finalement. Et prendre petit à petit le contrôle, devenir indispensable et être en position de négocier.
Cela dura pendant deux ans. Notre vie était bien remplie entre la nouvelle villa familiale, les enfants, les affaires, l'apprentissage, Max, mes chroniques, les aventures d'un soir. Et certaines aventures plus dangereuses. En janvier 2006, Nikolaï fit la rencontre des McKenzie.

***

Le pick-up cabossé rebondit pendant que Yulia-Minerva et Nikolaï font la gueule, siège passager. Max conduit sans rien dire, une cigarette aux lèvres. L'Arizona est une région bien trop chaude, heureusement que l'intérieur de la voiture est frais. Nikolaï est une climatisation à lui tout seul. Il déteste ce climat. Il déteste aussi cette voiture miteuse, c'est pour ça qu'il ne la conduit pas. La végétation est sèche malgré le mois de janvier. Ça ne ressemble ni à l'Ukraine ni à la Russie et c'est sans doute en hiver que leur pays leur manque le plus.
Par la fenêtre, on peut voir la végétation sèche, qui donne si peu d'ombre. Plus haut il y a les forêts, mais ce n'est pas là qu'ils vont. Ils se sentent comme deux cow-boys en chasse. Sauf que Nikolaï a plus l'air d'un homme d'affaires et que les indiens qu'ils cherchent n'ont plus d'arcs et qu'ils sont bien fournis. Par contre ils continuent de piller les marchandises. Plus ils avancent dans la ville, plus ils découvrent un quotidien déprimant, des amérindiens qui sont soit en costume traditionnel pour un semblant de tourisme soit drogués jusqu'à la moelle sur un bord d'une maison. Nikolaï a été prévenu, la population autochtone est une grande consommatrice d'alcool à bas prix, de crack hybride et d'héroïne impure. Une bande de jeunes caïds a volé un stock il n'y a pas longtemps. Nikolaï peut comprendre mais il n'a pas le temps avec les amateurs ignorants comme eux. Ce qui est étonnant c'est que malgré leur stupidité, ils ont réussi alors Max et Nikolaï se sont déplacés jusqu'à la réserve. Ils cherchent une grosse brute et sa bande. Ils posent la question mais personne ne dit rien, solidarité ethnique oblige. Et comme souvent c'est un gamin qui s'occupe de jouer les éclaireurs, ils voient ce gamin qui les espionne de l'autre côté de la rue. Max veut tout de suite aller le voir mais Nikolaï l'en empêche. Il s'approche du gamin qui a un air revêche, qui fera tout ce qu'il faut pour lui vider les poches.

« Salut. Tu devrais pas être à l'école ? »

« Tu devrais pas être chez les blancs ? »

« Ecoute petit, j'suis sourd et j'suis pas un amerloque alors va falloir que tu parles moins vite. »

Le gamin a un air malin, il voit en Nikolaï un adulte blanc retardé et gentil, un bon pigeon. Nikolaï fait exprès de sortir un portefeuille de sa poche et il commence.

« Bon, tu sais qui on cherche... »

Le petit attrape le portefeuille et se glisse entre Max et Nikolaï. Mais le russe a prévu le coup, il tend le bras attrape le poignet fermement et une vague de froid fige le gamin qui a soudainement un regard terrifié. Nikolaï remonte ses lunettes de soleil.

« Tututut. Tu croyais que ç'allait être facile ? Je t'aurais donné de l'argent si tu m'avais répondu pourtant … Mais maintenant … écoute moi bien si je te laisse comme ça tu ne récupèreras jamais tes muscles et en plus d'être coincé dans ce village paumé, pauvre et abandonné de l'Amérique, tu ne pourras plus jamais bouger. »


La vague de froid qui bloquait les cellules musculaires, se retire petit à petit mais le petit reste immobile. Max récupère le portefeuille. Il veut le gifler mais Nikolaï le retient d'un regard.

« Alors tu peux me dire qui est le colosse dont on parle et où se trouve-t-il ? »

Nikolaï sait que les images parleront mieux au gamin. S'il y a un grand indien quelque part il le lui dira. Yulia se pose sur son épaule et se penche vers le gamin avec son regard inquisiteur.

*Il sent parfaitement la campagne cet enfant. Il avait un beau visage c'est dommage qu'il soit pauvre.*


Il ouvre les yeux face à cet animal qu'il n'a jamais vu. Et semble bégayer. Il semble reconnaître Nikolaï, il doit avoir déjà vu un daemonien vu qu'il a l'air à la fois de comprendre et d'avoir encore plus peur. Il bégaye alors Nikolaï ne comprend rien. Puis il s'échappe en courant avant même que Nikolaï n'ait pu lui donner un billet. Nikolaï se tourne vers Max bien plus à même de lui donner des réponses que la capricieuse Yulia.

« Apparemment celui qu'on cherche serait comme toi, comme nous. Il s'appelle McKenzie et il a de la famille. On l'appelle l'ours. Il est vers le parking. »


Le russe fait un grand sourire à l'ukrainien qui reste plutôt inquiet. Nikolaï n'a pas peur, son heure n'est pas venue, il est confiant et il en déjà vu d'autres. Ce qui l'intéresse c'est plutôt cette histoire de parking. C'est vrai qu'ils se sont garés au hasard vu qu'il n'y a pas grand monde. Ils retournent au café demander où se trouve le parking et les regards deviennent noirs et méfiants. Alors il fait un coup de bluff. Demandant à Yulia de venir sur son épaule, il lance un regard entendu au barman.

« Je viens voir l'Ours. »

Le même regard semi-terrifié semi-respectueux le scrute.

« Descendez deux kilomètres par la route,le casino, en face de l'école. »

Une fois passée l'école, ils se garent et effectivement une bande se tient sur le bord d'un bâtiment avec des battes et des bouteilles. Ils regardent la voiture puis les deux étrangers sortir et s'approcher.

« Salut les gars. »

Pas de réponse. Puis un des jeunes hommes, presque adolescents siffle et un immense apache, se lève de derrière un mur. Il est plus grand et plus musclé que toutes les personnes présentes.

« Vous êtes qui ? »

« Je suis Teplovoy et voici M. Tu dois être McKenzie. »


« Vous voulez quoi ? »

« Récupérer ce que vous avez volé. »

Nikolaï sort son pistolet et le pointe sur le gros. Max reste en arrière, un couteau dans une main. Les gars sortent leurs battes.

« Et comprendre comment une bande d'amateurs comme vous avez pu faire ce coup. Bien que toi… tu es impressionnant. »

McKenzie s'approche, menaçant, vers Nikolaï, Max se rapproche.

« Mais des comme toi j'en ai vu pas mal, des plus méchants et des plus armés. Sauf que de toute façon avec une balle dans le cœur les muscles ça ne sert plus à grand-chose. »


Le colosse s'arrête, tendu.

« Écoute, tu t'attaques à plus grand que toi. Je reviens ce soir ici 8h et je récupère ce que vous avez volé, soit les 2 millions que ça valait. »

Il se retourne, laisse Max assurer ses arrières. Ils repartent, font un tour en montant dans les hauteurs.
Et quand ils reviennent, personne ne se tient sur le parking. Sauf que Nikolaï a pris un tour d'avance, il sait où habitent les McKenzie. Il est en colère et déçu, silencieux jusqu'à la baraque pourrie, presque une cabane qui tient à peine debout. Et il n'entend pas du dehors les cris mais Max lui dit en signant qu'une femme crie. Il rentre et l'état est pire que l'extérieur, ça lui serre presque le cœur de voir ce gamin gâcher sa vie à chercher des noises aux plus grands. En passant l'entrée il sent une odeur délicieuse et il se dirige vers la cuisine. Entre des bouteilles à demi vidées, il voit sur la table, un mille feuilles. Et il se retourne vers Max, sans comprendre. Comment ce dessert français, manifestement fait maison s'est il retrouvé ici. C'est lui qui aperçoit la jeune femme derrière Max en premier, il le pousse pour faire face à elle et son fusil. Avec elle, il ne sourit pas. Elle dégage quelque chose de dangereux, de menaçant, de mortel et d'absolument pas aimable. L'instinct de Nikolaï lui dit de fuir.

« On cherche McKenzie. »

« En voilà une face à vous. Qu'est-ce que vous voulez à mon frère. »

Elle est froide et impassible. Évidemment l'arme est gelée et le mécanisme ne peut pas marcher mais elle ne le sait pas.

« Qui a fait ce gâteau ? »

La montagne se plie dans l'encadrement de la porte, les yeux froncés devant Nikolaï.

« Tu n'es pas venu. »


« Je n'ai ni l'argent ni la marchandise. Mon vieux s'est cassé avec ma part. »

Une hyène surgit d'un côté, l'air mauvais. Nikolaï réfléchit, Max sait déjà ce à quoi il pense.

« C'est toi qui a fait ce gâteau ? »

Il montre le gâteau et Yulia, déjà dessus, l'examinant de tous les côtés.

« Ouais. »

« J'ai une offre à te faire. Ce serait possible qu'on en parle sans ce fusil ? »

McKenzie ours est suspicieux, il doit beaucoup d'argent et il est pris au piège alors cette histoire d'offre il n'y croit pas trop. Et McKenzie femme en colère, n'a pas bougé d'un poil.

« Tu peux la faire là ton offre. »

« J'ai besoin d'un gars comme toi dans mon équipe. »

La hyène grogne mais Nikolaï ne l'entend pas.

« Tu dois 2 millions à Ramirez. Tu vis dans un taudis, la réserve indienne est rejetée de la société et même dans la réserve t'es considéré comme un démon ou un sorcier. Tu veux t'en sortir ? Très bien je comprend, mais voler les gros tu sais pas faire ça. T'es qu'un gamin. J'peux t'apprendre comment réussir là-dedans. Tu peux sortir de ce trou. Tu peux avoir un avenir. Je veux ouvrir un restaurant. Sauf que j'ai besoin de gens doués. Et t'as l'air d'être un sacré bon pâtissier. Je t'offre un job à Santa Barbara, tu bosses pour moi et j'efface tes dettes. T'as l'air de valoir mieux que ça. J'prends un risque énorme à te proposer ça mais tu as l'air d'être quelqu'un de droit, à payer pour tes frères alors qu'ils ont peur de toi. »

Les deux McKenzie ne relâchent pas leurs mâchoires serrées.

« Tu vas finir par te faire tuer si tu restes ici. Les gens avec qui tu veux jouer. Ils seront moins tendres que moi. A toi de voir. Si tu veux rêver en grand… ou si tu préfères mourir pauvre et misérable assassiné par les tiens. »

On lui a peut-être jamais dit ça, qu'il était une victime, que la mort était proche, que c'est un gamin. Nikolaï frappe fort, dur et vite. Il fait fondre le fusil et s'en va en faisant signe à Max de le suivre. Une fois dans la voiture il lui demande.

« Tu penses qu'il va venir ? »

« Je sais pas c'est rapide. Mais t'as raison. J'pense qu'il veut s'échapper. Et la fille encore plus. Je pense qu'il s'est passé quelque chose chez eux. T'es quelqu'un de confiance, il suffit juste qu'ils l'aient senti. »


« Putain j'espère que ça va marcher. T'as vu son mille feuille. On peut ouvrir le resto dans l'année avec un pâtissier comme ça. »

Ils restent à attendre et finalement décident de partir. Mais la montagne les rejoint.

« Moi c'est Kuruk. Et si je viens, ma sœur vient. »

La sœur se tient sur le pas de la porte, l'air tout aussi méfiant et menaçant.

« Il faudra qu'elle fasse ses preuves. Je t'attends mardi prochain à 8h devant La Tour Eiffel à Santa Barbara. »


***

C'est comme ça que les McKenzie nous ont rejoint. Je ne sais pas exactement ce qui les a fait venir. Peut-être que je représentais un espoir de sortir de leur désert. Ils avaient l'air d'avoir été maudits et ils pourrissaient, sans exploiter leur potentiel. Je sentais vibrer en eux ce que je cherchais pour m'entourer, une résistance, une rage de vivre. Des combattants. Ils ne valaient pas Max, ils n'avaient pas sa technique et son expérience mais ils connaissaient eux aussi la violence du monde. Ils connaissaient les autres hommes, surtout Liluye, la personne la plus méfiante que j'eus jamais rencontré. De nous quatre, et plus tard de nous six, elle a toujours été la plus dangereuse, impossible à deviner, colérique et agressive. Elle n'a jamais souffert aucun compromis. Kuruk était bien plus facile à vivre, c'était un bon esprit, je me suis très bien entendu avec lui. Et il était fort, fort comme un ours. Il mettait des adversaires KO en un coup. Dès qu'ils nous ont rejoint on leur a appris à cuisiner, Liluye était aussi acharnée que têtue et Kuruk était doué naturellement en pâtisserie, plus que nous ne le serions jamais. A côté de ça, je les formais à d'autres activités autant que je les testais à vrai dire. J'avais besoin de gens de confiance autour de moi, surtout si je voulais assouvir mon ambition. En fait plus que ça, je n'avais jamais supporté qu'on me donne des ordres. L'argent n'était pas mon but, je voulais du respect, de la liberté et du pouvoir. Je voulais être en mesure de protéger la vie et l'honneur de chacun qui m'entourait. Et pour accéder à cela, il me fallait être plus fort, plus fiable, meilleur. Mais seul je n'étais rien et je le savais. S'entourer, c'est la clef pour tout. J'avais cru tout perdre, j'avais souffert ce que personne ne dit et j'avais obéi pendant des années comme un pantin. Quand j'y pensais, je m'en rendais encore malade, ça m'était insupportable. J'avais été faible, je n'avais pas su protéger ma famille, par deux fois. Je n'avais pas su me protéger ni moi ni la princesse qui me servait de d'âme et qui ne me méritait pas. J'avais perdu des amis. J'étais sourd. Et j'avais la foi, je savais que je n'étais pas seul et que je pouvais devenir meilleur. Pour ça, je devais donner tout ce que j'avais dans les entrailles, et laisser au passé ce qui appartenait au passé, pour ne plus jamais en parler ni même me souvenir. S'exiler aux Etats-Unis était à la fois une véritable torture pour un patriote comme moi et à la fois une chance inespérée de tout recommencer. C'est pour ça que je m'étais mis à la cuisine, je retrouvais enfin quelque chose qui m'épanouissais, une tâche dans laquelle je créais quelque chose de nouveau pour offrir du plaisir aux autres. Repartir dans mes autres activités c'était par goût du luxe, par habitude. Les affaires, c'est mon quotidien. Il y a des choses qu'on ne ressent que de l'autre côté de la légalité, il y a des choses qui ne sont justes et qui n'ont de sens que là. Le gouvernement n'a pas vraiment de sens, ou n'en a plus. Je suis les règles du seigneur, mes propres règles et celles des hommes. Rencontrer Max, c'était une des plus belles choses qui me soient arrivées en Amérique. C'était comme trouver un frère d'une autre mère. J'ai tout de suite senti qu'entre nous rien ne pourrait se briser. Pas besoin de parler, pas besoin de se justifier, pas besoin de s'excuser, pas besoin de cacher. Avec lui je ne me suis jamais senti diminué. Et j'espère que c'est réciproque. Parce que Max aussi avait ses handicaps, avec ce qu'il avait vécu… ses saletés de douleurs chroniques. D'ailleurs c'était pas le seul, Liluye et Kuruk chacun avait leurs handicaps. Une vraie équipe de bras cassés. Enfin … ça c'est sur le papier. En vrai on se complétait assez bien. Et justement, ceux qui savent ce que ça fait de souffrir, ce sont ceux là qui sont capable du plus grand. Kuruk avait été amputé, et malgré les tatouages on pouvait deviner de grosses marques de brûlures sur son corps. Liluye, elle… elle faisait de l'épilepsie. Kuruk s'occupait toujours d'elle dans ces moments là. C'était toujours imprévisible, elle était imprévisible en général. Son histoire, on ne l'a su qu'à demi-mots des années plus tard. Et on l'a toujours plus ou moins su, elle n'a pas eu la vie facile, encore moins que son frère si c'est possible.
Finalement c'est pendant l'été 2006 qu'on a acheté, rénové et créé le Tsarine, mon premier restaurant. Les premiers moments … eh bien c'était pas fameux. On servait des choses délicieuses … quand on arrivait à s'organiser pour les servir. Mais Max, Kuruk et moi, et peut-être Liluye qui sait, on a vraiment passé des bons moments à retapé tout le restaurant, à leur apprendre la langue des signes, Dim et mon neveu nous aidaient de temps en temps. Je crois qu'on s'est tout de suite senti bien ensemble, ça a toujours été le plus important pour moi, si la base n'est pas solide rien ne peut être construit. Je ne dis pas que parfois ça n'explosait pas mais ça n'empêchait pas qu'on s'entendait bien. Nos journées étaient chargées mais je n'ai jamais eu l'impression d'avoir à travailler réellement. Nous faisions les tournées le midi et le soir, 5 jours par semaine, et nous utilisions le restaurant comme quartier général pour le reste, les temps libres et les jours de congé de semaine ou bien les jours que je prenais pour certaines missions. Notre restaurant n'était pas très côté mais c'était un endroit chaleureux, on y mangeait bien et on en avait pour son argent. Avec mes relations petit à petit, il s'est rempli d'expatriés européens et de contacts plus ou moins réputés. J'ai découvert aussi que ma très chère et resplendissante âme s'était mise à écrire des articles de mode. Je savais qu'elle avait un certain goût de la beauté mais de là à éduquer les humains, jamais je n'aurais pensé qu'elle fut à ce point généreuse en conseils. Enfin … ce n'en était pas vraiment, plutôt des critiques qu'elle faisait passer pour des conseils. Il n'empêche qu'elle insista fortement pour que nous quatre ayons une allure décente. J'étais désolé pour les autres qu'ils dussent s'y conformer. Sauf Liluye qui, définitivement n'aimait pas les robes. Ce qui n'a pas changé, et on ne l'embête plus avec ça, ma mâchoire s'en souvient encore. Pourtant elle n'était pas la plus forte d'entre nous. La bagarre comme elle l'appelle ça, elle nous l'a toujours laissé. Kuruk apprécie ça particulièrement mais Max est plus fort encore. Il a pratiqué des arts martiaux pendant des années. Et moi … j'ai toujours foncé dans le tas, j'ai appris ça à la sauvage avec des copains. Alors disons que j'ai beaucoup de réflexes et je suis plus rapide, plus réactif dans les moments imprévisibles. Et j'ai des avantages avec mon don.
On s'amusait bien. Je crois que c'est ça qui a changé entre le moment où je travaillais pour Vassily et le moment où j'ai moi même pris mes responsabilités. J'ai toujours fait en sorte qu'on travaille ensemble sur un pied d'égalité, que chacun joue son rôle et que même en restant sérieux on puisse lâcher la pression. Notre relation s'est toujours basé sur la confiance et non sur la crainte. Je les ai toujours sorti de tous leurs problèmes parce que c'était mon rôle et qu'ils comptaient sur moi. Je ne les lâcherai jamais, ni eux, ni ma famille.
Ça a duré deux ans. Et en 2008 ma vie a changé.
J'ai reçu un message signé V. Je savais instantanément qui c'était.

Teplovoy,
Ma cousine Magdalena est hospitalisée à Los Angeles.
Tu me rendrais un service dont je me souviendrais si tu allais lui rendre visite.
J'ai entendu que tes affaires fructifiaient, je t'en félicite. Je suis sûr que nous pourrions discuter sur des échanges profitables à chacun. J'ai de la marchandise qui pourrait t'intéresser. Et toi aussi.
V.

  
MessageDim 4 Fév - 17:23
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Date d'inscription : 04/02/2018Nombre de messages : 23Nombre de RP : 2Âge réel : 40Copyright : AkiAvatar daëmon :
Nikolaï LockwoodNothing will be the same...

Histoire 4/4


Nikolaï se présenta au comptoir des réceptionnistes pour demander la chambre de Magdalena. Il fit répéter deux fois le numéro de chambre vu que la réceptionniste ne le regardait même pas en parlant. Vassily ne lui ayant rien précisé sur le service, il devina qu'il n'en savait probablement rien, Magdalena, des années auparavant ne voulait pas lui parler, et vu sa résolution, rien ne devait avoir changé. Département d'oncologie, elle avait une place et ça faisait sans doute quelques semaines qu'elle était là. Nikolaï détestait être là. Les hôpitaux n'avaient été que des places maudites où les gens mouraient inéluctablement. Il s'apprêtait à parler au médecin, lui dire deux/trois mots et repartir aussi vite qu'il était venu. La dernière fois qu'il l'avait vu c'était une gamine de 17 ans avec du caractère. Il ne l'avait pas oublié mais elle sans doute. Il savait de toute façon qu'il n'était pas le bienvenu dans sa vie. Il toqua à la porte et entra directement vu qu'il n'entendra pas la voix.
Magdalena était endormie, avec son daemon.
Nikolaï resta immobile, paralysé. Elle était belle, au-delà de ce qu'il avait imaginé, belle et vulnérable. On aurait dit la belle au bois dormant. A l'intérieur de sa poitrine, il sentait son propre cœur vibrer sourdement. Il n'osait respirer ou bouger et avala sa salive avec difficulté.
De ses entrailles, un frisson sortit, parcourant d'abord le cœur, les poumons, le ventre d'un frisson. Puis se propageant à travers les terminaisons nerveuses pour toucher les membres, les muscles, les bras, les épaules, les doigts. La sensation était indescriptible, entre une décharge électrique et une chaleur. Il eut une soudaine envie de pleurer de la voir dans cet endroit. Et le blanc lui allait pourtant parfaitement. Il sourit sans s'en rendre compte, incapable de retenir quoi que ce soit en lui. Il se demanda si c'était un signe divin. Ce ne pouvait être autrement. Il savait. Il savait que c'était elle.
Nikolaï n'avait plus besoin de rien. Il était heureux et paniqué. Il était terrifié et apaisé. C'était si intense qu'il pensa tomber à genoux mais son corps restait inébranlable, planté droit comme un piquet.

« Bon. Tu vas rester planter là longtemps à me regarder dormir ? »

Il ne réagissait pas et elle dut lui faire un signe de la main pour qu'il cligne enfin des yeux. Il finit par ouvrir la fenêtre à Yulia-Minerva qui s'était aussitôt rapprochée voir ce qu'il se passait avec son âme, à la barbe rousse mal rasée. Il reprit ses esprits comme une vague qui recouvrit une merveille. Il se rappela pourquoi il était là, qui elle était avec ses grands yeux curieux. Il se souvint qu'il avait une copine, que cette petite jeune avait le cancer. Son sourire s'effaça.

« Salut Magda. Je sais pas si tu te rappelles de moi, Nikolaï. L'attentat du théâtre … il y a 6 ans. »

« Ah oui … le sourd ? Tu as vieilli. »

Il sourit en faisant une grimace, faussement choqué.

« J'ai déjà dit à Vassily que je voulais rien avoir à voir avec lui. Surtout pas avec ses domestiques ou psychopathes qu'il recrute. »

« Je travaille plus pour lui. Je travaille à Santa Barbara, sur la côte. »

Elle avait le regard brillant d'intelligence. Il continua.

« Toi aussi, tu as grandi… Tu fais quoi à Los Angeles ? »

Elle lui proposa de s'asseoir après un regard méfiant.


***

C'est arrivé très vite, d'un coup. Ni Nikolaï, ni moi ne l'avons vu venir. J'ai toujours ressenti ce qu'il ressentait et lui aussi. Et j'ai toujours été bien plus maline que lui, je le savais déjà. Il a bien tenté de résister. Mais de toute façon, rien d'autre ne comptait, il se rendait complètement fou. J'ai donc attendu que lui-même s'en rende compte. Pendant un mois, nous sommes restés à un hôtel avec Max pendant que le restaurant restait aux mains des McKenzie. Il y allait tous les jours, prétextant autre chose. Elle le rejetait odieusement au début. Il ne savait pas pourquoi il insistait autant, il en avait physiquement besoin. Il est passé par tout un tas d'excuses. Essayer les plats de la région, ouvrir le marché, remplir son contrat auprès de Vassily pour éviter les conséquences, de l'empathie pour une enfant atteinte de cancer. Le seul naïf qui y croyait encore c'était lui. Il était en couple, prêt à se poser avec quelqu'un de bien dont il se croyait amoureux. Mais nous n'avions jamais été comme ça. Aussi pleins. De sourires, de rires, de provocations, de yeux qui pétillent, de frôlements de mains. Il n'avait jamais été aussi vivant, il était plus fort, plus rayonnant, plus grand, plus vif. Moi je savais que nous allions au-devant d'ennuis. Mais je savais aussi que tout ceci en valait le coup. Qu'il n'existait aucun autre chemin et que c'était celui-ci que Nikolaï avait pris depuis qu'il était né. Une sorte de destin. Et que les ennuis ne valaient rien face à ce que nous ressentions. De toute façon rien n'avait eu d'importance et rien ne semblait plus jamais en avoir. C'est ce que je pensais. L'avenir m'aura donné tort. Tout a de l'importance dorénavant, tout et tout le monde. La vie est toujours infiniment plus belle avec ceux que l'on aime et chaque personne qui s'ajoute agrandit le cœur.

***

Nikolaï entra dans la cafétéria de l'hôpital. Il se sentait un peu sonné. C'était le jour de son départ pour rentrer à Santa Barbara. Il avait passé l'après-midi avec Magdalena. Yulia-Minerva, posée sur son épaule demandait un thé et il se commanda aussi un café noir. La dame du comptoir regarda l'oiseau avec un air méprisant mais l'allure de Nikolaï le rendait aussi incommode qu'extraverti.
Max l'attendait à l'hôtel avec leurs valises.
La seule personne qui restait dans la cafétéria était un homme en fauteuil roulant dans un coin, avec une biche à ses pieds. Il tournait le dos à tous, regardant la fenêtre.
Nikolaï s'assit en face de lui spontanément. Quelque chose n'allait pas. Il se sentait lourd, l'air qu'il respirait semblait empli de plomb. Il prit sa tête dans ses mains. Ses yeux restaient fermés. Il avait peur de pleurer s'il les rouvrait. Une masse confuse de pensées pesait sur son esprit. Il n'avait pas envie de sortir de l'hôpital, il n'avait pas envie de revenir à Santa Barbara, il n'avait pas envie de la laisser là, il n'avait pas envie qu'elle ait ce cancer, il n'avait même plus envie de ce café. Brusquement il frappa la table du poing. Son café se renversa en partie sur son sucre que la chouette vola pour ne pas gâcher. Nikolaï ne regardait pas l'homme en fauteuil, juste la table, les épaules voûtées.

« Je crois que ... »

Il ne put finir.

« Il y a cette fille, cette femme dans cet hôpital. Elle est … brillante. Pas qu'intellectuellement, elle est … je sais pas. On dirait une étoile. Elle est belle, elle est cultivée, elle est forte et drôle et ...Et elle a le cancer. »


Il ferma les yeux et expira dans un souffle de désespoir.

« Je crois en Dieu. Mais ça me paraît … injuste. Pourquoi offrir au monde quelqu'un comme elle s'Il voulait la reprendre ? Quel genre de cruauté est-ce ? »

Il profitait d'un silence attentif pour vider le lourd sac qui le pesait.

« Je dois partir pour rentrer retrouver les miens. Mais j'arrive pas, quand je ferme les yeux… elle est là. Ça me déchire le cœur de la quitter. Alors que … je la connais depuis un mois. Je savais dès le début qu'elle était malade mais je... »

« Vous êtes amoureux. »

Yulia arrêta de boire son thé pour observer l'homme qui regardait toujours par la fenêtre, avec un air abattu, désabusé, touchant et triste à la fois. Ce fut elle qui prit la parole, vu que Nikolaï n'avait pu l'entendre.

« Évidemment. »

« C'est rare. C'est précieux. »

Yulia se tut car il avait raison. Ils se regardaient, se jaugeant. L'homme était un fin psychologue, il avait ce regard intelligent, perçant.

« Nikolaï est sourd, si vous voulez lui parler faites le lui comprendre. »

Elle retourna à son thé, finalement désintéressée mais sachant qu'elle avait éveillé un certain intérêt. L'homme en question fit tourner sa chaise et toucha l'avant-bras de Nikolaï qui se retourna vers lui avec un sourire triste. Il lui parla en articulant excessivement et Nikolaï ne comprit pas.

« Parlez normalement, je comprendrai. »

« Pourquoi venir me parler alors que vous êtes sourd ? »

Il se rendit sans doute compte de sa brutalité et rectifia.

« Vous ne me regardez pas, et vous parlez sans entendre la réponse. Pourquoi ? »

Nikolaï se passa une main dans ses cheveux.

« Parfois on a pas besoin de réponses. Et … pourquoi vous restez à l'intérieur alors que vous pourriez sortir ? »

« Je ne peux pas marcher. »

« Ça ne veut pas dire que vous ne pouvez pas sortir. »

« Mais ce sera différent. Je vais être dehors et je serais handicapé. Les gens regarderont. Je n'aurais plus les mêmes sensations. »

Nikolaï n'avait pas besoin de comprendre tous les mots pour les deviner. Il comprenait l'état d'esprit de cet homme, qui venait de perdre l'usage de ses jambes.

« Je suis aussi différent. Et pas seulement parce que je suis sourd. Comme vous. On est toujours différent, et devenir autre chose ce n'est pas la fin. C'est la fin si vous baissez les bras. »

Nikolaï fit chauffer son café qui commença à bouillir.

« Comment vous appelez-vous ? »


« David. »

« Au lieu de juste regarder, ça vous dirait que je vous emmène dehors ? »

David eut l'air paniqué, sa biche se réveilla.

« J'ai besoin de prendre l'air. Promis juste un petit tour. Il fait bon et on pourra peut-être voir les étoiles sur ce banc. »

Il montra le banc en question. La dame de la cafétéria était partie, il faisait presque nuit. La petite cour de l'hôpital, qui ressemblait davantage à une clinique, présentait un banc face à la fenêtre.
Nikolaï voyait l'indécision dans le regard de David qui se mordait la lèvre, pesant le pour et le contre.

« D'accord. »

Nikolaï se leva et attrapa David sous les genoux pour le transporter. Il était lourd, ç'avait dû être un beau jeune homme plein de vie avant. La biche avait des roulettes pour ses jambes et elle les suivit sans dire un mot. Le russe déposa David sur le banc et Yulia qui les suivait se mit sur le banc. Nikolaï se retint de dire que ce n'était pas si difficile, l'autre devait le savoir. Il se mit à penser à Magdalena qui devait dormir dans sa chambre. Il avait la furieuse envie de la rejoindre et de la serrer dans ses bras. Elle n'avait jamais montré le moindre signe de faiblesse face à lui bien qu'il se doutait que la situation devait être terrible à vivre. Les circonstances de cette soirée étaient particulières, il sortit donc un paquet de cigarette à peine entamé qui appartenait à Max et en proposa une à David qui accepta volontiers.

« Pourquoi vous la quittez si vous l'aimez ? »

Nikolaï ne se rendit pas compte que l'homme lui parlait et il dut le faire répéter quand il lui toucha le bras.

« J'ai ma vie qui m'attend. Elle ne m'aime pas. Et elle va peut-être mourir. »

Chaque raison était aussi bonne que futile. Dans sa vie il y avait aussi elle. Il pouvait la conquérir. Elle avait autant de chance de vivre. Et même si elle mourrait, elle ne perdait pas en importance. Il sortit son portable qui vibrait pour répondre au message de Max. Puis il eut une idée.

« David… je ne sais pas si je vous en demande trop. Vous pourriez … vous pourriez veiller sur elle pour moi ? »

Il avait cet air implorant, avec ses grands yeux clairs qui faisaient fondre tout le monde, ce regard d'enfant désarmant.

« Je vous donnerai mon numéro de téléphone et je paierai pour vos soins. »

« Pourquoi vous ne le faites pas vous-même ? »

Nikolaï laissa un temps pour réfléchir et ses yeux regardèrent dans le vide.

« Des affaires m'attendent. Je les ai retardé d'un mois mais ce ne sont pas le genre d'affaires qui peuvent attendre indéfiniment sans faire de victimes. »

Il écrasa sa cigarette sous son pied.

« Elle vous fera voir le temps moins long. Vous verrez … c'est quelqu'un de spécial. »


Il n'osait en dire plus, de peur d'en faire trop. Il était redevenu sérieux, pour négocier comme il le faisait à son habitude. Avec son air profondément sincère il inspirait la confiance.

« Je veux bien essayer. »

Nikolaï ne put empêcher un énorme sourire de se plaquer sur son visage. Il prit l'homme dans ses bras pour une accolade chaleureuse. Il finit par lui prendre la main et la secouer énergiquement.

« Je vous remercie ! Vous ne le regretterez pas. »

David avait toujours cet air fascinant et double dans son regard mais il avait donné sa parole à Nikolaï qui estimait toujours l'honneur d'un homme à sa parole. Un silence passa, Nikolaï eut le temps à la fois d'être satisfait puis triste de nouveau en pensant à cette femme qu'il laissait. Une larme s'échappa sans même qu'il ne s'en rendit compte. Yulia volait dans la nuit, sans faire un bruit, sous la lune. Il murmura comme pour lui même.

« Prenez en soin. Ça vaudra la peine. »


***

David… David Bloomberg a toujours été quelqu'un d'extraordinaire. Je n'ai jamais su exactement pourquoi il avait décidé de me faire confiance, peut-être par ennui, par désespoir, parce que je représentais quelque chose de nouveau. Cette nuit là, j'ai rencontré un ami, c'était le destin. Il avait trop souffert et il était abîmé mais il m'a dit que cette nuit là, il a recommencé à croire en quelque chose. David était un cadeau posé sur mon chemin, une opportunité que j'ai su saisir. Il est allé voir Magdalena comme il l'avait dit. Nous échangions par messages. C'était neutre au début. Petit à petit Yulia a vu le ton de David changer. Deux semaines après il m'a conseillé de retourner la voir. J'en avais très envie. Une semaine après je repartais pour quelques jours, toujours avec Max qui sentait que quelque chose avait changé même si nous n'en parlions pas. Et surtout ma fiancé qui doutait, je n'avais jamais été démonstratif mais j'étais particulièrement distant.
Quand je la retrouvais elle me prit dans ses bras. Je me souviens encore de ce moment. Elle se comportait de la même façon à côté de ça, toujours aussi royale, déterminée, droite et brillante. Je restais longtemps discuter avec David, et nous ne parlions même plus de Magdalena, plutôt de lui, de moi, de nos histoires, il était curieux. Les deux me conseillèrent de porter un implant cochléaire pendant nos discussions, qui pourrait me faire retrouver une partie de mon ouïe. Je revenais chez moi au bout d'une semaine pour gérer des affaires du restaurant et d'autres types d'affaires mais aussi pour en parler avec ma famille. Eva ne pouvait s'empêcher de sentir quelque chose de différent, ils se posaient tous des questions sur ce que je faisais à Los Angeles, et elle était particulièrement suspicieuse concernant mon travail. L'opération potentielle la détourna de ce qu'elle aurait pu comprendre. J'en parlais beaucoup avec Dim qui voulait que je sois sûr, que le choc ne soit pas trop violent, que je ne me fasse pas de fausses attentes. C'est lui qui m'accompagna à Los Angeles dans l'hôpital en question avec mon équipe. Max et Dimitri s'entendant particulièrement bien. Je retrouvais David là-bas. Et je me rendais compte que je n'en avais même pas parlé à ma fiancée de l'époque, elle était la dernière personne avec qui j'avais envie de parler de tout ça. Magdalena était encore un secret que seuls Max et David connaissaient. Dimitri la rencontra à demi par hasard alors qu'elle était venue me voir quand j'étais encore sous anesthésie. Il me l'a dit bien après et je ne m'en suis même pas rendu compte. Je ne sais même pas ce qu'elle m'a dit mais il m'a raconté qu'elle s'était lovée contre moi. Dire que je n'en ai aucun souvenir…
David allait mieux moralement et ça se sentait, c'était quelqu'un de particulièrement agréable, il discuta beaucoup avec les McKenzie, mettant Liluye à jour et devenant quelqu'un de très joyeux avec Kuruk. Comme s'ils se connaissaient depuis longtemps, ils étaient très naturels entre eux. Il y avait une alchimie qui faisait que ça fonctionnait. C'était surtout sa relation avec Liluye qui m'étonnait. Elle semblait le tolérer, ce qui était étonnant pour son caractère.

***

Nikolaï papillonna des paupières. Le soleil matinal réchauffait par la fenêtre. Yulia-Minerva sur un bord du lit le regardait. Il porta sa main à ses oreilles, touchant les appareils qui les entouraient. C'était un moment important mais il n'avait rien à dire. Le silence habituel était toujours là. Sa vie était pareille à ce qu'elle avait toujours été. Il pensa aux siens, à sa famille, à son équipe. Sa sœur qui ne pouvait être là, son neveu et ses nièces. Il pensa à son père. A son frère qui l'attendait quelque part dans cet hôpital. Il pensa à Max, son meilleur ami, comme un inébranlable soutien. Aux McKenzie, leur joie, leur loyauté. David et son écoute, son intelligence, sa douleur. Magdalena, dans sa chambre, il n'avait jamais entendu sa voix. Tous ces gens qu'il avait rencontré dans le silence. Il pensa à sa mère, sa mère qui avait perdu la vie où il allait retrouver l'ouïe. Il pensa à son Dieu et prit sa croix dans le creux de son poing. Avec lui, il se sentait fort, il se sentait guidé sur un chemin, il était sûr d'où il allait. Et Minerva, qui partageait ses pensées, sa vie, son âme. Il se sentait plein. Elle partageait aussi son appréhension.

//

Il était dans la salle avec une femme qui s'occupait des réglages. Max restait silencieux sur le côté. Son cœur battait fort. Même Yulia ressentait une pointe de stress. Dimitri était debout derrière son frère, les mains sur ses épaules. Il se recula quand la dame leur dit qu'elle allait l'activer d'abord à un son minime pour ne pas choquer le cerveau, pas habitué à recevoir cette tonalité. Nikolaï était confiant, il souriait légèrement. Il cherchait à rassurer ses deux frères.
La première chose qu'il entendit fut l'ampoule qui grésillait si faiblement. Il se demanda d'où venait ce grésillement comme un bruit parasite, se demandant si l'appareil marchait vraiment. La dame en face de lui remua ses lèvres et comme sous l'eau, comme s'il était loin, il entendit des sons.
Ses sourcils se froncèrent, ses lèvres tremblèrent. Il cacha sa bouche derrière ses mains, abasourdi. Et il hocha la tête en signe d'affirmation. Il entendait. Yulia se roula contre lui, envahie par une certaine émotion. Il ferma les yeux, luttant contre les sanglots. Dimitri s'agenouilla devant lui en lui tenant les mains et Max l'enlaça maladroitement. Ils faisaient comme s'ils ne voyaient pas Nikolaï pleurer de joie, incapable de se retenir. Il n'arrivait même pas à parler, le simple son de sa voix l'aurait effrayé. La dame lui donna un mouchoir qu'il utilisa rapidement pour effacer les traces de vulnérabilité. Il réussit à parler pour indiquer qu'il entendait bien. C'est Dimitri qui lui prit le bras pour le faire sortir de la salle, pendant que Max remerciait la dame du plus chaleureusement qu'il pouvait. Nikolaï se demanda où était Magdalena, il aurait aimé la voir.
Mais il oublia cette pensée quand il entendit un bruit étrange et sourd. Ce qu'il vit dans sa petite chambre d'hôpital… il ne l'aurait pas cru. Un orchestre qui jouait pour lui et dont il entendait certains bouts sans comprendre. Un sourire illuminait son visage et il tapa des mains une fois. Il se sentait inondé de reconnaissance pour tous. C'était beaucoup à assimiler pour son cerveau et sans même qu'il le sache il tomba inconscient, rattrapé in extremis par Max.

//

Il faisait nuit, Yulia prévint Nikolaï que quelqu'un toquait à la porte. Il mit quelques instants pour se rappeler où il était et ce qu'il venait de vivre et toucha ses oreilles qui n'avaient plus les implants. Ils étaient sur la table de chevet.

« Entrez. »

Le silence avait quelque chose de réconfortant, de connu. Une inconnue pas si inconnue se glissa dans la chambre.

« Pourquoi tu n'es pas venue aujourd'hui ? »

Elle s'assit sur la chaise en face de lui avec un air timide qu'il ne lui connaissait pas. Elle lui répondit en langue des signes sachant qu'il ne verrait pas ses lèvres dans l'obscurité.

Il y avait toute ta famille.

Il se redressa. Ses yeux brillaient de désir. Il avait dans son cœur un picotement électrique dès qu'il la voyait. Elle continua, presque tremblante.

Tu as pleuré ?

Il ne disait rien parce qu'il n'avait envie de dire qu'une seule chose et qu'il n'arriverait à dire que celle-là. Il tendit le bras vers elle en s'approchant. Ses doigts effleurèrent sa joue. Jamais il n'était allé aussi loin avec elle. Elle avait des larmes dans les yeux et il ne savait pas pourquoi. Il s'assit sur le bord de son lit alors qu'il était torse nu et qu'il avait encore la tête qui tournait.

« Qu'est-ce qu'il se passe ? Magda ? »

Elle ne lui répondit pas et elle finit par mettre sa tête dans son cou. Il l'entoura instinctivement de ses bras. La position étant inconfortable, il l'amena petit à petit avec lui dans son lit déjà pas assez grand à son goût. Elle se lova contre lui et il passa sa main dans ses cheveux.
Qui lui restèrent dans la main.

//

A genoux devant la statue immobile, il priait silencieux. L'intensité se lisait sur l'expression de douleur de son visage, dans les lignes de ses larmes. Le chapelet s'égrenait entre ses doigts et ses lèvres tremblaient. Dans son esprit les mêmes phrases revenaient. Il implorait la grâce de la Vierge, du Seigneur, ou de n'importe quel Saint prêt à l'aider. Celle qu'il aimait mourait et il ne le supporterait pas. C'était elle qui devait partager sa vie. Il l'avait attendu. Il s'en rendait compte maintenant. Il avait perdu tant de temps. Quand il s'était rendu compte qu'elle risquait vraiment de mourir, il lui avait tout avoué, il lui avait dit les yeux dans les yeux qu'il voulait la conquérir tous les jours de sa vie, qu'il ne voulait plus perdre de temps. Elle le refusait, elle refusait qu'il l'accompagne dans son agonie par une espèce de fierté mal placée. Il forçait pourtant et ça finissait en éclats de voix ou en larmes de souffrance.
Nikolaï avait fini par en parler à sa sœur, désespéré. Il en devenait fou, priait trop souvent, restait dans sa tête. Il n'avait plus aucune patience pour personne en affaires et heureusement que son équipe assurait ses arrières. D'habitude si loquace il s'enfermait dans sa cuisine, disponible pour personne, partant faire des footings de 2h même sous la pluie. Yulia-Minerva quant à elle était plus aigrie que jamais, capricieuse, hautaine, cruelle et froide. Elle les protégeait en les distançant de tout. Il devenait doux comme un agneau avec Magda, redevenant joueur, séducteur et attentif. Elle se lâchait de plus en plus avec lui. Parfois elle pleurait, parfois elle déprimait. Et il trouvait toujours un moyen de lui faire reprendre le sourire, un petit plat ou une danse sans rythme, des anecdotes sur sa surdité, se moquer de la chouette aigrie qui fait semblant de prendre la mouche. Il la sortait sous le nez des infirmières pour l'emmener dehors en fauteuil. Il lui ramenait tous les journaux et essayait de comprendre avec elle, s'intéresser à tout ce qu'elle comprenait mieux que lui.
Et il revenait dans cette chapelle de Los Angeles, ou celle de Santa Barbara, pour prier qu'elle s'en sorte. Pour prier pitié. Il lui avait déjà offert sa propre croix et il vérifiait qu'elle la portait. Il l'aimait tant qu'il dormait mal dès qu'il vivait à Santa Barbara.
Devant cette statue immobile, devant la Vierge, il murmurait maintenant. Il fallait la sauver.


***

Magdalena a finit par survivre. Nikolaï, ce grand dadais avait fini par quitter celle avec qui il était. Impatient que ce daemonien est, il n'a pas pu s'empêcher de la demander en mariage l'année suivante. Il était sûr de ce qu'il faisait, malgré la différence d'âge, malgré le secret de certaines de ses activités. C'était un mariage d'amour, un mariage en grandes pompes, supervisé par moi en grande partie vu que je suis le seul être avec du goût de tout ce petit groupe. Ce fut un moment particulièrement heureux. L'église était charmante, les tenues élégantes, les mariés heureux, l'alcool et la nourriture coulaient à flots, la dentelle blanche envahissait les tables et les arbres. Les mariés étaient heureux. La famille était ravie, elle incluait la jeune Magdalena avec excitation en son sein, elle qui n'avait jamais eu de famille, ou jamais comme celle-ci. Et surtout … les mariés étaient heureux. Je l'ai déjà dit ? Je préfère le répéter, c'est le point important et en général les cervelles humaines oublient les points importants. Nikolaï était le plus heureux des hommes, je pense sans excès pouvoir le dire que cette journée il n'existait aucun bonheur qui dépassait le sien. Son équipe, désormais composée de quatre personnes était plus soudée que jamais, et sa famille le voyait heureux alors ils l'étaient.
Son équipe composée de quatre personnes comptait désormais David dans ses rangs. C'était une évidence, ses qualités de gestionnaire, de trésorier mais aussi ses compétences en œnologie lui accordaient une place au sein du Tsarine. Mais c'était surtout pour ses côtés humains, son esprit intelligent et sa complicité avec les membres du groupe qui le rendait tout à fait intégré dans l'équipe. L'illégalité ne le dérangeait pas, il s'était détaché de l’État suite à ses propres expériences et se retrouver un groupe, une utilité et des sensations lui plaisaient énormément.
Pendant deux autres années, ils fonctionnèrent ainsi, travaillant ensemble. Magdalena ayant trouvé une université de journalisme à côté de Santa Barbara passait tous ses week-ends avec Nikolaï.
En 2011, James, le filleul de Nikolaï, cherchait un petit boulot et évidemment son oncle lui proposa de travailler en tant que serveur (ou plongeur selon les heures) au restaurant. Nikolaï restant toujours très attentif aux embrouilles et à l'avenir de son neveu, il a toujours aimé l'avoir auprès de lui et des siens. Bien entendu je savais que c'était une mauvaise idée. Surtout que James s'est très vite fait une place au sein de ce petit groupe de bandits alors que ce n'était qu'un jeune innocent à la coupe de cheveux vulgaire. Nikolaï n'aurait de toute façon rien laissé passer concernant son James. Et puis il a bien fallu avouer que ce petit s'y connaissait en cuisine, et il est passé aux cuisines après un baptême du feu de l'équipe. En plus de ça, au vu de son don, je savais qu'il finirait par découvrir les affaires que nous faisions en dehors du restaurant, ou parfois dedans pendant des réunions nocturnes. J'espérais qu'il aurait suffisamment de jugeote pour ne pas en parler à sa mère.
Le 1er août 2011, les daemoniens étaient révélés, ce qui ne m'arrangeait pas du tout. En fait, quotidiennement ça ne nous changeait pas vraiment. J'avais toujours été discrète ou été comprise comme une lubie exotique de Nikolaï à qui personne n'osait chercher des noises. Nous avions toujours vécu en vase clos avec des daemoniens, que ce soit dans la famille ou avec l'équipe. Les rares personnes qui m'avaient vu et avaient compris la nature différente de mon état avaient fermé les yeux ou étaient plus ou moins au courant. Par exemple, l'entraîneur en patinage qui travaillait avec le gouvernement russe et qui utilisait les daemoniens pour augmenter leur présence sur le plan international, ou encore les médecins qui s'étaient occupés de nous. A côté de ça, le domaine dans lequel nous travaillions depuis toujours était de toute façon un domaine de l'illégalité, des gens différents, de la gâchette facile et de la cachette régulière. Nous n'avions pas réellement souffert de notre statut de daemonien. Nikolaï en était fier comme un paon tout comme sa nationalité russe. Moi je m'estimais heureuse d'être ce que j'étais. Supérieure. La découverte fut plus délicate dans le sens où les gens comprenaient dorénavant tous ce que j'étais. J'ai la chance et la malédiction d'être considérée comme mignonne et inoffensive par certains, ce qui nous donnait une protection. Néanmoins nous devenions des daemoniens reconnus et cela ne m'arrangeait pas. Surtout que les américains étant bien plus stupides que les soviétiques, avaient la fâcheuse tendance à rejeter les daemoniens, pas que cela me fasse quelque chose mais cela nous mettait dans des situations ennuyantes. A l'automne nous allons rencontrer le dernier équipier de notre groupe dans des circonstances pour le moins étranges. Cyrus Khan. Il avait 15 ans et venait de se faire jeter hors de chez lui. A cette époque dès qu'on entendait quelqu'un se faire tabasser dans la rue, on pouvait être sûr que c'était un daemonien, ce qu'aucun des membres de notre groupe ne supportait. C'était un soir et ils venaient de négocier un container plein d'armes russes à un gang de latinos contre de la drogue. Sur le port de Santa Barbara, ils avaient entendu les bruits habituels de passage à tabac et ils s'étaient donc interposés, j'étais persuadée à juste titre que c'était un daemonien. En plus de ça Kuruk avait grand besoin de se défouler. Il s'est parfaitement débrouillé tout seul … ou presque, Max et Nikolaï comme des gamins n'avaient pu s'empêcher de participer un peu. Max étant en femme, il les avait surpris par sa force. En quelques instants c'était fait, nous découvrions la victime. Cyrus, complètement traumatisé, lui et son petit singe. Il était amoché mais pas en danger. Nikolaï a essayé de l'approcher mais il ne comprenait pas ce que le petit essayait de dire. Et pour cause, Cyrus Khan était bègue et souffrait de TOC. Il avait une allure misérable. Et même si c'était un arabe, Nikolaï eut pitié de lui. David s'en est donc occupé. Une dizaine de minutes plus tard son pouvoir nous était révélé sans qu'il le fasse exprès. Une rapidité hors norme, digne des comics. Un gamin daemonien perdu avec un pouvoir à potentiel et un handicap difficile à gérer ? C'était forcément le destin. Nikolaï a toujours eu un faible pour les bras cassés, les abîmés. Je crois qu'il s'est toujours considéré comme tel, une sorte de complexe depuis l'enfance, avant même sa surdité. Il a toujours cru que ceux dont on imagine qu'ils sont le moins, sont ceux qui peuvent ce que l'on n'imagine pas. Et je crois qu'ils étaient tous d'accord au moins pour donner sa chance au gamin comme Nikolaï leur avait donné leur chance. Max, Kuruk, Liluye, David et Nikolaï n'avaient jamais été des enfants de chœur, ou du moins ils avaient tous laissé ces choses derrière eux depuis longtemps. Ils avaient tous été abîmés et en gardaient les cicatrices plus ou moins visibles. Ils n'avaient pas vraiment de pitié, ils n'étaient pas particulièrement sensible. Ils pouvaient tuer sans remords pour certains, ils n'avaient pas la même morale que tous mais ils étaient là les uns pour les autres, ils étaient une famille. Et ils savaient reconnaître parfois le droit d'aider à ceux qui étaient comme eux. Rejetés. Moi j'étais la princesse de cette famille. Ils le savaient et le savent toujours. C'est comme ça.
Toujours est-il que Cyrus s'est révélé être un affreux serveur, incapable d'articuler deux mots. Il était encore plus handicapé par le bégaiement dans la communication que Nikolaï ne l'avait été par sa surdité. Nous le mîmes donc à la plonge. Et encore il avait tendance à casser des assiettes, malgré toute sa bonne volonté. Son pouvoir prenait bien trop de place. Ce qui à la fois cassait les pieds de tout le monde et promettait une future puissance extraordinaire. Je soufflais donc à Nikolaï, idiot incapable de penser par lui-même, le nom de la personne qu'il connaissait et qui avait aussi beaucoup souffert de son don jeune. Et qui par le plus grand des hasards était plus ou moins bonne pédagogue. Sa sœur. Eva-Line de son nom.
Elle accepta parce qu'on ne refuse rien aux grands yeux pleins d'amour et de sourires de Nikolaï. Et ça fonctionna plutôt bien. Il pouvait empêcher au moins que son pouvoir se déclenche n'importe comment au bout de deux mois. Et s'il jouait au muet, il pouvait même faire le service en salle. Il restait toujours peu confiant en lui-même et complètement fasciné par Nikolaï mais c'était déjà ça. J'aimais bien notre vie, entre les odeurs du restaurant, l'adrénaline de la nuit, le plaisir des yeux de la mode, la plénitude de l'amour, la chaleur familiale, les rires amicaux. Finalement la révélation n'était pas si catastrophique.
Je sous-estimais son effet sur les daemoniens. En février 2012 nous prîmes tous conscience de la précarité de notre situation quand Eva-Line dut protéger toute la famille en forçant sur son pouvoir comme jamais. Elle n'aurait pas du. J'étais en colère. Pour une fois que Nikolaï et son équipe aurait pu servir. Ils étaient prêts… ou presque. Jamais personne n'avait pu leur résister. Aucune armée n'aurait pu les arrêter par la force de leurs liens, leurs complicités et les joutes entre eux qui les amélioraient. Nikolaï était apte à protéger sa famille comme jamais. Même si l'usage de la force est tâchant. Eva-Line aurait pu nous éviter à tous cette tragédie. Son coma. Et celui de mon cher, très cher, Andreï-Feodor.

***

« Très cher Andreï-Feodor. Cela fait maintenant 37 jours et 6h que tu ne me réponds plus. Je trouve ça très indélicat de ta part. Je t'ai encore ramené du thé mais tu refuses toujours de le boire, ce qui est encore plus indélicat. Je compte ça dans la dette que tu me dois et tous les silences que tu me réponds. J'ai mangé ton gâteau en terme de paiement anticipé.
Je me prépare pour les Fashion Week. Je ne sais pas qui leur a donné ce terme, c'est à la fois complètement vulgaire et ridicule. Fashion … Je vais devoir regarder des humaines anorexiques qui défilent sur des talons plus épais que leurs cous porter des créations complètement incohérentes de couturiers qui s'ennuient tellement qu'ils décident de trouver beau l'ignorance excentrique.
Le restaurant va bien. Cyrus aussi, tu le diras à Eva-Line. James garde une énergie incroyable. Mais tu sais autant que moi, que ce petit, malgré sa coupe de cheveux dégradante, est sensible. Comme Dana, elle va mal. Elle vous en veut je pense. Ce qui est particulièrement compréhensible ! Enfin Andreï, pardonne moi de te brusquer mais ça fait long, il faudrait penser à revenir. C'est rare que je le dise mais j'imagine que tu dois vouloir l'entendre, tout le monde a besoin de vous ici. Nikolaï essaie de cuisiner pour qu'Eva-Line se réveille avec l'eau à la bouche, il lui parle beaucoup mentalement. Comme s'il devenait fou. Enfin … c'est toujours moins que Dimitri ! Il vient la voir tous les jours. Et tu verrais l'air déprimé de John, il a perdu sa petite fille chérie. Je ne cautionne toujours pas son admiration sans borne pour elle, mais je préférais au moins le voir l'écouter avec ses grands yeux fascinés plutôt que là. Et je n'ai pas à te parler de Chris. Tu te rappelles quand il chantait. Et bien je ne l'entend plus. Je ne m'en plains pas mais j'ai aussi à supporter son air triste toute la journée. Et tu sais comme l'air triste va mal aux daemoniens. Mira aussi ne va pas bien.
Tu as pensé à quoi ? Elle a pensé à quoi ? Imagine un peu si …
Je ne veux pas rater un autre rendez-vous de thé avec toi. Si tu me fais ça je risque de ne pas te le pardonner. Je suis grande seigneur et tu le sais, j'ai beaucoup de tolérance. Ou cela dépend de certaines circonstance. Je considère avoir beaucoup de tolérance serait plus correct. Sauf que tu dépasses les limites.
Je n'ai plus aucun compagnon pour discuter des frasques humaines. C'est le comble de l'impolitesse de me laisser seule pour essayer de les remettre dans le droit chemin ou du moins de les juger pour leurs travers. C'est beaucoup moins amusant de le faire seule.
Tu ne m'as jamais abandonné, j'espère donc que tu n'envisages même pas l'éventualité de le faire. De toute façon, je reviendrais demain et nous en discuterons à voix haute. Tu ne vas pas me forcer à te faire une scène, nous sommes au-dessus de ça. Je risquerai de m'hérisser les plumes. Alors que j'ai réussi toute ma vie à garder une certaine constance. Je ne compte pas la fois où j'ai du t'envoyer une plume en appel à l'aide, je préfère l'oublier c'était assez humiliant comme ça. Malgré tout ce que j'ai vu avec l'activité de Nikolaï, j'ai toujours su m'élever au-dessus de ça. Quand il a perdu l'ouïe, alors que c'est un sens assez important, je n'ai pas perdu mon sang-froid. Tout comme quand Eirik est mort, puis un autre dans les bras de Nikolaï, puis que nous avons du quitter notre magnifique territoire, puis que Nikolaï a décidé de s'entourer d'un groupe de cuisiniers ne sachant pas se tenir en société, puis qu'il soit tombé amoureux d'une cancéreuse puis qu'il ait retrouvé une partie de l'ouïe. Non vraiment tu sais que je me contiens.
Mais toi, tu oses … me faire ça. Je suis très mécontente, vache à cornes. Tu es une vache à cornes. En plus tu as perdu toute répartie.
Mon cher Andreï-Feodor. Tu me manques.
Tu me manques chaque jour, chaque heure et chaque seconde. Tu es le seul ami à ma hauteur que j'ai jamais eu. Tu es plus grand que tous et tu n'es plus là. Tu es le seul qui m'ait jamais comprise plus que je ne me suis comprise moi-même. Tu me manques et je te trouve immensément égoïste. Tu étais censé être l'empereur et je ne sais pas être l'impératrice sans toi. J'en perds l'appétit. Alors reviens-moi. S'il te plaît. Je t'attendrais. Et si tu pars, attends moi de n'importe où que tu sois. Tu sais que je pourrais te rejoindre. Mais si tu peux, il faut que tu reviennes, parce que la vie a du goût quand tu es là, et qu'il te reste encore des connaissances à apprendre, des théories fumeuses sur les films de Hitchcock sur lesquelles se moquer, des humains à juger, des enfants et des adultes à éduquer, de la musique à écouter. Ils ont même sorti une nouvelle comédie à Broadway sur Carrie de Stephen King.
Tu es trop précieux pour eux et ils ne te méritent pas. Mais moi j'ai besoin de toi.
Je reviendrai te voir demain, à l'heure du thé. »


***

Il a mis un temps fou pour se réveiller. Mais il l'a fait. Et je l'ai attendu comme j'avais promis. C'était un tel soulagement pour tous et je crois encore que c'est le délicieux fumet de bœuf Stroganov accompagné de pielmenis et de pirojkis qui les a réveillé. La vie est retournée à son quotidien ou presque. James s'étant mis à fumer régulièrement. James … James ce petit aux coupes farfelues, je l'ai toujours trouvé touchant. Il n'avait pas l'énergie dévastatrice de sa sœur, qui, si vous voulez mon avis ressemblait à mon Nikolaï, ni la douceur fragile de la dernière. Et avec les soucis de santé des deux dernières, il s'est retrouvé à la fois en charge de récupérer le moral de tout le monde et en plus de gérer le semblant de normalité de la famille. Les Lockwood sont des créatures parfois bruyantes et qui prennent beaucoup de place. La sensibilité délicate et le sens artistique de ce jeune garçon sont parfois en décalage, il a besoin de son jardin secret. Cela dit je n'excuse pas le laisser aller capillaire pour autant. Mais où en étais-je ? Ah oui le réveil d'Eva-Line et d'Andreï-Feodor. Je lui en veux encore, ne croyez pas que je suis du genre à pardonner facilement. En 2012 donc, nous avions 34 ans. Magdalena avait fini ses études de journalisme l'année suivant son cancer et elle commençait à bien gagner sa vie, refusant catégoriquement un coup d'aide de ma part ou de celle de Nikolaï. Nous vivions toujours aussi dangereusement mais cela faisait longtemps et nous avions pris l'habitude alors le sentiment de danger n'était pas aussi présent qu'il aurait dû l'être. Cependant Nikolaï était devenu plus prudent, plus précautionneux, pour ne pas alerter qui que ce soit sur notre statut de daemonien. C'était la première fois que je devais réellement faire attention à ce que je disais ou du moins à quand je pouvais parler à haute voix. C'était assez dégradant, si vous voulez mon avis. Il ne voulait impliquer personne de son entourage. Mais dans le milieu dans lequel nous évoluons, il était difficile de se passer de lui de toute manière. Il était en plein milieu de la plaque tournante des drogues et des armes, dansant entre les menaces, les contrats, les trahisons et les alliances, jouant dans son propre jeu constamment, gardant seulement près de lui les plus importants, ses généraux comme il aimait à se dire. Nous devions constamment rester sur nos gardes, même au restaurant, le quartier général. Et aucun de ceux de notre groupe ne devait se reposer sur ses lauriers. Le commerce étant florissant, ils déléguaient beaucoup, s'assurant d'une certaine obéissance et du soin apporté au travail. Le Tsarine se faisait aussi une petite réputation.
Quand la famille Lockwood a voulu déménager à Merkeley l'année suivante, ce fut une tempête. Il a fallu vendre ce restaurant d'abord mais ensuite Nikolaï est allé voir chacun de ceux qu'il considérait comme ses amis pour les libérer de leurs obligations. Cela s'est passé différemment avec chacun. La première personne qu'il a prévenue fut Max. Nikolaï était mal à l'aise, Max étant son plus proche ami, ils avaient vécu beaucoup de choses ensemble, se quittant rarement, mais il devait aussi le faire, Max pouvait avoir envie de voler de ses propres ailes, découvrir d'autres choses. Il l'a très mal pris, je crois même qu'il a été un peu blessé que Nikolaï ait pu penser qu'il le quitterait. Ce n'était même plus une question de dette, il se sentait mieux, il était habitué à rester avec Nikolaï, cela faisait presque 10 ans qu'ils supportaient au quotidien et il ne voulait pas partir. C'était sa vie dorénavant. Voilà ce qu'il lui avait dit. Ensuite ce fut le tour de la fratrie McKenzie. Ils avaient reçu une formation par Nikolaï, comme il leur avait promis, il leur avait fourni logement et travail, il les avait sorti de la réserve, avait élargi leur horizon. Mais partir pour l'autre côté du pays, loin de la terre de leurs ancêtres… j'aurais pensé qu'ils préféraient rester ici. Kuruk a éclaté de rire, ce qui est impressionnant vu sa stature, et il a pris Nikolaï dans les bras en disant que ça leur ferait du voyage et que la terre de leurs ancêtres c'était toute l'Amérique et qu'elle restait toujours dans leurs prières. Liluye a fait comme d'habitude, une moue, un regard méprisant et elle a ajouté qu'elle suivrait son frère et que sans elle un des garçons aurait fini par faire une bêtise. J'adore sa façon de fonctionner, c'est tout à fait approprié. Elle est une daemonienne fascinante et elle leur en fait voir à tous de toutes les couleurs. C'est ce qu'ils méritent. Avec David, ce fut plus sensible, Merkeley se trouvant proche de New York, qu'il avait fui pour une raison personnelle. Sauf qu'il n'avait rien que nous, et qu'il était temps de faire face à ses démons de ses propres mots. Cyrus n'était encore qu'un gamin orphelin ou presque, il nous a suivi parce qu'il voulait intégrer l'équipe et gagner en puissance. Résultat nous sommes tous partis. La famille d'Eva-Line, le noyau dur des Lockwood, la base du gang Teplovoy ou plutôt de l'équipe du Tsarine, et surtout Magdalena, la pierre précieuse de la vie de Nikolaï. Aller à New York ne la dérangeait pas, au contraire elle aurait voulu y aller à un moment ou à un autre, son but étant de travailler pour le Times. 13 daemoniens et donc potentiellement 26 êtres devaient donc traverser les Etats-Unis. Et en plus de ça, nous devions nous réorganiser dans notre vie. Enfin … Nikolaï. Moi je n'allais pas lever le petit doigt pour lui. Déjà, nous avions tous décider de rouvrir un restaurant. Cuisiner étant devenu un véritable plaisir pour chacun et le restaurant/quartier général, une très bonne idée de couverture. A côté de ça, Nikolaï devait trouver une solution pour garder une autre activité et se refaire une place dans les affaires. Heureusement il n'était qu'un messager, un négociateur, une sorte de mercenaire. Il n'était pas en charge d'une production particulière, ainsi ça le rendait beaucoup plus mobile. En plus de ça, une certaine réputation le suivait maintenant, réputation dont il était particulièrement fier et qu'il entretenait. Camden à Philadelphie était gangrenée par le crime, et les sous-terrains de New York grouillaient de petites frappes, et le plus important c'était le niveau de corruption des cols blancs et des riches qui trempaient tous plus ou moins dans une espèce d'illégalité à haute échelle. Comme nous étions aux Etats-Unis, le marché des armes restait vivace, le pétrole était bloqué par les russes, la prostitution était un domaine dans lequel Nikolaï ne pouvait plus mettre les pieds, à la fois par respect de sa femme mais aussi parce qu'elle l'égorgerait, à raison, si elle l'apprenait. Il ne lui restait la récupération de quartiers clés pour le passage, la revente et la récupération d'armes et de drogues s'il pouvait encore récupérer cette part de marché. Il savait que les clients suivraient mais qu'il devrait se faire une place du côté des fournisseurs. Et je savais pertinemment que ça n'annonçait pas une période calme. Les préparatifs du déménagement étaient donc doubles pour toute l'équipe, un entraînement strict et intense en plus de l'organisation du voyage.
Nous sommes partis au début de l'été 2013 pour ne pas faire rater une année scolaire aux enfants. Ai-je oublié de préciser qu'un certain recensement était devenu obligatoire ? Bon, vous vous doutez bien, que Nikolaï n'a pas signé. Aucun autre n'a voulu. David ne cessait de faire des remarques, à juste titre, sur la similitude avec le traitement des juifs en Allemagne 1933. Le déménagement s'est déroulé sans anicroche. Nikolaï, Max, Dimitri, Chris et Eva-Line se partageaient les volants des véhicules. Un pick-up et un énorme bus aménagé spécialement. Les paysages étaient magnifiques, et nous dormions chaque soir dans un hôtel différent. Parfois le confort n'était pas au rendez-vous, ce qui ne me manquait pas de me faire crier au scandale. J'ai besoin d'un peu de luxe, il faut comprendre, je ne suis pas une chouette de pacotille. Cyrus a aussi appris à conduire, et il s'est révélé particulièrement talentueux à piloter, bien que personne ne se sentait très à l'aise vu que son pouvoir pouvait lui faire une erreur mortelle à tout moment.
A Merkeley, tout était prévu. Le nouveau Manoir Lockwood était acheté et les meubles étaient arrivés. L'appartement qui devait contenir le petit groupe était aussi loué et aménagé. Le restaurant était encore un bâtiment neutre. Pendant deux mois, tout le monde était mis à contribution et ils ont tous perdu entre 5 et 10 kilos. Aménager le Manoir, l'appartement et le restaurant mais aussi construire une dépendance dans le terrain du Manoir pour Magdalena et lui (et il espérait des enfants dans le futur). Le Manoir en question était parfait, la plus grande partie appartenait à Eva-Line, son mari et ses enfants mais il y avait suffisamment de pièces isolées pour donner une grande indépendance à Dimitri et John. L'appartement, c'était une idée de Kuruk et de David. Cyrus n'avait aucun endroit où dormir et ils se retrouvaient tous ensemble, ils s'entendaient bien, alors pourquoi pas faire une grande colocation ensemble ? Ce qui était certain, c'est que je n'y mettrais pas une aile sans m'être désinfectée avant. Je faisais confiance à David et Max pour la propreté du lieu mais c'était à peu près tout. Le restaurant fut appelé Le Raspoutin. Manque d'originalité évident. Il était plus cosy que l'autre, avec une section bar, tout amenait au secret et à l'intimité dans ce restaurant. Ce qui n'était pas pour me déplaire, une touche luxueuse c'était vraiment ce qu'il manquait pour élever le standing.
A la rentrée, tout le petit groupe s'est dirigé pour voyage d'affaires à Philadelphie, où ils ont pris contact plus ou moins gentiment avec ceux qui contrôlaient le secteur. Les déstabiliser voire les anéantir n'avait pas de sens si nous fragilisions les bases de l'organisation de leurs activités. Nous volions juste le contrôle tout en solidifiant les bases pour les rendre nôtres. Enfin je dis ça… je regardais juste sur le côté pour vérifier que personne ne file un vêtement.
Je rate aussi peut-être l'événement de la rentrée… figurez-vous que Dana (vous n'allez pas être surpris je vous préviens) s'est retrouvée dans une histoire d'enlèvement et s'est pris un coup de couteau. Je vous surprend encore moins si je vous dis que Nikolaï a littéralement explosé de rage. Et si certains n'ont pas survécu à cette histoire. Par contre … la petite en question, qui était déjà très portée sur la justice a décidé d'entrer dans la police. Le potentiel dramatique des Lockwood a donc gagné un point. Moi, tant que j'ai des gâteaux ça ne m'ennuie pas, mais vous imaginez bien qu'il y en a un à qui ça ne plaît pas. Pas du tout.
L'année suivante, les choses se gâtaient pour les daemoniens, le recensement devenait obligatoire. Nikolaï, rebelle dans l'âme choisit de fuir pour joindre le début des rebelles. Il emmèna avec lui une Magdalena complètement révoltée par la tournure des choses, un Max comme à son habitude, les deux McKenzie toujours dans les embrouilles et contre le gouvernement laissant Cyrus au restaurant avec David qui était entré dans la clandestinité mais qui ne pouvait décemment fuir. James restait aussi avec eux, ayant les rênes du restaurant. Nikolaï avait peur du poids trop lourd sur les épaules de son neveu, aussi il retournait souvent le voir en cachette (malgré mes évidentes plaintes quant à sa conduite bien trop dangereuse). Ils pouvaient aussi continuer leurs activités, de toute façon Nikolaï n'aurait pas accepté de perdre le marché pour ses bêtises d'illégalité, aussi ils se sont concentrés sur un carnet de clients et une fidélisation. Les revenus de ces activités servaient principalement au financement de la rébellion. Nikolaï quant à lui voulait forcer l'armement des rebelles, face à la non violence du mouvement il a préféré rester avec les siens, hors des têtes pensantes de la rébellion qui n'étaient à ses yeux qu'une bande de lâches, terrifiés. Eva-Line continuait de voir tout le monde régulièrement en apportant ce qu'elle pouvait à la rébellion, frustrée de ne pouvoir en faire plus mais obligée par ses responsabilités parentales de rester auprès de ses filles. C'est aussi à ce moment que Nikolaï a fait l'immense bêtise, ce que je ne comprends toujours pas mais après tout James s'est laissé faire, immense bêtise donc d'utiliser son filleul et surtout son don dans certaines affaires qui nécessitaient de connaître la vérité. Immense bêtise pour un immense idiot qu'est définitivement resté Nikolaï puisqu'il n'a jamais tiré les leçons de ses multiples disputes avec sa sœur. Bon, heureusement jusqu'ici on a pu éviter qu'elle sache la vérité. Il est plus qu'évident que lorsque ce sera le cas, je laisserai volontiers Nikolaï se faire étriper. Que voulez-vous, il le mérite.
Le climat était tendu et il a fini par exploser, ce qui était relativement intéressant et esthétique. Le chaos, la guerre civile, mon âme russe a savouré ce moment. La fratrie Lockwood était réunie de nouveau pour faire les 400 coups. Le contexte sulfureux était aussi l'occasion pour Nikolaï et Magdalena d'être plus proches que jamais. Savoir que l'on peut mourir le lendemain, décuple en général toute émotion et tout désir. Je ne rentrerai pas plus dans les détails mais ça a son importance. Au cours de cette même année, Nikolaï a encouragé James à emménager à l'étage de la colocation infernale. Je pensais que ça lui ferait du bien à ce garçon de déménager, de sortir de l'ambiance Lockwood pour se trouver lui-même. Et puis il y avait de la place à cette époque. J’espérais aussi que l'influence décontractée du groupe le pousserait peut-être à tenter quelque chose avec la fille qu'il aimait depuis des années. Ça en devenait presque ennuyant cette timidité.
Et en décembre.

***

Nikolaï serrait encore la main de l'amour de sa vie.

« Ïedinstevnnaïa, mon trésor. »

Il la regardait, amoureux plus fort, toujours, écartant ses cheveux trempés de son visage. L'enfant de la révolte naissait et il ne pouvait s'empêcher de penser qu'il aimait trop Magdalena pour aimer un jour quelque chose d'autre. Elle fermait les yeux de douleur ou de soulagement, il ne savait plus. Un cri lui parvint sourdement comme d'habitude avec son implant. Il se retourna. Son cœur, son esprit, ses pensées s'inversèrent et il s'approcha de son enfant. Il regardait partout sur elle, attentif. Rien d'autre n'existait que ce bout de chair humaine.
Il avait cru ne pas pouvoir aimer plus.
Les limites de son cœur, de son univers, de ses lois n'existaient plus. Sa petite fille était tout. Tout ce qu'il avait vécu, tout ce qu'il était. Tout était en péril. Le bout d'être sanguinolent qui se tenait était plus important. Il était l'importance. Il coupa le cordon ombilical, ému comme peut l'être un père face à la chair de sa chair. Dans un geste d'infinie tendresse qu'il n'avait jamais eu, de peur absolue, de terreur même, d'amour illimité, de joie inimitable, il l'enveloppa contre son cœur.

« Bonjour mon cœur, c'est ton papa. »


Le bébé qui criait se tut, les yeux toujours fermés. Il retourna vers la mère, sa femme adorée. Il approcha l'enfant vers elle qui pleurait, et il ne put s'empêcher de penser qu'il avait atteint le plus grand bonheur de sa vie. La chouette se tenait au-dessus, trop émue pour faire une quelconque réflexion sur la saleté de l'enfant et la puanteur de la pièce.
Par derrière la fenêtre, toute la famille attendait que le moment intime se finisse, qu'ils puissent arriver avec leur bruit, agrandir l'univers de la petite sans briser la bulle précieuse de ses premiers moments. Nikolaï regarda sa femme.

« Elle est humaine. »

« Nikolaï, James Lockwood, si tu penses une seule seconde que cela change quelque chose tu ferais mieux de quitter cette pièce. »

Il hocha la tête en silence, ses doutes, ses peurs, ses questionnements, ils sont là mais il réfléchira plus tard. Pour l'instant sa fille était là. Il embrassa le premier amour de sa vie et sa vie. Un sourire s'étira sur ses lèvres, son sourire désarmant habituel. Il se retourna vers sa famille et soulèva sa fille vers eux. Il aurait pu grogner pour montrer sa force et sa joie.

« C'est une fille ! C'EST MA FILLE ! »

L'infirmière, un peu inquiète prit l'enfant et le posa dans son berceau. Et le père, le nouveau père, le père avec une nouvelle peur au ventre, celle de perdre un enfant et une nouvelle puissance, celle de protéger son enfant, le père devint, prenant une nouvelle place, ajoutant une nouvelle façon de voir les choses à Nikolaï.


***

Cette jeune enfant, Alice, Mary, Diana Lockwood, avait les yeux de son père et je priais pour qu'elle ait l'esprit de sa mère. En tout cas je ne suis pas peu fière de dire qu'elle avait la même royauté que moi dans le sang et le même talent pour manipuler son père.
Les tensions s'étant éteintes au cours de 2015, ou du moins une vie quotidienne a pu reprendre dans la mesure que Nikolaï était devenu père. Le restaurant s'est remis à tourner à plein régime. L'empire Teplovoy a repris de la force, des effectifs et des contrats. Et malgré tout, nous trouvions le temps de nous retrouver en famille. Nikolaï et Magdalena étaient complètement gaga de l'enfant. Tout comme chacun des membres de la famille Lockwood. La marraine, Eva-Line et le parrain Max tout particulièrement. Max m'étonna, je l'avoue, avec une fibre parentale pour l'enfant.
En mars 2016, Nikolaï aida Chris à construire une nouvelle dépendance pour Mira qui n'allait visiblement pas bien du tout, à cause de ses problèmes de santé et de son don. Mais à vrai dire, et un peu honteusement il faut l'admettre, Nikolaï restait trop concentré sur sa carrière et l'éducation de sa première fille humaine, pour pouvoir rester pleinement attentif et aider activement aux problèmes de santé de Mira et Dana. N'imaginez pas quand même que Nikolaï était un oncle et un frère absent. Au contraire, il avait toujours été très présent, toujours là quand on a besoin de lui même si on ne le dit pas, parfois trop encombrant. Nikolaï avait depuis le début sentit le besoin et la responsabilité de protéger et d'aider les siens, au détriment du reste du monde et de la morale, alors il avait toujours été là, inébranlable et maladroit avec son grand sourire et son air paternaliste. Il avait suivi les déboires médicaux de ses deux nièces tout en tentant de préserver sa propre fille qui avait déjà un caractère bien trempé (je ne pensais pas que ça puisse d'ailleurs exister à un si jeune âge).
En 2017, ce fut le drame. Magdalena découvrit les affaires de Nikolaï. Elle avait toujours haï ce monde et pour elle c'était impardonnable. Sans même un ultimatum elle l'a quitté, refusant même qu'il voit Alice au début.
Au cours de l'année, le gouvernement fut aussi attaqué par une organisation pro-daëmonien ou du moins c'est ce que j'ai pu en déduire. Nikolaï avait été déçu par la rébellion qui n'était pas allée assez loin, il était papa et sa femme l'avait quitté à cause d'activités trop violentes. Il décida de ne pas prendre parti même s'il n'hésiterait pas à armer le groupuscule s'il venait le voir. Quant au second événement politique, il en fut victime indirecte avant de l'être directement, la contamination de l'eau. Cela valut au Raspoutine de fermer une bonne semaine à cause de tous ses membres daëmoniens. Nikolaï s'étant d'abord occupé de Cyrus et David, puis de Max et il a fini par se faire contaminer lui aussi. Seuls les McKenzie se sont portés comme un charme. Heureusement pour eux, la sensation de perte de contrôle et de douleur... nous aurions pu nous en passer. Heureusement qu'aucun mal n'a été fait, ç'aurait pu mal tourner.

***

Nikolaï ouvrit la porte en grand et vit sa sœur.

« Elle … Eva-Line ! Elle m'a quitté »

Ses pensées bouillonnaient. Il paniquait. Il devait faire quelque chose, c'était impossible, c'était elle et c'était lui.

//

« Désormais, vous n'êtes plus couvert par le régime de mariage. La garde partagée a donc été prononcée pour la jeune demoiselle, Alice. »

L'avocat reprit son dossier et leur fit signe de sortir. Nikolaï regardait de ses yeux suppliants celle qui avait été sa femme. Elle évitait son regard, droite, certaine des larmes qui risquaient de jaillir. Dans un souffle, elle lui murmura.

« Je te l'avais dit Nikolaï. Tu le savais depuis le début. »

Il était effondré.

//

Autour de la petite, Kuruk surveillait le berceau avec Max comme un chien de garde. David se rapprocha de Nikolaï sur le canapé.

« Tu lui as menti, et tu savais quelle réaction elle allait avoir, surtout après un événement comme ça. Elle ne pouvait pas fermer les yeux plus longtemps. Elle a peur pour Alice. »

« Elle m'aime encore. »

« Et toi aussi. »

« Je sais.»

« C'est bien fait pour toi. »

« Je sais. »

Un silence plana.

« C'est la femme de ta vie. »

Il ne répondit pas.

« Espèce de bon à rien pleurnichard. Je t'ai connu plus combatif mon cher. Et je dois encore t'expliquer parce que tu es un idiot. Tu vas vraiment la laisser filer ? C'est la femme de ta vie, il n'y en a jamais eu et il n'y en aura pas d'autres. Tu as fait une erreur alors maintenant tu vas ramper devant elle et tu vas la reconquérir. Par tous les moyens chère demi âme. Elle est encore dans votre dépendance par utilité, tu as toutes les cartes en main. Alors je te conseille de sortir de cette ridicule déprime, de devenir quelqu'un de meilleur et de la récupérer. »


***

On aurait pu y voir la Cène. Le patriarche, la sœur, le frère, le beau-frère, le neveu, les deux nièces, le bras droit, le géant, la sorcière, l'ami, l'apprenti, son amour, sa vie. Lui, un sourire désarmant, un regard impérieux et un air protecteur. Et la chouette harfang sur son épaule, somptueuse. On devinerait presque un sourire en coin. C'est moi.
Et je crois que je vais devoir vous quitter, c'est l'heure du thé que voulez-vous ? Vous avez déjà bien trop pris de mon temps. C'était généreux de ma part de vous raconter notre histoire. Elle doit rester secrète. Vous m'en voyez désolée. Enfin je le serais si votre vie avait quelque valeur à mes yeux.
Nikolaï ?
C'est l'heure du thé. Le curieux a eu ce qu'il voulait, je lui ai tout dit. Evidemment qu'il ne peut pas repartir maintenant. Je te laisse t'en occuper.
Et tu feras attention à ne pas tâcher le tapis en débarrassant le corps. Le sang c'est impossible à laver.
  
MessageDim 4 Fév - 17:43
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Date d'inscription : 04/02/2018Nombre de messages : 23Nombre de RP : 2Âge réel : 40Copyright : AkiAvatar daëmon :
Nikolaï LockwoodNothing will be the same...
V'là tonton Nik qu'arrive !!!

Héhé Lulla j't'attends bien sagement *lui lance un caleçon*

Mon petit ange de nièce

Et oui Josh voilà mon DC enfin Razz La rédaction est déjà terminée (me manque plus que le caractère)

MA SOEURETTE ?

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