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Ours is the Fury - Eva-Line Katerina J.-Lockwood & Andreï-Feodor

 
  
MessageMer 28 Mar - 22:41
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Date d'inscription : 28/03/2018Nombre de messages : 38Nombre de RP : 2Âge réel : 23Copyright : Aki chérie <3Avatar daëmon :
Eva-Line J. LockwoodNothing will be the same...

Eva-Line J. Lockwood

« Hear me roar... »

Identité

Nom Prénoms : Jensen-Lockwood, Eva-Line Katerina
Age : 43 ans
Date et lieu de naissance : 13 juillet 1974, Moscou, Russie
Nationalité : Anglo-russe
Métier ou étude : Professeur de psychologie à Lindwuen University et consultante mentaliste au FBI.
Précision : Possède un Doctorat en psychologie, a étudié la biochimie. Parle russe et anglais, ses deux langues maternelles, un peu de latin étudié à l'université, le français très peu, grâce à son compagnon et la langue des signes pour son frère devenu sourd.

Lena Headey
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Citoyen daemonien

Andreï-Feodor


Extrait du premier journal d'Eva-Line Katerina Jensen-Lockwood, pages 4 à 6 :

Profil 1 :

Identité : Andreï-Feodor Lockwood
Surnom affectif : Tsar
Âge : 43 ans
Date et lieu de naissance : 13 juillet 1974, Moscou.
Lien : Daemon, meilleur ami, confident, moitié. Protecteur.
Centres d'intérêts : La musique baroque et renaissance, la bonne littérature, l'opéra, les films de Hitchcock, la rhétorique, les longues promenades dans les plaines russes enneigées.
Métier : Chanteur baroque et lyrique, célèbre à Moscou, dans le cercle daemonien. Rêve de jouer dans une comédie musicale de Broadway.
Rencontre : 13 juillet 1974, Manoir Lockwood, Moscou, Russie.
Autre : Ne se sépare jamais d'un pendentif d'or en forme de soleil, pendu à son cou, sur ses poils blanc parfaitement brossés et coupés. Offert par sa précieuse petite Lune. Yulia.

Qui est-t-il ? Jumeau, confident, moitié. Seul être doté de cette rare capacité à lire tes pensées. Rentrer dans ton esprit. Parce qu'il est ton daemon, parce qu'il est ton âme. Aussi brillants l'un que l'autre.
Il est bien plus que cela. Et tellement différent de toi.
Distingué, raffiné, d'une grandeur s'approchant irrésistiblement des grands tsars de Russie. Un Prince parmi les hommes.
Cause à effet, ce Prince est hautain. De son mètre cinquante au garrot, il ne peut s'empêcher d'observer le monde de haut. Les humains... Ces pauvres bipèdes sans saveur, ces êtres infectes, incapables de voir l'évolution qui pourtant se présente sous leur nez. Toujours à vouloir supprimer la différence... Ils sont faibles.
Oui, Andreï garde un fond de racisme envers les humains. Ce racisme qui, autrefois, définissait ta famille. Les Lockwood. Et la définit encore parfois. Cette crainte de l'humain et de sa cruauté. Il ne les supporte pas. Il hait leurs regards, leurs mots, leurs visages. Leur façon de trembler parfois lorsqu'ils sont face à un daemonien. Face à un daemon. Ils sont faibles.
Et Andreï ne le cache pas. Honte ? Jamais. Un daemon de son rang n'a pas honte, un Prince n'a pas honte. Parce qu'il est honnête, ne cache rien. Et dit tout haut ce que les autres pensent tout bas. Ignorant les conséquences de ses mots, qu'importe s'il provoque des maux. Pour lui, l'honnêteté est une valeur primordiale. Et lui, Prince des plaines de Russie, ne peut oublier une valeur telle que celle-ci.
Comment un Prince tel que lui ne pourrait pas être arrogant ? Ce n'est pas le cas. Il l'est. Incroyablement arrogant et imbu de sa personne. Sarcastique.
Narcissique. Et pourtant, si brillant. Un esprit vif à l'égal du tiens. Parce qu'après tout, il est ton âme. Mon âme. Nous ne faisons qu'un lorsque nous sommes si diamétralement opposés.
N'oublie jamais qu'Andreï a toujours été là. Parce qu'il n'est pas que ce portrait-ci, il est bien plus que cela. Tellement plus complexe. Un être à part entière, depuis toujours.
Andreï est loyal. La famille, pour toujours et à jamais. Ce grand Prince au coeur de glace peut effrayer. Son sarcasme repousse, sa façon si hautaine de considérer les autres exaspère. Pourtant, Eva, tu l'influence. Et il ne peut s'empêcher de ressentir ce besoin protecteur envers tes enfants. Tes six enfants. Andreï, Grand Prince protecteur d'une famille de nobles russes.
Ironiquement, Andreï a fini par prendre la forme d'un grand cervidé. Puissant caribou. Grand Roi couronné de grands et larges bois. Jeune, ses formes restaient constantes. Animaux nobles, majestueux. Aigle, lion, cerf, loup. Alphas.
N'oublie jamais, Eva, que ton jumeau est douceur pour toi. Uniquement. Seulement, il n'a d'yeux que pour une autre, depuis toujours. Sa Lune. Sa précieuse et tendre Yulia.
Il prend attention à vous deux, s'inquiète derrière ce masque distingué qu'il prétend invincible. Et pour vous, il franchirait davantage que des montagnes. Le monde entier. Je le traverserais pour lui aussi...

Nous sommes alphas. Nos caractères se complètent comme ils se ressemblent.
Andreï est dominant. Nous sommes dominants.

N'oublie jamais, Eva, que ce grand imbécile t'aime. Que tu l'aimes.


Caractère


Extrait du premier journal d'Eva-Line Katerina Jensen-Lockwood, pages 1 à 3 :

Profil 0 :

Identité : Eva-Line Katerina Jensen-Lockwood
Âge : 43 ans
Date et lieu de naissance : 13 juillet 1974, Moscou.
Centres d'intérêts : Famille, musique, recherches en psychologie, écrire.
Métier : Professeur de psychologie à Lindwuen University et consultante mentaliste au FBI.
Autre : Tu les as gardées, toutes les trois. Ces alliances. Celle de ta mère, la tienne. Celle de ton époux. Eirik. Et tu les porte, toutes trois. Tu ne quitte pas le pendentif offert par Nikolaï, ton frère, le 8 novembre 1995. Pendentif qu'il destinait à votre mère, avant sa disparition.

Qui es-tu ? Mère. Soeur. Compagne. Télépathe. Protectrice. Eva-Line, tu en portes, des étiquettes. Tellement. Celle qui te dépeint le mieux est sans surprise cette toute première.
Mère. Maman. Je suis une lionne, je protège mes petits. Qu'importe les risques, qu'importe le prix. Je protège mes petits, je protège ma famille. Pour toujours et à jamais, ils sont mon trésor. Impossible de penser seulement les laisser tomber, impensable de croire que tu pourrais ignorer leurs besoins. Tu es une lionne, Eva-Line, ta famille passe avant tout. Et tes petits sont ton oxygène.
Soeur. Confidente. Tes frères, tu les aime. Depuis toujours. Dès lors que ta mère t'annonçait la venue d'un petit frère, tu devenais folle. De haine ? De peur ? Rien de tout cela. Folle d'hystérie. Tu as toujours voulu être grande soeur, protéger tes frères, être celle qui leur montrerait la voie. Et tu en as, des frères. Deux. Et d'un solo, le trio s'est imposé. Un trio explosif.
Compagne. Tu as aimé, Eva-Line. Tu aimes. Tu as perdu, tu as pleuré, ton coeur saigne encore parfois. Et pourtant, malgré ton obsession, ton choix de ne jamais plus aimer, il est tombé. Devant toi. Et tu aimes à nouveau, follement. D'une passion féroce et dévorante.
Télépathe. Tu n'as jamais fuit ta nature, tu te bat toujours pour le contrôle. Et tu t'es battue. Ce don, terrible, hypnotique, merveilleux, tu en as souffert. Tu l'as maudit, l'espace d'un instant. Et d'instinct, tu l'as accepté malgré la douleur, la souffrance. Tu as accepté ta nature et tu as trouvé le contrôle.
Protectrice. Tu protège ta famille. Tes proches. Parce que tu es comme ça, Eva-Line. Tu l'as toujours été. Tu t'inquiètes, tu souffre de leurs maux, ta propre vie n'a aucune importance lorsqu'eux, sont heureux. Seuls eux comptent.

Tant de noms pour un visage unique. Tant de noms pour une âme qui essaye, en vain, la simplicité. Mais tu n'es pas simple, Eva-Line, c'est une des rares choses dont tu es incapable.
Non, tu es compliquée. Bien trop pour que l'on puisse te cerner. Après tout, tu es la seule à pouvoir comprendre l'âme d'un autre. Non ? A pouvoir sonder un esprit.

Oh oui, tu es compliquée. Femme brillante, audacieuse, ambitieuse. Compétitive. Tu es une guerrière, une lionne. Tu aime la compétition, mais bien plus encore te surpasser. Et lorsque tu as tord, c'est une épreuve terrible. Parce que tu as toujours raison. C'est comme ça, tu es têtue. Bornée.
Déterminée. Tu atteins toujours le but que tu t'es fixé, qu'il s'agisse de tes recherches, tes études ou ta famille. Studieuse, combative, ta passion se lit en toi lorsque tu ouvre ton visage aux autres. Et ce visage, qu'importe qui le lit, tu sais bien qu'ils ne pourront jamais voir réellement au travers toi. Et tu en ris, de cette situation.
Tu aimes rire. Malgré un humour parfois gras, noir, tu aimes rire. Ca te distrait et te fait oublier tes préoccupations. Tes inquiétudes, tes craintes. Parce que tu t'inquiètes, constamment. Pour tes enfants. Ton fils, qui, tu le sais, te cache des choses. Mais n'est-ce pas normal, pour un enfant, de ne pas tout dire à ses parents ? Tu le sais, mais tu ne l'accepte pas. Tu as l'impression qu'ils ne te font pas confiance... Alors, ça te rend folle de ne pas savoir. Pourtant, tu ne le brusqueras pas, parce que tu l'aime. Inconditionnellement. Et que tu sais être trop envahissante pour tes enfants, parfois.
Tu t'inquiètes aussi pour tes deux filles, ces fleurs si belles que tu tente en vain de garder sous cloche. Elles t'échappent parfois, surtout la grande. Seulement, leur santé si fragile t'empêche de dormir la nuit. Et s'il leur arrivait quelque chose ? Que leur réserve demain ? Tu veux garder la petite au creux de tes bras, la protéger, éliminer le mal. Tu hurle face à ton impuissance.
Et tu reste optimiste, toujours. Tu vois le bon côté des choses, tu souris, tu partage ta vision du monde avec tes enfants, tes frères. Parce que tu as toujours été comme ça, à partager. A apprendre aux autres, à leur montrer la vie. Tu es généreuse, Eva-Line. Affreusement généreuse. Effroyablement attentionnée.
Cependant, tu peux faire preuve d'une grande agressivité envers le monde extérieur lorsque tu le sens dangereux pour ceux que tu aime. Féroce, ceux qui ne sont de ta famille doivent craindre ta colère.

En un mot, tu es mère.

Télépathe


Extrait du second journal d'Eva-Line Katerina Jensen-Lockwood, pages 1 à 3 :

La première étape dans la compréhension de son pouvoir, est d'en mesurer l'étendue, on ne peut apprendre à le contrôler qu'après.

Tu es puissante, Eva.
Et tu en as souffert. En a mesuré l'étendue, appris à le contrôler. Sa compréhension t'échappe encore parfois. Assaillie par des voix, toutes leurs souffrances, leurs peines et leurs secrets. Tu as peur de fermer les yeux la nuit, d'être enfermée dans ta tête.
Et pourtant, tu es obsédée par ce don. Obsédée par cette envie constante d'obtenir toujours plus de contrôle. Parce que ce pouvoir, il évolue. Constamment. Se transforme. Parce que tu as appris à l'apprécier. A l'adorer. Tu ne peux plus vivre sans, indispensable. Il fait parti de toi, sans lui, tu n'es que l'ombre de toi-même.

Télépathe.
Tu avais dix-sept ans lorsque les voix se sont manifestées. Hurlantes, suppliantes, torturées. Une centaine de voix, peut-être mille, tu ne sais plus. Tes propres pensées envahies par ces voix étrangères. Voraces. Explosives. Et tu en as souffert, de les voir, déchirées, peau à vif, pleines de passions dévorantes. Tu les as toutes ressenties, elles ont été tiennes sans ton consentement. Invasion de mille et une vies. L'espace d'un instant, tu les frôle, elles t'envahissent. Et tu ressens. Tu entend. Tu vois. Tu vis ces pensées empruntées, passionnées.
Espionne, tu t'introduis dans ces myriades de pensées déferlantes, seulement, tu n'es pas que voyeuse. Ces âmes, ces esprits, tu peux les investir. Ta voix intérieure, la projetant dans leur crâne, ils peuvent t'entendre. Si et seulement si tu le désire. Et ainsi, tu as ton réseau d'informations infini. Ainsi, tu es télépathe.
Manipulatrice.
Bien plus qu'un décodeur de pensées. Tu manipule les esprits, envoyant des messages aux synapses de ces âmes. Et, illusionniste, tu créé des mirages pourtant si réels. Créatrice d'images, ton don t'a permis, plus tard, de créer des illusions devant le regard des Hommes.
Illusions ? Non. Ce ne sont pas des illusions. Ni même des mirages. Ton don, t'introduire dans l'esprit vivant. Le modeler à ta volonté, le plier à ton souhait. Tu leur fais voir ce que tu veux bien qu'ils voient. Seul l'esprit manipulé voit.
Marionnettiste.
Ce don est une malédiction. Cette malédiction, une fierté. Mais cet aspect, tu le crains. Tu es effrayée par l'idée d'apprécier ce jeu de marionnettes. Tu n'es pas que télépathe, tu plie les esprits des êtres vivants à ta volonté. La puissance du tien est tel qu'il t'est possible de manipuler un corps par son esprit. En prendre le contrôle l'espace d'un instant. Tu l'as fait, une fois. Sensation à double tranchant. Une gêne désagréable et pourtant un goût de pouvoir absolu. Cette impression de toute puissance. Tu n'as plus recommencé. Seulement, il reste en surface comme une pincée amer de curiosité. Tu crève de réessayer...

Tu n'es pas invincible. Ne l'oublie pas. Puissante, mais vulnérable. Ton don est soumis à un périmètre d'action. D'abord d'une quinzaine de mètres, il s'est élargit au fil des années. Plus tu travaillais, plus il s'agrandissait. Plus tu ouvrais ton esprit, plus tu étais capable de capter ceux des autres. Aujourd'hui, ce périmètre s'élève à une cinquantaine de mètres.
Au début, ta télépathie te donnait des maux de tête insupportables. Aujourd'hui, à force d'entrainement, tu ne souffre plus lorsque tu lis dans les pensées des autres, lorsque tu leur parle. Parce que tu y as travaillé, jour après jour. Féroce, la rage au ventre de posséder un contrôle total sur ton don.
Contrôle que tu n'as que partiellement. Tes émotions puissantes te font défaillir... Tu le sais, tu te souviens. La mort de maman, d'Eirik... Garde ton calme. Respire.

Tout a un prix.
Rien n'a été simple. Un enfer d'essais infructueux. De longues années de souffrance mentale, de trop longues années à le cacher aux autres, laissant apparaître ce sourire sur tes lèvres, ignorant ces maux de tête atroces.
Hors simples maux de tête, tu perds conscience. Il suffit d'un effort trop violent. Tu le sais, tu peux le relire. Tu es tombée dans le coma. Ce jour où ces hommes sont entrés dans le manoir, à Santa Barbara. Ils recherchaient des daemoniens. Tu t'es insinuée dans leurs esprits, à tous. Pour cacher les daemons de tous à leurs yeux. Une charge trop forte d'énergie, un effort colossal pour maintenir ces hommes dans l'illusion d'une maison vide.
Et tu es tombée.
Tout a un prix. Entendre l'esprit humain, emmagasiner tant d'informations, cet esprit sans cesse surchargé, il défaille immanquablement. Absorber toutes ces pensées, ces souvenirs, apprendre des millions de vies, tout ça a un prix. Affreux, exigeant, écrasant.
Ton esprit n'est pas immortel. Il a des failles. Lorsque tu vole la psychée des autres, la tienne s'efface. Un échange, une contrepartie. Un souvenir contre un souvenir.
Tu oublie, Eva-Line. Ta vie, ton passé, tu l'oublie. Tu te rend parfois compte qu'il existe des souvenirs, dans ta tête, qui ne t'appartiennent pas. Et que les tiens, se sont envolés. Remplacés par ceux d'un autre. Un souvenir volé prend l'espace d'un autre à sa mesure.
C'est pour cela que tu tiens ces deux journaux. L'un dénombre toutes les âmes de ta vie, décrits dans les moindres détails. L'autre conte simplement ton histoire. Pour ne pas oublier, t'oublier. Garder l'esprit vif, alerte. Et rester celle que tu es. Ne pas te perdre en route, devenir quelqu'un que tu n'es pas. Alors, lorsque tu as un doute, relis ces journaux. Chaque matin. Ne les quitte pas, ne les perd pas.
En conséquence, tu fais attention. Tu n'entre pas dans les souvenirs des autres ou tu ne prend que le nécessaire. L'espace d'une seconde, pas bien plus.
A cause de cette peur lancinante de perdre le visage d'un être aimé, de l'oublier. Tu fais attention... Et pourtant, ton don t'obsède. Et tu l'utilise. Tu t'en imprègne. Parce que tu n'as pas honte de celle que tu es.

Ressentir le poids d'un esprit, de ses émotions, est un fardeau. Un fardeau que tu accepte, un fardeau que tu porte. Alors, libère ton pouvoir, sans aucune frayeur. Tu es lui, il est toi. Comme une main, un muscle, l'étendue de ton âme.
Tu es télépathe. Tu es Eva-Line. N'aies jamais peur de celle que tu es.

Il était une fois


Ours is the Fury


Cast

Père : John Lockwood, & Grace.
Mère : Diana Ivanova-Lockwood, & Aleksandr.
Frères : Nikolaï Ivan James Lockwood, & Yulia-Minerva.
Dimitri Lockwood, & Lyana.
Fils : James Nikolaï Jensen-Lockwood, & Mishka.
Filles : Dana Nadejda Jensen-Lockwood, & Vladislav.
Mira Albin-Lockwood, & Louka.
Filleule et nièce : Alice Mary Diana Lockwood.
Epoux : Eirik Jensen, & Ada.
Compagnon : Christopher Albin, & Théa.
Belle-soeur : Magdalena.
Amis d'enfance : Mavra Strogonova, & Stan.
Hank Voltchkov, & Lord.


Castle on the Hill...


« 23 mars 1993, manoir Lockwood, Moscou.

Ev', tu perds la mémoire. Tu t'oublies et j'ignore pourquoi. Je ne sais comment. Tu t'oublies et j'ai l'affreuse impression que tout est de ta faute... De la sienne. De ce don dont tu es prisonnière. Il a envahi ta vie, bruyant. Depuis deux longues années... Si longues. Ereintantes. Exaspérantes.
Tu rêve d'effacer ces voix, de les oublier. Je rêve de les oublier... D'être enfin seule dans ma tête. De respirer ? Et je n'y arrive pas. Non sans rage et conviction, non sans cette force qui m'anime, puissante. Mais je suis fatiguée... Fatiguée de me battre lorsque les jours défilent, fatiguée de n'y rien changer... Fatiguée de toutes ces voix qui hurlent dans ma tête, fatiguée des souffrances. De leurs souffrances...
J'agonise. Je les entend hurler. Supplier. Je les sens, toutes. Ces souffrances incommensurables. Mais aussi ces joies écarlates. Malgré tout... Cette douleur permanente est insupportable. Je n'y vois plus clair. Et je commence à flancher. Le puis-je seulement ? Je le refuse. Par fierté, peut-être. Pour l'honneur. Je ne lâcherai pas prise, et pourtant...
Je hais ces voix dans ma tête. Mon corps ne tiendra plus si longtemps, mon esprit ne tient plus.
Ev', tu perds la mémoire. Tu oublies des pans de ta vie, j'oublie des pans de ma vie. Je suis incapable de me souvenir de cette semaine de vacances dont me parle maman, deux ans plus tôt. Comme effacée de ma mémoire, d'un geste de manche sur tableau noir.
Mes souvenirs s'effacent, d'autres prennent place. Et ces voix explosent encore et toujours. Alors, de haine, de détresse, je continue de me battre, chercher la moindre parcelle en moi pour les éteindre. Pour refermer cette porte rouge, voie direct à l'intimité de ces âmes dont je suis tant imprégnée... Malgré moi.
Je rêve d'être seule dans mon corps, dans ma tête. De respirer, simplement. Devrais-je m'isoler du reste du monde ? Devrais-je partir ? Je n'aurais plus la force de me battre si longtemps...
Faites-les taire... Faites-les disparaître... Faites-moi plus forte.
Ev', tu tremble lorsque tu écris tes mots. Tu veux hurler, t'effondrer. Et tu tremble pour t'en empêcher, tu mordille ta lèvre inférieure, dans l'espoir que les voix cessent. Seulement, tu les entend toutes. Maman, dans le salon, papa dans la cuisine, tes précieux frères à quelques pas de la grande porte de ta chambre.
Maman, papa... Nikolaï... Dimitri... J'ai peur. Peur que vous voyez ma faiblesse, peur que vous subissiez mon don. Peur de vous oublier.
Je perd la mémoire. Depuis quelques jours, mes souvenirs ressemblent à une passoire brisée... Je me sens glisser...
Mes frères... souvenez-vous de moi, j'ignore si je me souviendrai de vous.
Cette promesse muette, je vous la donne. Je ne baisserai pas les bras, plus. Je me battrai. Pour vous, pour moi. Ce don ne me contrôlera plus. Au début, ce n'est jamais facile. Mais de ce fardeau, j'en ferais une force. Une force dépassant toute compréhension.
Je le jure. »

La jeune femme dépose sa plume sur le bois vernis de son pupitre, laisse retomber son carnet, ouvert, sur le sol. Et d'une main tendre, prend le manche de son violoncelle, endormi sur son flanc, attendant patiemment sa partenaire. Archet dans les airs, elle respire profondément. Les voix murmurent dans son crâne, toujours aussi fortes. Et non loin d'elle, sous la large fenêtre, au creux de coussins et duvets, il l'observe. Oeil à demi-refermé. Elle le sait, ne dit rien. Et lui sourit, élégant roi, lové devant la fenêtre gelée par le froid. Elle dépose l'archet sur la corde qui frémit, joue. Et l'harmonie des sons envahit la pièce. Le somptueux lion blanc ouvre légèrement un oeil, le referme. La jeune femme fait écho au mouvement de son âme, ferme ses paupières. Et joue pour oublier.

- * - * - * -

« Enregistrement du 3 avril 1993. 23h12.

Il est des malheurs dans ce monde auxquels il faut trouver remède. Le plus grand d'entre tous étant, sans le moindre doute, qu'un esprit tel que le mien soit privé de cette faveur dont sont dotés les bipèdes, le don de calligraphie. Ou seulement celui de pouces opposables. Quel malheur, n'est-ce pas ?
Ces Hommes en écrivent, des inepties. Que de perte de temps lorsque de brillants esprits n'ont pas même la possibilité de coucher l'encre sur le papier.
A défaut de n'avoir que griffes, serres ou sabots, je ne peux m'avouer vaincu par telle absurdité. Tout comme ma demi-âme, je ressens ce besoin de narrer mes pensées, d'une toute autre importance. L'une pour ne pas oublier, l'autre pour ce simple plaisir des verbes.
Je ne peux écrire, grand bien m'en fasse. Je vais m'enregistrer. Parce qu'après tout, rien n'a d'égal que d'entendre ces pensées de ma voix unique de ténor.
Je déclare donc en ce samedi 3 avril 1993, le prélude du journal audio d'Andreï-Feodor Lockwood. Exorde ma foi plutôt concis.
Enregistrement terminé. »

- * - * - * -

« 7 Mai 1993, manoir Lockwood, Moscou.

Courir est une délivrance. Cette forêt, un repère. Pouvoir s'exiler l'espace de quelques heures, éloigner ces voix éclatant dans mon esprit, se sentir simplement libre. Se sentir seule. Simplement. Baisser les armes et lâcher prise, se laisser aller. Et courir. Inspirer l'air froid d'un printemps matinal, expiré en fumée.
Eva, te retrouver seule est un cauchemar. Et pourtant, ton esprit en a eu tant besoin ces dernières années. Depuis les voix, depuis cette invasion de pensées et d'émotions. Tu en as besoin. T'éloigner pour rester saine d'esprit, ne pas t'effondrer.
Alors, vous courrez. Nous courrons. Dans cette profonde forêt, à côté du manoir. Nous courrons, deux, trois heures. Peut-être plus. Et tu en profites pour lâcher prise. Ton Andreï, compagnon d'une vie, s'évadant à tes côtés. Nous courrons et soufflons. Et vous êtes seuls, vous vous retrouvez. Tu retrouves qui tu es, j'oublie ces voix, lourdes, dans ma tête.
Vide. Rien. Plus de voix, plus de ce concerto incessant qui explose mes tympans.
Nous allons courir. Continue toujours de le faire, pour vous. Jamais plus vous ne serez seuls. Jamais. »

Sourire aux lèvres, plume reposée sur le lit, journal refermé. Dissimulé sous une planche du parquet de sa chambre. Eva-Line se relève, s'approche de la fenêtre et le réveille, ce grand cerf endormi. Il relève sa lourde tête, lance un coup d'oeil vers sa daemonienne. Ni mot ni pensée, rien qu'une sensation, il comprend. Sur ses grandes pattes, il se relève, de toute cette stature si fière qui lui sied plus qu'à quiconque. Sa haute silhouette se floue, troque bois contre crinière, sabots en puissantes griffes acérées. Le Roi cerf laisse place au Souverain lion. Port fière, charismatique, princier.
La russe entend sa voix, dans sa tête. Celles de ses frères. De sa mère, de son père. Des daemons. Toutes. Et celle d'Andreï domine par-dessus toutes les autres. Douce, chaleureuse. Et d'un mouvement de museau, il lui fait signe qu'ils peuvent y aller.
S'exiler.
Les jumeaux passent le pas de la porte, descendent les escaliers. Un signe de la main à leur mère, ils sautent au-dehors du grand manoir familial, construit par leurs ancêtres il y a de cela des générations, dans la campagne moscovite. Au loin, Eva-Line aperçoit ses deux frères. Léger sourire aux lèvres, elle prend la direction opposée d'une marche calme. Une fois sur la route de terre, coup d'oeil en direction du grand félin.

Muscles tendus, leurs corps prêts à bondir. Andreï craque en premier et s'élance sur le terrain. Crinière blanche flottant dans le vent printanier, il grogne quand la russe parvient à sa hauteur. Et ils courent. Se défoulent. Et s'éloignent du monde.
Doucement, les voix s'estompent lorsque la télépathe s'éloigne du manoir. S'enfonce dans ce monde sauvage, dénué de toute trace humaine. Et d'une seconde, tout devient clair. Si calme. Un silence apaisant s'installe dans son crâne, seule la présence de son compagnon tourne dans son esprit. Mais n'est-ce pas normal, après tout ? Il est son âme. Ils ne sont qu'un et ne feront qu'un jusqu'à la fin. Leurs esprits reliés, coeurs battant du même tambour, souffles expirant d'un écho parfait. L'un reflet de l'autre lorsqu'ils sont tant différents.
Les faces d'une même pièce.

Une légère pluie s'invite à la fête, désireuse de participer à cette course libératrice. Et le grand lion accélère, provocation directe à sa soeur. Compétiteurs. Tous deux incapables de prétendre à un échec, désireux de vaincre chaque obstacle. Un jeu entre eux. Être le meilleur, se surpasser. Se dépasser. Une course constante entre deux esprits aiguisés.

Et soudain, Eva-Line s'arrête. Instantanément. Elle relève son nez, ferme les yeux. Et sent la pluie ruisseler sur ses joues.
Lentement, elle ouvre la bouche, rit. Ce moment unique, ce silence apaisant régnant dans son esprit, vide de toute autre âme que la sienne.
Elle se sent terriblement bien. Pourtant, elle réalise qu'un vide s'est creusé en elle... Comme s'il lui manquait quelque chose...
Et soudain, elle perçoit un galop rapide, droit sur elle. Il se stoppe à quelques centimètres d'elle. Son souffle sur sa peau, son odeur qu'elle reconnaît si bien. Et cet esprit connecté au sien, différemment des autres.
Elle rouvre ses yeux, tombe nez à nez avec une immense bête. Roi du nord, à la couronne imposante. Grand caribou. Empereur des plaines enneigées. Et elle lui sourit, elle a compris. Aucun mot, juste un regard. Une émotion.

Andreï-Feodor s'est stabilisé.

- * - * - * -

« Enregistrement du 7 mai 1993. 22h37.

Me voilà enfin seul. Nul besoin pour nous de cette idée incongrue d'inséparables. Fort heureusement, par ailleurs. Un peu d'intimité n'est pas pour nous déplaire. Etrangement, j'en ressens le besoin crucial. Pour notre bien-être. Nous ne ressemblons pas au commun des âmes, la nôtre est puissante, féroce. Explosif, notre être a besoin d'espace.
C'est un fait, nous sommes un. Je suis son âme, elle est mon corps. De poussière je suis fait, lorsqu'elle est de chair. Et nous ne sommes qu'un tout, deux compléments d'un seul être, parfait.
Seulement, il est des choses que je ne peux comprendre comme il en est dont elle ignore la complexité. Car nous sommes deux entités, à part entière. Deux êtres d'une seule âme. Aux caractères diamétralement opposés lorsqu'ils se ressemblent tant.
Seulement, les humains ne peuvent comprendre. Jamais. Cette liberté d'un choix de corps, cette possibilité de s'adapter en toutes circonstances. Les bipèdes changent de parure, nous, daemons, changeons de fourrure.
Ce matin-même, ma forme s'est stabilisée.
Quel étrange sentiment que de ne plus jouer des apparences. Désagréable sensation d'une peau définie. Et pourtant, regardez-moi. Je n'ai jamais été si grand. Si beau. La nature est toujours si bien faite, j'en suis convaincu. Et une fois encore, son choix est divin.
Regardez-moi. Grande couronne de Roi au front, s'élevant haut vers le ciel, clamant cette grandeur qui m'a toujours si bien habillé. Digne d'un prince russe. Cette silhouette élancée, ce port de tête parfait, ces courbes, cette cambrure. Et ce pelage d'un brun éclatant, cette fourrure de neige délicatement brossée tombant sur ce torse puissant.
Regardez-moi. Devant ce miroir, je ne vois que la perfection. Vite oubliée l'amer nouvelle d'une vie dans cette peau unique, je ne peux m'empêcher de trouver le destin ingénieux. Roi lion, cerf princier, aigle royal. Rien. Se détacher de ces clichés atroces, laisser la chance au peuple d'entrevoir Andreï-Feodor.
Devenir ce Roi des montagnes. Ce Prince des plaines. Le Tsar.
Regardez-moi. Svelte, parfait. Juste parfait.
Je ne cache pas mon inquiétude soudaine pour l'avenir, Eva-Line aura plus de mal à me faire passer inaperçu qu'auparavant. Ma foi, je ne regrette rien.
Je suis parfait.
Et je m'en vais pavaner devant la seule qui a du goût dans ce rustre manoir, elle seule saura apprécier cette magnificence digne de la noblesse à laquelle nous appartenons depuis des générations.
Enregistrement terminé. »

- * - * - * -

« 13 juillet 1993, manoir Lockwood, Moscou.

Ils t'attendront, en bas. Ils te le souhaiteront, te serreront entre leurs bras. Et toi, tu te sentiras bien. Merveilleusement bien. Et pour une journée, tu cesseras tes recherches. Pour une journée, tu ne tenteras rien. Obsédée depuis plus de trois mois par le contrôle parfait de ton don, tu le laisseras faire. Tu le laisseras agir. Parce que tu le sais, ces voix ne seront que bienfaisantes.
Et tu te sentiras bien. Tu reliras les esprits de ceux que tu aimes, de ceux qui t'aiment. Tu laisseras ces voix exploser, symphonies de souvenirs, dans ton esprit. Une fois de plus, tu liras celui de ta mère. Je relirai l'esprit de maman. Pour voir à nouveau cette joie qu'elle a éprouvé ce 13 juillet, dix-neuf ans plus tôt.
Aujourd'hui, c'est ton anniversaire. Notre anniversaire.

Nous sommes nés un 13 juillet, de l'année 1974.

Matin d'été, tu ne t'en souviens pas. Maman, si. Papa aussi. Aube ensoleillée, maman ne se souvient que de la couleur du ciel. D'un orange captivant, saupoudré d'un tendre bleu crème... Tu revois son sourire lorsque son regard s'est posé sur toi et sur cette petite boule de poil d'un blanc nacré venant d'apparaître sur le bord du lit. Elle nous a aimé, dès l'instant même où son regard s'est posé sur nous. Tous deux ses premiers enfants. Deux petits miracles...

Comme j'aime ce jour. J'aime ce don capable de me faire ressentir tout le bonheur d'un monde. Celui de notre famille.

Ils t'attendent, Eva. Il est temps de descendre, de les rejoindre. »

Comme tous les jours depuis ce 23 mars de l'année 1993, Eva-Line écrit dans son journal. Inlassablement. Pour ne rien oublier. Aujourd'hui encore, le jour de son anniversaire, elle se doit d'écrire. Les faits, les pensées. Tout. Et même lorsqu'elle entend les rires dans le salon du bas, lorsqu'elle sent l'odeur sucrée d'un gâteau, elle écrit. Parce qu'il ne faut plus qu'elle oublie, jamais.
Il lui faut récupérer des données, des faits, des chiffres. Trouver la faille, trouver le contrôle. Alors, elle ne s'arrête jamais. Seulement, aujourd'hui est un jour spécial. Elle se doit de baisser sa garde l'espace de quelques heures.

La journée passe si vite, trop. Eva-Line se sent bien, heureuse, entourée.
Minuit passé, la russe s'empare de son journal. Veste enfilée, elle grimpe sur le dos d'Andreï-Feodor. Et ils s'enfoncent dans la nuit russe de juillet.
Assise sur le dos de son frère, elle laisse son oeil s'évader dans ce ciel dégagé du moindre nuage. Et soudain, elle perçoit sa grosse voix.

- Ev', tout va bien ?

Et elle sourit tendrement.

- Tout est parfait, mon tsar... Tout est parfait.

Le daemon n'a jamais eu besoin de mots pour lire dans le coeur de sa soeur. Andreï-Feodor n'a jamais eu besoin d'être télépathe pour décrypter l'esprit d'Eva-Line. Il est son âme, il est son double. Il se contente alors du peu et avance dans la nuit claire. Eva fait le reste. Car pour eux, l'esprit de l'autre n'est pas un moyen de capter la moindre pensée. C'est un jardin où l'on se rend lorsque seul une invitation est prononcée.

- Je l'ai encore ressenti, tu sais. J'ai encore tout vu... Toutes leurs voix, leurs pensées. Tout fusait à une telle vitesse... Un débordement de joie, d'amour, de bonheur, j'avais l'étrange impression de couler sous cet amour. De me noyer. Et pourtant, je voyais leur visage, à tous. Je voyais vos visages, ancres auxquelles m'accrocher pour ne pas sombrer.

Elle se sent si bien... Son don n'est pas que malédiction. Ce soir, aucune peine ni la moindre douleur. Qu'un unique bonheur hurlant à l'unisson. Intense.

- J'ai revu notre naissance dans les pensées de maman. J'ai vécu à nouveau notre enfance, à nous trois. Nik et Dim... Nos escapades dans la neige, nos jeux d'enfants, les parties de cache-cache dans le manoir alors que la pluie tambourinait sur les carreaux. Nos secrets, nos cabanes, tout. Je nous ai revus, enfants. Innocents et si proches. Inséparables. Pas seulement nous trois, mais nous six. Tous les six. Nikolaï, Yulia, Dimitri, Lyana, toi et moi. Notre grande fratrie.

Un sourire s'échappe du museau d'Andreï, au naturel pourtant si distingué. Parce qu'il se souvient tendrement de cette époque, entourée d'un voile de neige précieux.

- Je me suis souvenue de cette joie lorsque j'ai appris que maman était enceinte... De mon amour inconditionnel lorsque j'ai vu le bout de son nez, la première fois. A Nik... Et Yulia. Je les ai aimé d'instinct. Et je les aime tellement... Et Dimitri... Lyana. Je les aime, je les aime tant...

Eva-Line est une lionne. Elle l'a toujours été. Sa famille, pour toujours et à jamais. Et ses frères... Qu'importe les obstacles, qu'importe les montagnes. Pour eux, la daemonienne exploserait le monde. Parce qu'ils sont tellement plus que son sang... Ils sont ses frères. Andreï l'admire pour ça, lui qui est incapable d'exploser en public, de faire état de ses sentiments. Bien évidemment, il les aime, ses frères et soeurs. Plus que tout, bien évidemment, il enfoncerait des portes pour eux. Bien davantage encore pour sa muse...
Mais il se sent incapable de le dire. Roi distingué, il ne s'épanche pas.

Lorsqu'Eva ferme les yeux, elle a l'impression de redevenir cette petite fille, grande soeur protectrice. Andreï-Feodor entend l'invitation de sa soeur, il entre dans sa bulle. Entre dans son rêve.

- Et papa. Cette fierté dont il m'inonde, elle est si forte. Il n'a jamais eu besoin de me le dire, je l'ai toujours su. Mes épaules peinent à tenir la distance... à survivre à cette pression qu'il fait peser sur moi. J'envie mes frères... Je voudrais pouvoir échapper à cette attention constante de notre père. Et pourtant, je l'aime tant...

John Lockwood, grand astrophysicien, est fière de sa fille, au-delà du possible. Au-delà de tout. Sa fille, perle de perfection, toujours placée sur un piédestal. Quoiqu'elle puisse faire, quoiqu'elle puisse dire. Elle est sa fille. Son aînée. Sa perle.
Il aime ses fils. Par-dessus tout, il les aime. Mais Eva... première de ses enfants, a dépassé toutes ses attentes.
Depuis sa plus tendre enfance, Eva-Line est une tête. Travailleuse, sûre d'elle, refuse la défaite. Chacun de ses diplômes obtenus avec mentions. Première de ses classes, présidente d'associations, prête à tout pour obtenir le meilleur d'elle-même. A se dépasser.
Cerise sur le gâteau ? Son âme est le parfait reflet de ce dépassement d'elle-même qu'elle aime à s'imposer. Andreï-Feodor est un génie à l'oreille absolue. John a tenu à lui offrir des cours de musique, plus qu'aux autres. Théorie, pratique. Un professeur à domicile, rien que pour lui, trois à quatre fois par semaine, deux heures par jour. Le temps dépassant toujours légèrement le sablier initial.
Oui, John Lockwood est terriblement fière de ses deux ainés.

Aujourd'hui bien plus encore, Eva-Line cherche à se dépasser. Ce don, ce fardeau, elle cherche à le comprendre. Le saisir d'une main, le contrôler. Le faire sien, ne plus dépendre de lui. Alors, elle s'essouffle, nuit et jour, étudie à en perdre la raison. Recherches et entrainements, à la conquête du contrôle absolu. Parce qu'elle ne peut se résoudre à perdre, incapable de baisser les bras.
Il lui faut gagner. Il lui faut effacer ces voix, incessantes, dans son esprits. Tortionnaires. De son esprit, elle doit devenir le maître.
Et sans Andreï, elle ne pourrait rien. Son pilier, sa force. Son Roi.

- Nous avons eu de la chance, An. D'être nés ici. Dans ce grand manoir, au grand domaine éloigné de tous. Nous avons eu de la chance d'être nés ici. De la chance d'être bien-nés. Ancêtres aristocrates, notre héritage est colossal. Nous avons eu de la chance que notre famille soit épargnée, chance ou simplement les contacts de notre grand-père, de notre mère. Pour des daemoniens, vivre dans pareil terrain, coupé des humains, à l'abri derrière ces murs, ces limites de terre, emplies de cerfs et sangliers. Nous passerons toujours inaperçus. Nous avons eu une enfance merveilleuse, grâce à ça...

Tendrement, Eva sourit. Sa demi-âme ne nie pas l'évidence. Ils sont chanceux. Et elle le sait, pour lui, c'est tout naturel. Parce qu'il est un prince. Et même si parfois elle l'embête avec son attitude de grand noble, elle le pense aussi. Son Andreï est un Roi. Son tsar. Et sans lui, elle n'est rien.

- Et nous voilà... Toi, tu vas chanter au salon Daemonian pour la première fois dans quelques mois, moi, j'entame ma dernière année à l'université Lomonossov cet automne, pour enfin avoir ma licence de psychologie...

Eva-Line marque une pause. Sa main se pose délicatement sur le cou du grand caribou, se laisse glisser le long de son pelage sombre, se penche finalement vers son oreille, qu'il puisse voir son sourire.

- An ?

- Mmh ?

Il tourne son oeil, l'observe.

- Tu sais que je t'aime ?

Andreï-Feodor sourit tendrement. Elle seule a droit à ces mots.

- Moi aussi, je t'aime, Ev.

Le duo d'âme s'enfonce dans la nuit fraiche d'été.

- * - * - * -

« 27 juillet 1993, Café du Lys, Moscou.

Je souris alors que j'inscris cette date dans ce journal. J'ai toujours porté une importance capitale aux dates. Comme les témoins d'une vie, une ancre aux souvenirs. A mes souvenirs.
Ce 27 juillet, je souris, tendrement. Parce que je n'aurais cru trouver autre intérêt que celui que je porte à mes recherches, à ma musique. A ma famille. Parce que 483 jours plus tôt, le 2 mars 1992, jamais je n'aurais cru voir au travers de son regard.
Si bleu. Si intense.
Jamais je n'aurais cru aimer d'une telle force...
Et quand je le regarde, je sens mon coeur défaillir. Quand il me sourit, je le sens qui me transperce. Je suis télépathe, pourtant, je suis sa victime. Un rien me trahit, je suis faible face à lui. Je perd moyens. Je souris bêtement, je me sens enfant découvrant la vie. L'amour.
Je lui appartiens, entièrement.
Jouet entre ses mains, je me suis ouverte. Moi, grand pilier au visage impénétrable, aux pensées isolées dans cet esprit incontrôlable. Je me suis laissée envahir, l'ennemi m'a prise. Il m'a volée, m'a conquise.
Une année. Une année depuis qu'il me l'a demandé, de sortir avec lui. Mes mains tremblent à l'idée de ne plus l’enlacer, mes yeux frémissent de ne le voir, mon coeur s'effraye qu'il s'échappe à mon emprise.
Je l'aime. Je crève pour lui.
Rien qu'une année. Et pourtant, je lui appartiens corps et âme. Et dans cet oeil, dans ce regard bleu tendre, je le devine.

Il m'aime.

Nous nous sommes rencontrés un lundi. Premier jour d'une nouvelle semaine, aube d'un avenir aux quelques fragments. Un lundi. Au campus, bêtement. Cette voie tracée aurait pu prendre bien des formes, pourtant, elle nous a lancé à pleine vitesse l'un contre l'autre. Fracassés. Le choc ébranlant nos coeurs, réglant les battements de nos horloges à l'unisson.
Cours d'économie. Je me souviens encore de la main de Mavra me trainant dans son cours lorsque je crevais de rejoindre Andreï dans la forêt bordant l'université. Je me souviens être entrée dans l'amphithéâtre, une moue terrible peinte sur mon visage. Je me souviens des longues tirades atroces du professeur à propos de chiffres et de graphiques. Mais plus que tout, je me souviens de ce garçon aux cheveux oranges.
Alors que je traçais comme je le pouvais un graphique représentant toutes les humeurs et pensées que je percevais autour de moi, à défaut de ne pouvoir le faire dans le calme, un esprit se détacha davantage des autres.
Je relevais mon nez, le cherchais du regard. Rien. Et les secondes passaient, terriblement longues, mes sourcils se fronçant de concentration. Et après quelques torsions de mon esprit, je réussis à isoler la voix. D'un grave suave, d'une tonalité séduisante.
Et je me suis introduite dans ses pensées, suivant le cours de celles-ci, terriblement captivantes. Soudain, elles se sont stoppées. J'ai relevé mon attention, mon regard scrutant l'amphithéâtre. Et là, deux rangées plus bas, une main levée.
Je le savais, c'était lui. Ca ne pouvait qu'être lui. Le professeur lui donna la parole, le garçon se leva. Grand roux à la cambrure du dos parfaite et ma fois aux si jolies petites fesses, je buvais ses paroles.
Son esprit, affuté, anéantissait toutes les attentes de son professeur. Mieux que ça, il semblait les dépasser. Comment ai-je pu le savoir ? Télépathie.
Et là, figée à observer un dos, captivée par une voix, je suis tombée en admiration.

J'aime Eirik Jensen. Je le vois, à l'autre bout de la rue, en face du café. Mon norvégien attend, mains dans les poches, que le feu passe au vert, pour me rejoindre. Je l'entend déjà, par-dessus toutes les autres âmes.
Nous sommes reliés. Connectés. Je n'ai jamais ressenti tel lien auparavant... Jamais. Son esprit ne me blesse pas, il m'apaise.

Je l'aime. Le voici qui traverse la rue en trottant, voilà qu'il sourit en m'apercevant au travers de la fenêtre du café. Je souris et je vais en terminer là, mon Eirik entre. »

D'un geste vif, la russe referme son journal dans un bruit sec. Un grand roux retire les mains de ses poches, s'approche de la table où se trouve la télépathe. Son esprit entre en collision avec le sien. Elle sourit, il la prend tendrement entre ses bras. Délicat, il dépose un baiser sur ses lèvres avant de la laisser s'échapper.

- Tu es prête, on y va ?

Eva-Line enfile sa petite veste, glisse son carnet et son stylo dans son sac avant de le mettre sur son dos.

- Oui, allons-y, sinon Andreï va encore me reprocher de l'avoir fait trop attendre.

- Ah ça ! Mais ne t'inquiètes pas, Ada est allée le rejoindre. Elle va vite lui clouer le bec, comme je la connais.

Ils sourient, sachant pertinemment comment ils allaient retrouver leurs daemons. En pleine prise de bec amicale à propos d'un sujet captivant. Jamais d'accord, mais toujours heureux de trouver une âme avec qui débattre des heures durant.

Main dans la main, les daemoniens sortent du café, prennent la direction de la forêt. Le café du Lys étant en bordure de Moscou, il est facile pour Andreï-Feodor de se dissimuler dans la forêt. Il préfère ça au box à cheval dans lequel il est obligé de voyager pour passer inaperçu en ville.

- Je suis sûre qu'Ada a apporté de nombreux sujets avec elle pour provoquer Andreï. Non ?

Eirik se contente d'éclater de rire avant de déposer un baiser sur la joue de sa russe.

- * - * - * -

« 17 septembre 1993, manoir Lockwood, Moscou.

Je n'arrive plus à me concentrer. Et pourtant, ce n'est, pour une fois, pas la faute à ce don trop envahissant. Ces trois derniers mois ont été sources d'avancées majeures dans mes recherches, je sens que je touche bientôt au but. Il ne s'agit que de mois, de semaines, si je suis optimiste. Et je le suis, non sans raisons.
Ces trois années ont été éprouvantes, autant physiquement que moralement. J'ai fait preuve d'une extrême maitrise de moi-même pour ne pas tout laisser tomber et me foutre en l'air, c'est un fait. Imaginez-vous entendre toutes les pensées profondes de la moindre âme qui passe dans ce cercle d'influence, percevoir le plus infime fragment de leur esprit, pouvoir toucher à leurs souvenirs, les retourner, et ressentir. Tout ressentir. Au plus profond de toi. Pleurer lorsque tu n'as pas lieu de le faire, rire lorsqu'il ne le faut pas. Sentir ton coeur écrasé d'un poids affreux d'émotions qui ne t'appartiennent pas, des pensées volées.
Être submergée. Simplement. Submergée de pensées et te sentir incapable de maitriser ce flot infernal.

Je ne suis pas de ceux qui baissent les bras. Je hais la défaite. Je hais perdre le contrôle, il me faut tout comprendre, tout contrôler. Alors, j'ai fait ce que je fais toujours.
Je me suis butée à comprendre, à trouver la solution.
Seule dans ma tête, mon jumeau pour m'épauler, mes précieux amis pour m'aider. Mavra, Stan, Hank et Lord. Enfants déjà ensemble, la chance, ou le destin, nous a menés tous trois à l'université. Inséparables. Tous trois ? Mavra et Hank sont daemoniens. Stan et Lord, leurs daemons.
Mes deux amis sont venus à moi, un jour où les voix se faisaient oppressantes. Visage victime de cernes, yeux rougis par des larmes douloureuses, regard vide. Ils savaient et ont compris. Ils ont voulu m'aider, jouant les cobayes. Hank trouve ça très drôle, Lord un peu moins. La daemonne est pudique, je la comprend. Je ne voudrais de personne d'autre dans mon esprit, hormis Andreï. Mes secrets, mon monde.
Je les comprend, tous. Et pourtant, mes amis se sont ouverts. Pour m'aider à contrôler mon don. Et nos nombreuses séances, épuisantes, ont porté leurs fruits.
Aujourd'hui, je n'entend pas les voix des esprits présents dans le manoir. Pour combien de temps ? J'ignore toujours lorsque mon esprit flanchera. Plusieurs heures ? Une seule ? Une vingtaine de minutes ? Moins ?
Peu importe, plus le temps passe, plus je parviens à refermer cette grande porte rouge que j'ai mis tant de mal à ériger dans mon esprit.

Ma famille ? Je refuse de les impliquer. Ils ont bien d'autres choses à penser. La pression de notre père, pour mes frères, est bien trop grande. Je ne veux pas les inquiéter. Alors, je ne leur demande rien, je souris. Et j'essaye d'ignorer leurs pensées.
De fermer cette porte rouge.

Je n'arrive plus à me concentrer. Depuis maintenant quinze minutes, je n'inscris plus mes notes dans mon journal destiné à mes recherches. Et j'écris ici.
Je vais arrêter, et profiter de l'écouter. Les voix se taisent, mais la sienne explose mes oreilles, en milliers d'orgasmes auditifs. »

Eva-Line s'étend sur son lit, journal déposé sur son ventre, crayon martyrisé de ses dents. Elle ferme ses paupières, inspire. Et laisse seules ses oreilles éveillées, captant l'aria de Vivaldi, au travers du mur de pierre...
...
...
Ambiance.
...
...
Droit, bois fières, gorge ouverte, les muscles se tendent, se détendent. Le piano danse, duo parfait en harmonie avec la voix du Prince. Son coeur chancèle, son âme sursaute de mille désirs. Seul instant divin où le daemon laisse ses pensées s'échapper, son coeur s'envoler. Toutes ces émotions retenues, évacuées.
Chanter, bien davantage qu'un plaisir. Un désir violent de liberté. Une passion dévorante lacérant vos tripes.
Il n'a que dix-neuf ans, pourtant, on le jalouse déjà. Au Conservatoire Privé de Musique de Moscou, bien évidemment privatisé aux daemoniens, il ne s'embarrasse pas des autres. Si ce n'est qu'il ne les remarque pas même du coin de son oeil princier.
Deux heures qu'Andreï-Feodor est enfermé dans la salle de musique, à boire la moindre parole que lui offre son professeur. Et quel professeur ? Pas moins qu'un des plus célèbres ténors moscovites. Comment ? Papa. Pourquoi ? Cette fierté qu'il ressent, démesurée, pour sa fille, ne s'arrête pas à elle seule.
Il est fière de ses ainés. Il ne veut que le meilleur pour ce talent qu'il a tant espéré.

Andreï pose la dernière diminution, sa dernière note. Le silence plane l'espace de quelques secondes, le professeur prend la parole.

- Ton ornement à la trente-sixième mesure, peut-être partir en-dessous avant de remonter vers la seconde majeure.

Silence. Andreï observe la partition, coupée et collée par sa demi-âme. L'inconvénient pour lui, est surtout de ne pouvoir tourner les pages. Il lui faut un collage tenant sur un pupitre sans la moindre tourne. Ou, simplement, apprendre sa voix, ce qu'il fait principalement. Sa voix et toutes les autres, connaître la pièce sur le bout des sabots.
Ce Vivaldi étant tout nouveau pour lui, il lui faut encore parfois regarder la partition.

- Je l'aurais plutôt pris par le la. Non ?

- Belle idée, essayons. Partons la levée de la mesure trente.

Silence, l'on perçoit une légère respiration, le piano explose doucement, la voix du ténor brille.
La diminution est parfaite.

- * - * - * -

« 5 octobre 1993, Université Lomonossov, Moscou.

L'espoir commençait à fuir. Pourtant, c'est arrivé. Enfin. L'impossible m'a délivrée, ma douleur évaporée. Ce matin, mes recherches ont abouties au résultat escompté. Ces trop nombreuses heures passées à entrainer mon esprit, ces minutes de douleur intellectuelle, cette crainte incessante de ne jamais y arriver. Néanmoins, j'y suis. Enfin.

Ce matin, la Porte Rouge s'est refermée.

Les voix se sont tues. Ce silence bienfaiteur, je le goûte depuis moins d'une douzaine d'heures, une joie non dissimulée éclairant mes lèvres. Hank se moque de moi. Pourtant, je ne peux m'en empêcher.
Trois ans. Trois années qu'elles font partie intégrante de ma vie. Sans le moindre cessez-le-feu. Des voix, des souvenirs, des visages. Tellement de pensées, tellement d'images. Et des bribes de ma propre histoire qui me sont enlevées... au profit de celle des autres. Aujourd'hui, tout est terminé. La Porte est refermée. Je me sens si bien... Libérée.
Comment y suis-je arrivé ? Le travail. L'acharnement. Ma haine de l'échec. Et la douleur incessante, ne jamais se sentir seule dans son esprit, se sentir devenir folle au fil du temps.
Je n'ai jamais été seule. Andreï, Mavra, Stan, Hank, Lord. Ils m'ont aidés. Se prêtant au jeu, jouant aux cobayes. Et comme un daemon parvient à fermer son esprit à son daemonien, comme le daemonien ferme le sien à son daemon, j'ai essayé. Têtue.
Et j'ai trouvé la serrure de la Porte Rouge.

Alors, je repense, une étrange nostalgie amère, à ce jour fatal où ce don s'est déchainé en moi.

Un matin froid de décembre 1991, au coeur de Moscou. Université Lomonossov, auditorium deux. Je me souviens n'avoir que très peu dormi, la nuit précédent ce jour d'examen. Nous avons passé la nuit à travailler, yeux rougis de fatigue. Je me suis endormie sur mes livres de cours. Et le lendemain, nous sommes arrivés en courant dans l'auditorium déjà plein à craquer. Je nous ai trouvé une place, au centre des bancs, ni trop haut ni trop bas.
Je me souviens de la chevelure rousse en chignon qui masquait le professeur à ma vue. Je me souviens du poids d'Andreï, dans mon sac à dos. Sa forme n'était pas à son goût, ce petit cygne qu'il était n'avait pas assez de royauté pour le grand tsar. Pourtant, il fallait bien qu'il rentre dans mon sac. Un lion est bien difficile à dissimuler, aussi bien qu'un cerf.
Je me souviens de l'examen, de ma panique lorsque j'ai eu la feuille entre les mains. Je me souviens de mon ventre noué, de ma peur face aux trop nombreuses questions, de cette fatigue qui ne me quittait pas. Et les réponses échappant de ma mémoire... J'étais incapable.
Pas une seule fois. Pas une fois, je n'ai paniqué. Pas une fois, je n'ai raté un examen. Pourquoi ce jour-là ? Pourquoi aujourd'hui ? La question tournait, sans cesse, dans mon esprit. Je me souviens avoir relevé mon regard, pour chercher désespérément Hank sur les bancs. Je n'ai pas eu le temps de le trouver. Mon coeur s'est emballé lorsqu'il s'est fixé sur la grande horloge indiquant l'heure. Quinze minutes. Je n'avais rempli pas même la moitié de ma feuille...
Je me souviens alors de mon souffle qui s'est emballé, des tremblements de mes mains. Puis, plus rien. Le néant.
Et la douleur. Une explosion de sons. J'ai relevé mon regard, mains protégeant en vain mes oreilles, yeux plissés par ce brouhaha infernal. Et autour de moi, personne ne semblait l'entendre. Les entendre. Ces voix déchainées, tournant si vite, tant de mots, tant de voix. Regard fou, il sautait de lèvres en lèvres, cherchant l'origine des cris.
Je suis restée là, mains pressées contre mes oreilles, puis j'ai fermé les yeux. Les voix ne cessaient de torturer mon esprit. Au fil des secondes, elles s'intensifiaient. Ces voix pensaient, seules, tellement vite. Tellement de voix... Toute d'un même souffle, j'étais incapable de comprendre le moindre fil de pensée...
J'étais là, assise, souffle emballé, je n'ai qu'à peine perçu la sonnerie, je n'ai pas même senti les autres élèves partir de la salle. Les voix se sont atténuées. Non disparues. Toujours là, moins fortes.
Je me souviens avoir sursauté lorsqu'une main s'est posée sur mon épaule. J'ai relevé la tête, regard empli de larmes douloureuses. Les voix étaient toujours là, seul Hank se tenait devant moi. L'auditorium vide. Le professeur attendant les deux dernières copies.
Hank m'a regardée, il me semble qu'il a compris. Il a pris ma feuille, l'a rendue au professeur.
Mes souvenirs deviennent vagues, je ne me souviens que des voix. Si fortes. Des vagues de pensées déferlant dans mon esprit. Et de mon incapacité à me concentrer.

J'ai découvert mon don.

Cette douleur fulgurante me semble à présent si lointaine. Et aujourd'hui, jamais je ne penserai à échanger cette chance que l'on m'a offerte. Qui ? Qu'importe qui. Ce don est un cadeau. Merveilleux, affreux, écrasant, mais un cadeau. L'espoir de comprendre, d'aider, d'écouter. La chance de pouvoir contempler des vies qui ne sont siennes, d'espérer leur venir en aide lorsque seulement ils le désirent.
Ce don est une malédiction. Ce don est une chance.

Je suis daemonienne. Je suis télépathe. Et fière de l'être. »



Qui tire les ficelles

Pseudo/Prénom : Ana... J'ai craqué, pardonnez-moi  
Âge : 23 en année de caribou
Double Compte : Toujours Ana What a Face
Activité sur le forum : Plutôt pas mal, autant qu'avant
Comment as-tu connu le forum ? Un coup de foudre
Un commentaire ? Un avis ? Une suggestion ? LES RUSSES VONT DOMINER LE MONDE !!!!!! Avec les mexicains, obviously... Oh et..... mille excuses pour la longueur de la fiche
Et si je te demande le code du règlement ?
  
MessageMer 28 Mar - 22:41
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Date d'inscription : 28/03/2018Nombre de messages : 38Nombre de RP : 2Âge réel : 23Copyright : Aki chérie <3Avatar daëmon :
Eva-Line J. LockwoodNothing will be the same...

Histoire 1/4

Le manoir vide, explose. Comme presque mort, il sursaute à cette tempête soudaine d'harmonies. Sûr d'être seul, il les a oublié. L'a oubliée. Seule au premier étage, dans une bulle hors du temps, elle couchait quelques mots dans l'un de ses journaux, en date du neuf décembre 1994. Sa demi-âme préoccupée à l'une de ses promenades solitaires dans le parc du domaine, la jeune femme se délecte de cette douce sensation que de respirer enfin. Vidée de ces pensées qui ne sont siennes. Seule, enfin. Physiquement, psychiquement.
Et dans cette pièce, salle de musique, elle s'est laissée amadouer par la boite de son violoncelle. Elle s'en est délicatement saisi, s'est assise sur un tabouret. Sa main s'est relevée, agrippée à son archet. Pause dans le temps, ultime silence avant la résurrection.
Elle joue. Explose le silence du manoir. Le temps ne semble plus posséder la moindre emprise sur la jeune femme, hypnotisée par les affects s'échappant des entrailles de son instrument. Comme le prolongement de son propre corps, le violoncelle semble prendre soudainement vie.
Et le temps leur est dérobé dès l'instant cruel où la russe sort de sa bulle. Elle relève son nez, regarde la grande horloge. Deux longues heures qu'elle est ici, travailleuse acharnée. Elle sourit, parce qu'elle l'a sentie, en bas. Elle n'est plus seule. Son esprit s'ouvre, elle la laisse entrer légèrement. Et elle sourit. Referme son esprit.
Violoncelle posé sur le flanc à côté de son tabouret, archet sur le pupitre, la jeune femme s'élance vers la porte de la salle de musique, l'ouvre à la volée, se précipite dans les escaliers, débouche dans la cuisine.

Et elle est là, devant les placards, préoccupée par un rangement méthodique. La jeune femme sourit dans son dos, ne dit pas le moindre mot. Et pourtant, lorsque sa mère se retourne, celle-ci n'est pas même surprise de la voir ici, silencieuse. Elle lui sourit.
Eva-Line sent son coeur tressauter. Une intuition. Quelque chose, dans ce regard qui la couve si intensément. Un réflexe acquis par ses études, par son don. Elle le sent, quelque chose cloche.
Et elle hésite. Elle hésite à ouvrir la porte, à entrer. Pour chercher, trouver. Sa mère a perdu son sourire, remplacé par un de ceux qu'elle ne lui a jamais connu. Etrangement calme, amer.
La brune sourit tendrement à sa mère, s'approche de l'ilot central de la cuisine, le contourne, entreprend de vider les quatre sacs de course. Il en faut pour nourrir trois hommes. Trois russes. A cinq, on en fait des grosses courses.

- Tu aurais dû m'appeler, maman, pour t'aider à porter les sacs.

Eva sent une hésitation dans la voix de sa mère.

- Je ne voulais pas que tu arrête de jouer pour moi, mon ange.

Son coeur rate un second battement. Sa voix, son regard. D'une amertume indescriptible... Quelque chose cloche. Quelque chose est arrivé, ce matin. Instinctivement, Eva pense à ce rendez-vous auquel sa mère devait aller. Un énième rendez-vous chez le médecin de famille...
La fille n'hésite plus une seconde, ouvre la porte rouge, pénètre dans l'esprit de sa mère. Silencieuse, elle fouille. Les souvenirs, un infini couloir aux mille et une portes aux courbes, couleurs, matières si différentes. Eva-Line perçoit un battement, presque inaudible. Elle le suit. Ouvre une porte.
Elle se sent défaillir. Le souvenir l'envahit, la domine. Elle perd ses moyens, se retient de justesse au plan de travail. Laisse tomber le pot de confiture qu'elle tenait en main. Elle veut hurler.
Le fracas du verre résonne encore lorsqu'elle se tourne vers sa mère, voit cette larme perler au coin de son oeil. D'un regard tendre, Diana ne tente même plus de lui dissimuler l'émotion qui l'envahit.

- Je peux jouer le jeu, avec eux. Je peux tenir le coup, leur dire que tout va bien. Tes frères, je vais pouvoir leur faire croire que je n'ai pas peur. Ton père, je peux le rassurer. Mais toi...

La fille s'approche de sa mère, prend ses mains entre les siennes. Les mots se bousculent, tentent de former une phrase, un semblant d'une idée. Rien. Le vide, le souvenir qui ne la quitte pas. Ne la quittera jamais. Gravé en elle.

- Toi, je ne peux rien te cacher.

D'un geste doux, la mère caresse les longues boucles de sa fille. Elle l'observe quelques minutes, dans ce silence étrangement apaisant.

- Je craignais que tu le sache bien trop vite, avant même que je ne trouve la force de l'énoncer à voix haute. Mais... j'espérais ne pas avoir à le faire. Je suis désolée, Eva-Line...

Redevenue enfant, la jeune femme sort de sa transe émotionnelle.

- Ne t'excuse pas, maman. Je...

Eva-Line a envie de pleurer. De crier. De se réfugier dans les bras de sa mère, de sentir sa main dans ses cheveux. Et pourtant, il ne s'agit plus d'elle. Il ne s'agit pas d'elle.
Sa mère a un cancer.
Mains toujours jointes, la mère et la fille se regardent.

- Maman... Tout va s'arranger, j'en suis sûre.

Toujours, les Lockwood survivront.

......

- * - * - * -

« Enregistrement du 13 mai 1995. 10h03.

La musique perd de son goût. Que de ressentiments dans mon coeur ces derniers jours, me contenir devient difficile. Ma demi-âme se contrôle, ses émotions s'échappent quelques fois, s'insinuent dans mon esprit droit. Nous n'avons plus goût à la musique, au rire. Eva-Line se concentre davantage sur ses travaux, je dévore des traités de musique ancienne quelle que soit l'heure du jour et de la nuit.
Nous ne jouons plus dans ce grand manoir, vide de ce pilier qui est le nôtre.
Notre mère a été admise à l'hôpital. Son état s'est aggravé.
...
La chimiothérapie la fatigue beaucoup trop. Trajets trop longs, éreintants, entre manoir et hôpital. Elle peine à se remettre entre chaque séance, chaque rendez-vous. Elle perd ses cheveux par poignées, elle en rit.
Je ne supporte plus cette situation. Tout va trop vite. Je ne suis pas de ceux qui s'emportent, je garde tout en moi. J'ai en horreur les effusions d'émotions personnelles, je refuse que l'on lise en moi. Alors, je range toutes ces angoisses en lieu sûr et Eva-Line, cependant, sait tout de moi...
Elle voit ma détresse face à la situation. Elle voit ma haine de la vie. Elle voit ma crainte de l'adieu irrémédiable. Andreï-Feodor est effrayé, indubitablement.
Diana, mère de ma demi-âme, est la mienne également. Qu'elle ne m'ait pas porté, mis au monde, ne change rien. Cette femme, cette humaine, n'est pas comme les autres. Elle m'a pris pour premier fils. Elle est ma mère. Et je hais l'injustice de ce monde, je hurle contre cette maladie que jamais nous n'avons invité dans nos vies.
Je sens ma carapace se fragiliser, j'aperçois les fissures, elles s'agrandissent. Je refuse sa lente disparition, à cette mère qui est tout aussi mienne qu'elle est celle de mes frères et soeurs.
Je fuis la réalité, entre deux visites à l'hôpital. Je fuis dans ma musique, qui me semble si fade face à cette détresse qui m'envahit.
Pourtant, je devrais me réjouir. Mon talent, devant un jury unanime du Conservatoire, m'a offert le rôle d'Orphée sur un plateau d'or. Yeux hypnotisés par ma voix puissante, la délibération n'a pas pris de temps pour me désigner interprète du héros grecque de Monteverdi. Pourtant, la victoire évidente laisse un goût amer en bouche.
Mon premier opéra, maman ne m'entendra pas.
Vie cruelle.
...
J'entend les battements d'ailes de ma soeur d'âme. Aura-t-elle peut-être des ragots capable de capter mon attention, de la détourner. Qui sait...
Enregistrement terminé. »

- * - * - * -

« Enregistrement du 14 Septembre 1995. 13h27.

Je suis seul dans le salon, John et Dimitri sont allés à l'hôpital. Par malheur, je n'ai toujours pas retrouvé goût au plaisir. Ces derniers mois ont été difficiles, éreintants. Les peurs affolantes, les joies vaines. La santé de notre mère s'est dégradée si vite... Nous sommes allés la voir avant-hier, Eva-Line et moi. J'ai senti la peine de ma soeur d'âme lorsqu'elle a posé à nouveau ses yeux sur les longs tuyaux s'élevant autour de Diana. Elle s'est pourtant approchée d'elle, sourire amer aux lèvres. Elles ont parlé des heures durant, l'instant béni hors du temps a terriblement fatigué notre mère. Elle refuse de nous le dire, mais Ev' le voit dans ses pensées.
Maman a peur. Elle est fatiguée, refuse de prier ses enfants de la laisser se reposer. Son seul désir est de nous voir, chaque jour où son souffle frémit encore.
J'ai mal, je suffoque.
Andreï-Feodor ne ressent pas ce genre d'émotions. Ces douleurs à l'estomac, ces peurs au coeur. Et pourtant, je le sens dans mon âme. J'ai affreusement peur. Et je lis la même expression dans le regard océan de ma soeur. Pour elle, je reste droit, fière, un pilier. Je me dois de tenir la distance, pour qu'elle puisse s'accrocher à moi. De toutes ses forces.
Elle m'inquiète... Aujourd'hui, elle n'a cessé de vomir. Elle couve quelque chose, ceci expliquant les raisons nous empêchant de nous trouver aux côtés de notre mère. Ces microbes sont dangereux. Et ne pouvoir la rejoindre tord l'esprit d'Ev' qui ne rêve que d'être là. De lui tenir la main. De voir son sourire, d'entendre son tendre rire. De sentir l'odeur de son parfum à la rose. De caresser sa main si douce, si frêle. De voir cet éclat dans son regard...
...
Je crois que j'entend quelque chose, une clé dans la serrure. La porte d'entrée s'ouvre.
Enregistrement terminé. »

Le sabot éteint difficilement le dictaphone. Andreï-Feodor le glisse sous la table, se redresse et s'avance vers le couloir. Dimitri sursaute lorsqu'il tombe nez à nez avec le caribou. Main contre son coeur, il lui offre un large sourire.

- C'est toi, que tu m'as fait peur !

Lyana passe le pas de la porte à son tour, ne dit pas un mot. Elle semble étrangement calme. Perdue dans ses pensées. Ils reviennent de l'hôpital.
Dimitri contourne le grand daemon, entre dans le salon et cherche dans des papiers sur le bureau. C'est le sien. Il n'est pas très ordonné, mais que peut-on lui dire. Ces derniers mois ne sont pas aux reproches et malgré le dégoût d'Andreï face à ce désordre indigne de lui, il ne dit rien. L'ordre attendra. Et alors qu'il fouille dans ses papiers, Dimitri continue de parler. Lyana quand à elle s'est couchée sur le divan, toujours silencieuse.

- Papa est resté avec maman, j'irai le rechercher dans quelques heures. Ils ont besoin d'être un peu seuls... Comment va Lily ?

Andreï-Feodor ne se retourne pas, fait le tour du salon d'un pas mesuré. Et alors qu'il s'apprête à répondre, un cri fait trembler les murs du manoir. Tous trois sursautent, les sabots d'Andreï glissent sur le parquet alors qu'il démarre au quart de tour, se plante devant les escaliers menant à l'étage. Son museau fixe une silhouette.
Là, en haut des marches, Eva-Line. Plantée, droite comme un i. Un sourire illumine son visage, elle tient un petit objet entre ses mains.
Dimitri apparaît aux côtés du fière caribou, sa daemonne le talonnant. Le frère a un regard inquiet, s'apprête à rejoindre sa soeur en haut des escaliers. Il n'a alors pas le temps de dire ou de faire quoique ce soit. La russe dévale dangereusement les marches, ses pieds manquent de s'emmêler.
Et elle saute dans les bras de son frère, commence à rire. Comme une enfant, elle peine à se stopper. Elle rit, encore et encore. Ne lâche pas le cou de son frère, surpris. Inquiet.
Soudain, elle retire son visage de son étreinte, fixe son frère d'un regard étincelant. Quelques centimètres l'un de l'autre.

- Dim', je... Je suis enceinte !

Ses lèvres collent un baiser sur la joue de son cadet.

- N'est-ce pas merveilleux ? Il faut que je le dise à maman !

- * - * - * -

La page blanche du journal crie une date, inscrite à l'encre bleu, à son sommet. Le sept octobre 1995. Assise dans un fauteuil de l'hôpital privé pour daemoniens, sa propriétaire dort profondément. D'un sommeil agité, yeux rougis par les larmes. Endormie par le choc, la fatigue. La tristesse encombrante.
Ce matin, celle qui pour elle est tout, ne s'est pas réveillée. Son coeur bat toujours, son esprit seulement refuse de s'éveiller. Ses forces la quittent. Elle n'entend plus les supplications de son époux, les larmes de ses enfants. Seule sa poitrine se soulève, lentement. Et la douleur ruissèle sur les visages de ceux qui l'aiment d'un amour inconditionnel.

Un museau vient délicatement se poser contre le joue humide d'Eva-Line. La belle endormie se réveille, les yeux douloureux, paupières collées par l'eau salée. Elle relève le menton, dépose sa main sur le front de son frère d'âme. Andreï n'a jamais été si calme, si étrange. D'une humilité qu'elle ne lui aurait jamais connu. Il semble déstabilisé, perdu. Le tsar, dans un autre monde, le simple daemon laissant quelques bribes d'émotions échapper à son contrôle. Andreï souffre. Son coeur saigne, il refuse de le montrer. Il refuse la pitié du regard des autres. Et garde la face.

Eva-Line se redresse, prend le museau de son frère entre ses mains, dépose un baiser contre son nez. Elle a le coeur qui bat si fort, elle sent les larmes aux portes de ses yeux. Andreï murmure quelques mots. Le coeur de la russe s'emballe.

- Maman s'est réveillée, Ev'... Elle...

Redevenue enfant au seul désir de se réfugier dans les bras de sa mère, Eva-Line se lève d'un bond, son journal glisse au sol. L'amertume dans la voix de son frère ne suffit pas à masquer le bonheur qu'elle ressent. Comme une dernière chance donnée par un dieu, de pouvoir lui dire combien elle l'aime. Comme l'opportunité de la voir une dernière fois. Elle court, si vite. Les couloirs défilent sous ses pas, ses pieds manquent de trébucher. La chambre est là, devant elle. Et elle se stoppe net devant le lit de sa mère.
Diana tient la main de son époux. John. Il a le visage si lumineux. Profondément comblé d'un bonheur qu'il croyait révolu. Et autour d'eux, leurs daemons. Leur famille. Humains, daemons. Qu'importe. Ils sont une famille. Si forte...
Diana pose son regard sur sa fille, sourit tendrement. Sa voix s'élève, si faible.

- Mon ange...

La petite fille qu'elle est redevenue ne peut s'empêcher de pleurer, incapable de retenir ses larmes. Elle se rapproche de sa mère. Son père lui fait une place. Et lorsqu'elle se pose là, à quelques souffles de sa mère, elle sent la main de John se poser sur la sienne, la serrer, fort. Et ils restent là, à se regarder. La voix de sa mère s'élève une fois encore. Et le coeur de sa fille se serre terriblement...

- Où sont tes frères ? Où est mon Nikolaï, mon Dimitri ? Je veux les voir... dites-leur que je veux les voir...

Elle referme les yeux l'espace de quelques secondes, avant de les rouvrir.

- Où sont mes fils, mes filles ? Yulia... Lyana...

Eva-Line ravale ses larmes. Elle se penche au-dessus de sa mère, dépose un baiser sur son front si froid.
Andreï dépose son museau contre la petite tête d'Aleksandr, petit renard polaire roulé en boule sur les draps...

- Je vais essayer de les appeler, maman.

Elle se relève, se dirige vers le fond de la pièce, passe à côté de sa demi-âme. Dos tourné à ses parents, elle prend son téléphone et trouve le numéro de Nikolaï. Combien de temps s'est-il écoulé entre le premier appel et le huitième ? Elle n'aurait su le dire. Les minutes semblaient hors du temps.

Son coeur cessa de battre. Pas le moindre mot, ni le moindre cri. La russe se retourne, fixe sa mère dans ce grand lit d'hôpital. Elle l'a sentie. Dans sa tête, elle a senti son esprit partir. Se décrocher de la réalité. Leurs esprits se sont détachés.
Elle est partie...
Là, droite, elle ne remarque plus les silhouettes de sa famille.
Elle ne perçoit que la poussière d'or dans la pièce, qui vole, douce, apaisante. Et si douloureuse.
Et d'un coup, quelque chose se brise en elle. La Porte s'ouvre, violente, des voix déferlent dans son esprit, hurlent. Celles de ses proches, des autres patients, des médecins, de tous.
Elle n'écoute rien, ne voit rien, pourtant, son esprit est envahi. Les larmes roulent sur ses joues, son corps ne bouge pas.

La sonnerie de son téléphone suffit seule à la sortir de sa léthargie et elle comprend enfin. Tout est terminé. Tout. Tout est fini.

Sur l'écran de son téléphone, elle voit le nom de son frère. Et les larmes l'emportent. Secouée de sanglots, elle décroche. Ne dit rien. A l'autre bout du fil, elle n'entend que le souffle de son frère. Puis plus rien.

- Nik...

Sa seule réponse est ce lourd bip répété du téléphone. Il a raccroché avant qu'elle n'ait le temps de dire quoique ce soit. Eva-Line baisse son regard vers le sol. Les larmes agressent la peau de son visage, guerrières.
Elle sent la douce fourrure d'Andreï se glisser vers elle. Ses bras enlacent son cou duveteux. Et là, elle lâche prise. Et réalise.

Tout est terminé.

Elle ne remarquera l'arrivée d'Eirik et de ses frères que bien plus tard...

- * - * - * -

« 7 novembre 1995, manoir Lockwood, Moscou.

Aujourd'hui, c'est l'anniversaire de Nik.
Je n'ai pas envie d'écrire. J'ai perdu l'envie d'écrire. Mes journées sont trop compliquées, je n'ai pas le temps. Il faut que je termine le diner pour l'anniversaire de Nik. »

Eva-Line repose son journal dans un coin de la cuisine, termine le diner. Et vite, tous se sont retrouvés autour de la table. Le silence pesant, la tristesse affreuse. Un anniversaire catastrophique lorsqu'ils voulaient seulement se redonner un peu de baume au coeur.
La grande soeur a repris la maison, lui a redonné un peu de soleil. Et elle essaye de sourire, d'être heureuse. C'est une façade, pour ses frères. Mais plus encore pour son père, détruit par la perte de son amour. Dimitri sourit aussi, essaye de relancer la conversation à mesure qu'elle s'essouffle. Quand à Nikolaï... il se comporte comme un idiot de première catégorie. Arrivé en retard, il a refusé de manger. Pieds presque sur la table. Verres après verres, il confronte son père déjà accablé de tristesse, fatigué. Le regard que John lui lance, d'une déception immense, avant de quitter la table sans le moindre mot, est le coup de grâce pour cette soirée.
L'on peut croire que tout est terminé, que la soirée se termine. Nikolaï en a décidé autrement et tourne son regard embrumé vers sa soeur.

- Oh, tu aurais dû ramener Eirik, je suis sûr qu'il aurait adoré cette petite sauterie en famille !

Eva-Line hausse un sourcil, braque son oeil sur son frère. La russe ne supporte plus son comportement. Cette façon qu'il a de s'emporter à défaut d'exprimer sa douleur, d'exploser, blessant ses proches dans la foulée. S'attaquer à elle, peu importe. Son coeur le supporte. Mais celui de leur père, de ce roc détruit par le chagrin, celui qui est toujours là, prêt à tout pour ses trois enfants. Comment Nikolaï ose-t-il...

- Allez, buvons à ma santé, je vous sens un peu tendus... Frangin, un petit shot de cette excellente vodka ?

Dimitri est terriblement gêné, triste. Les daemons ne parlent pas. Ils le savent, tous. Que tout finira par exploser. Que la soeur et le frère vont entrer en éruption. Ils préfèrent tous rester en retrait.

- Enfin, vous tirez une de ces gueules, maman est morte, on va pas en faire tout un plat. La vie... continue ! A votre santé !

Nikolaï termine son énième verre cul sec, Eva lui lance un regard accusateur. Et alors qu'elle s'apprête à faire quelque chose, Yulia prend son envole et attrape la bouteille de vodka entre ses pinces.

- OH TOI ! Toujours là pour casser l'ambiance ? A moins que ce soit moi ? C'est moi n'est-ce pas ? Et me regarde pas comme ça avec ta fausse pitié, moi je vais très bien. Moi j'ai continué à vivre. Pas comme toi à te renfermer comme si ça y changerait quelque chose. Ben non. M-O-R-T-E. Là, ça fait un mois, son cadavre est bouffé par les asticots déjà ou même eux n'en veulent pas ?

Il souille la mémoire de leur mère. Et la main d'Eva-Line se crispe sur son verre. Nikolaï va trop loin. Le verre explose contre le mur, Eva toujours assise sur son siège. Dimitri sursaute, silencieux. Les yeux humides. Yulia frémit d'une aile. Et Nikolaï, ce gamin inconscient, garde cette expression pincée de semi-contrôle. Pourtant, il ne dit rien.

- IDIOT !

La colère se lit dans son regard. Andreï, couché derrière elle près de la cheminée, ne relève pas sa lourde tête. Sa demi-âme se débrouille très bien seule.

- Tu te crois malin, drôle ? Tu crois que ton comportement règlera les choses ? Ecoute Yulia, pour une fois dans ta vie !

Eva-Line sent son coeur exploser, elle sent la Porte Rouge trembler, se fissurer. Difficilement, la télépathe la garde close. Et sait qu'elle explosera cependant, d'une seconde à l'autre.

- Tu veux faire croire que tu t'en fiche, que tu es fort, que ça te passe au-dessus ? REVEILLE-TOI, BON SANG !

Sa main tremble de jeter un nouveau verre à la tête de son frère.

- Si tu veux te défouler, viens, on va dehors. On s'défoule. Mais épargne ta pathétique mise en scène à papa, à notre frère, à Yulia, Andreï, Lyana. Ils n'ont pas besoin de ça.

Son oeil océan ne quitte pas celui de son frère. Qui explose de rire.

- C'est ça que tu propose ? Qu'on aille se battre ?

Eva le voit bien, il retient ses larmes. Et pourtant, il garde cet air de défi, de gamin insensible.

- Mais... Je m'en fiche vraiment.

Il attrape le verre de son père à demi-rempli, le finit. Il tente de se lever, reste accroché à la table en lâchant un “oups“ toujours ironique. Clin d'oeil à son petit frère. C'est un gamin. Un enfant perdu entre l'envie de pleurer et celle de se foutre en l'air. Et il provoque intentionnellement sa soeur, qui hurle de voir son frère se détruire. Son rire lui hérisse le poil, il se moque de tout. Refuse de pleurer.

- Puisqu'apparemment tu prend un malin plaisir à te défouler sur nous, je pensais que te battre contre ta soeur te ferait plaisir, mon frère. Ou peut-être qu'un bon coup te remettrait enfin les idées en place.

Eva-Line se lève à son tour, s'empare d'un nouveau verre, sur le bar. Le rempli de vodka maison, vide son verre cul sec. Reste en contemplation de l'objet, contrôlant de peu son envie d'étrangler Nik.

- Tu t'en fiche ?

Elle rit à son tour.

- Tu te fiche donc de faire souffrir ton frère ? Ton père ?

Elle pose le verre sur la table, devant elle. Et fixe à nouveau son regard sur Nikolaï.

- Tu vas continuer tes conneries encore longtemps ? Ou accepter ta douleur ?

Son sang recommence à bouillonner de le voir si indifférent lorsqu'il écarquille les yeux.

- C'est moi qui fait souffrir papa ou le frérot ? Je ne crois pas, Lily. Ils souffrent parce qu'ils sont entrain de se complaire dans leur deuil. Et toi ? Tu l'acceptes bien ta douleur.

Son sourire narquois crispe Eva.

- Ah mais non, j'oubliais, madame Eva-Line fait toujours mieux que les autres. Elle s'en sort toujours très bien. La mort de sa mère ? Pffft, une formalité, de toute manière t'étais déjà passée à autre chose, non ?

Le coup de grâce. Les mains de la télépathe tremblent, elle sent une envie de frapper son frère monter en elle, une envie irrépressible de démolir son sourire idiot. Et alors qu'il lève son verre, elle se contient. Pour Dimitri, toujours là, dans sa bulle, à contempler la scène atroce. Le déchirement de son frère et de sa soeur.

- Trinquons à la vie nouvelle ! Comme ça, hop, on efface le passé. Et puis une vie remplace une mort, comme on dit. Est-ce la mort qui a poussé à la vie ? Ou est-ce l'inverse ? Hein ? Est-ce que t'avais planifié de changer de famille, est-ce que t'as pas mis maman à la porte.

Elle se sent défaillir. Comment ose-t-il ? Lui reprocher cette étincelle de vie ? Sa main se pose sur son ventre, réflexe de protection. Comme pour empêcher son fils d'entendre les affreux mots de son oncle. Sourire effacé de son visage, il ne s'arrête plus. Et Eva-Line est incapable de prononcer le moindre mot, devant ce frère si cruel.

- A moins que ce ne soit papa ? Il a fait son deuil bien avant nous, non ? Il a fait son deuil alors qu'elle était encore en vie, non ? Papa il n'a pas choisi de la voir morte ? Il n'a pas condamné maman ?

Eva-Line sent comme un coup au ventre, une main pressée contre sa gorge, une lame entre ses côtes. La vodka de son frère s'est transformé en glace dans son verre. La température baissait lentement, la russe se rend compte de la buée s'échappant d'entre ses lèvres.
Figée, elle voit le regard qu'il lance à son frère avant qu'il ne se retienne, de justesse. Et avant qu'il ne quitte la pièce, il lance ce dernier regard vers Andreï, qui a levé sa tête depuis un moment, fusillant son petit frère de son regard froid. Le dernier regard est pour Eva-Line.
Et avant qu'il ne quitte définitivement la pièce, elle trouve la force de hurler au-travers des larmes qui la menacent.

- Cruel et con, Nik. Voilà c'que tu es. Je ne relèverai pas tes insinuations à mon propos, ne recommence juste jamais... Je te préviens...

Elle ne se contient plus, son coeur saigne des mots qu'il lui a lancé au visage. La Porte Rouge s'ouvre, grande. Elle perd le contrôle. Les voix entrent dans son esprit, elle explose.

- Tu es bien hypocrite, Nikolaï James Ivan Lockwood !!! Es-tu venu voir ta mère ? Tu n'étais pas là, moi si ! Elle t'a demandé, à son chevet, mais tu n'étais pas là ! Elle rêvait que de voir ton visage, une dernière fois, Nik, et tu n'étais pas là ! PAS LA ! TU N'ETAIS PAS LA, NIK ! ET TU ME REPROCHE DE VOULOIR ÊTRE HEUREUSE A NOUVEAU ! TU ES CRUEL !

Il n'est plus là. Eva-Line craque et lâche prise. Elle fond en larmes, laisse son corps s'écrouler sur le sol du grand salon silencieux.

- Idiot...

Dimitri sort soudainement de son mutisme, son corps se met en mouvement. Et alors que sa soeur se laisse glisser au sol, il s'approche d'elle et s'assied avec elle, la prend dans ses bras. Les daemons restent là.
Et la douleur explose entre le frère et la soeur. Main contre cette étincelle de bonheur en elle...

- Il ne pense pas ce qu'il dit, Lily...

- Je sais... je sais... j'ai... tout vu. Dans son esprit, Dim. J'ai tout vu... il ne va pas bien... vraiment...

- * - * - * -

« 8 novembre 1995, manoir Lockwood, Moscou.

[La page reste vierge, gondolée de larmes.] »

Eva-Line se tient à la porte de la patinoire, coeur serré dans sa poitrine, son autre main sur ce ventre protecteur du bonheur. Face à elle, une silhouette qu'elle ne quitte pas de ses yeux d'océan. Son frère patine, elle l'observe quelques minutes, cachée dans l'ombre. Et lorsqu'il tombe, ratant sa figure, qu'il jure en s'énervant, un cri de rage s'échappant de sa gorge, elle manque de rebrousser chemin.
Elle craint de renouveler la catastrophe de la veille. Et pourtant, elle sent l'esprit de son frère plus calme. Toujours un volcan en éruption, mais différent.

Elle le voit, sortir de la glace, s'assoir sur un banc. La russe sait qu'elle ne peut plus reculer, alors elle fait le premier pas. Têtue, elle ne le laissera pas gâcher sa vie. Elle s'approche alors, pas sûrs, visage calme, tendre. Il la voit alors qu'elle s'assied à côté de lui.
Le silence s'éternise, tous deux fixant la glace face à eux. Ils n'ont pas besoin de parler, la présence de l'autre suffit aux mots. Ils sont comme hors du monde. Assis l'un à côté de l'autre, muets.
Et soudain, le temps reprend ses droits. Très gêné, Nikolaï se gratte la tête et prend la parole en premier.

- Tu avais raison. J'avais pas à te dire ça. Ni à papa, ni à Dim. Je suis... je suis désolé.

Nikolaï, vêtu d'un simple t-shirt, se rend soudain compte que sa soeur tremble de froid, bras croisés sur sa poitrine. Une douce chaleur prend possession du corps de la future mère, elle relève son regard, se rend compte qu'il utilise la toute nouvelle puissance de son don pour la réchauffer.
Elle seule était persuadée du grand pouvoir qu'il possédait. Quand aux autres, ils ont tous eu tord de le qualifier d’insignifiant. Nik l'a toujours nié, ne voulant surtout pas en entendre parler. Vexé de posséder un pouvoir moins important, mais bien. Il a toujours eu ce complexe... face à sa soeur. Mais elle, elle l'enviait en secret. Il n'a jamais eu cette pression sur les épaules... Ce don douloureux... Et ce devoir d'être parfaite, ce devoir de représentation. Cette pression sur sa vie.
Eva-Line a toujours jalousé ses frères. Comme eux la jalousaient à leur tour.

Nikolaï regarde droit devant lui, tristement. Eva-Line observe ses mains, l'alliance à son doigt. L'alliance de sa mère.

- C'est pas contre toi que je suis en colère. Ni contre le bout de chou qui va bientôt arriver.

Il cherche ses mots, ouvre la bouche plusieurs fois sans que le moindre mot n'en sorte. Eva-Line dépose sa main froide sur celle de son frère, si chaude. Elle la sert fort entre ses doigts, fixe ce nouveau lien créé. Précieux.

- Je ne t'en veux pas, Nik... Je sais tout ça. Je...

Le silence reprend ses droits sur ce royaume de glace l'espace d'un instant, avant qu'elle ne le brise à nouveau.

- Je suis désolée, Nik. Je t'ai promis que je ne le ferais pas, mais... la Porte s'est ouverte seule... hier. Je n'ai pas pu m'en empêcher, j'ai... tout lu. J'ai tout entendu.

Il serre les dents, détourne le regard. Il a honte. Elle, elle rougit, parce qu'elle sait à quel point son frère a en horreur cette partie de son don. A quel point il en a souffert. Elle sert plus fort encore la main de ce frère qu'elle chérit plus que tout et son coeur saigne de connaître la douleur de son petit frère. Si semblable à la sienne...

- Je suis désolée, Nik... je... je ne voulais pas. Je n'avais pas le droit de te dire tout ça... Et...

Nouveau silence.

- Maman n'aurait pas voulu que ses enfants se déchirent. Elle n'aurait pas voulu ce qu'il s'est passé hier... Je... n'ai pas envie que tu sois si triste.

Elle tremble, mais pas seulement de froid.

- Partage mon... partage notre bonheur.

Eva-Line glisse lentement sur le sol, à genoux face à son frère. Elle prend tendrement le visage de son frère entre ses mains, fixe ses yeux embués, l'oblige à la regarder, passe légèrement son doigt sur son oeil au beurre-noire qu'elle remarque à peine. Il a dû se battre... Mais qu'importe. Elle n'est plus ici pour le sermonner. Elle n'est que sa soeur, elle n'est pas sa mère.
Qu'importe les bosses, qu'importe la nuit. Qu'importe la veille, les mots, les plaies ouvertes.
Nikolaï résiste encore, sa soeur le voit bien. Il résiste à partager son bonheur, toujours accroché à sa souffrance. Lui aussi, redevenu enfant, il fixe sa soeur. Sourcils froncés, regard humide, lèvres tremblantes.

- Mon Nik, je t'en supplie, c'est notre bonheur. Pas que le mien, mais le tiens aussi.... Et... veux-tu...

Sa gorge se noue, elle veut le prendre dans ses bras, le serrer contre son coeur.

- Mon frère, je t'aime tant... Voudrais-tu être le parrain de cette nouvelle petite boule de bonheur ?

Le silence se fait, Eva-Line sent son estomac se nouer. Son frère n'hésite qu'un instant, son sourire revient doucement. Un sourire d'ange, celui qu'elle lui préfère par-dessus les autres. Et alors que ses mains glissent vers celles de son frère pour les prendre entre les siennes, il laisse les mots couler.

- Tu... tu veux vraiment que je sois son parrain ?

Elle le voit, paniquer.

- Mais je suis... je suis pas prêt, je suis pas... bien pour ça... imagine que je lui fasse peur ou... ou que je le brûle ou... qu'il lui arrive quelque chose ! Dim saura mieux gérer que moi, moi je suis qu'un imbécile cruel et...

Il se tait. Nikolaï pense à l'échange de la veille, sa soeur le devine sans même avoir besoin d'entrer dans son esprit. Elle serre les mains de son frère, le fixe toujours. Il la regarde aussi.

- Imbécile... Je te le confirme, tu es un imbécile, frangin.

Elle sourit, tendre.

- Un imbécile de croire que tu n'es pas prêt. Un imbécile de croire que ce petit bout serait en danger avec toi. Un imbécile de croire qu'il ne lui arrivera jamais rien... C'est un Lockwood, il lui arrivera tout ! Je compte juste sur toi pour veiller à ce qu'il lui arrive tout sans qu'il ne perde un bras. Ca, tu es le seul à pouvoir le faire...

Eva pose délicatement la main de son frère sur son ventre, relève la tête.

- Que dis-tu, tonton ? Parrain ?

Le bébé bouge, sa mère sourit, son oncle surpris.

- Tu peux lui parler...

Il semble hésiter un instant, finit par se pencher. Le silence s'éternise. Il le brise.

- Eh, salut p'tit bonhomme... Je m'excuse pour ce que j'ai dit la dernière fois, je t'attends avec impatience comme tous les Lockwood. Tu pourras jamais avoir peur, parce que je suis le plus fort de tous les russes et que chaque fois que tu tomberas, je pourrais te relever, tu pourras jamais te sentir seul, parce que tu auras toujours ton parrain sur qui compter, tu auras jamais froid, même dans la toundra, parce que je serais jamais loin. Allez, p'tit gars, te fais pas trop attendre, j'ai des patins pour toi...

Le coeur de la future mère s'emplit d'un bonheur indescriptible. Elle se relève alors, tire son frère avec elle, l'enlace tendrement.

- Je t'aime, Nik... Ce bonhomme t'aimera aussi. Maman serait fière de toi...

Et lorsqu'elle se retire de leur étreinte, elle remarque une pointe amère dans les yeux clairs de son frère. Elle penche la tête, reste proche de lui.

- Nik ?

- Tu sais Lily... j'ai... j'ai vraiment essayé...

Eva-Line regarde son frère, silencieuse. Elle sait où il veut en venir.

- ... mais je supporte... je supportais pas de la voir comme ça. Je voulais pas le voir.

Sa voix craque, il détourne son regard.

- Je voulais aller la voir pour m'excuser. Je voulais... mais c'est trop tard maintenant.

Soudain, il s'écarte légèrement d'elle, fouille dans sa poche.

- Moi aussi je voulais t'offrir quelque chose... t'as raison, maman aurait pas voulu qu'on se déchire. On est ensemble. J'veux plus... j'veux plus perdre du temps.

Nikolaï tend sa main, l'ouvre face à sa soeur. Dans sa paume, un pendentif. Petit bijou d'argent.

- C'était pour maman, mais prends-le.

La russe sent l'émotion monter, sa gorge se resserrer. Doucement, elle prend le petit pendentif entre ses doigts, l'ouvre. A l'intérieur, des photos. La famille. Elle fixe deux d'entre elles. Maman et Aleksandr. Une larme coule sur sa joue.

- Nik, c'est...

Elle le regarde, un sourire nostalgique sur les lèvres. Elle ne résiste pas à l'envie de le prendre entre ses bras.
Ils restent au milieu de la patinoire, ignorant les heures, ignorant le temps.

- * - * - * -

« 21 avril 1996, manoir Lockwood, Moscou.

Maman, je voudrais tant que tu sois là. Que tu vive tout ça. Cette étincelle en moi, j'aurais tant souhaité la vivre à tes côtés. Pourtant, tu n'es plus là. Et je sais que tu aurais tant aimé sauter dans les flaques avec ce petit être... Que tu aurais tant rêvé le serrer dans tes bras.
Et j'aurais voulu vous regarder, jour et nuit, tous les deux. Complices. J'aurais voulu que tu vives tout ça. Qu'il te voit, te connaisse. Je lui raconterai tout, maman. Je lui montrerai qui tu étais, je lui dirais à quel point tu étais merveilleuse. Je te promet, maman. Il saura qui tu es...
Maman...
Je sens ta main. Sur mon épaule. Je sens ta présence. Je n'ai pas oublié ton visage, ta voix. Tout est ancré en moi, marqué au fer rouge. Je sais que tu es là... Que tu nous observe. Tous les trois. Tes diables d'enfants, démons infatigables. On t'en a fait voir, on vous en a fait voir. Tous les trois. Et tu nous as tant aimé... »

La femme ferme les yeux, grimace. Sa plume tombe au sol. Inspiration. Elle se penche, assise sur son tabouret, n'atteint pas le sol. Son ventre l'en empêche. Dans la chambre, elle voulait être seule. Seule avec lui. Lui murmurer son amour, lui faire entendre les sonates qui lui font tourner le coeur. Être avec cet ange qu'elle rêve de serrer enfin dans ses bras, ce têtard pour qui elle franchira des montagnes.
Et d'un coup de pied, il lui fait sentir que la musique lui manque. L'oeil de sa mère tombe sur la viole de gambe non loin d'elle, couchée sur le flanc. D'un regard bienveillant, elle se lève, doucement. Main droite sur le tabouret, gauche soutenant son trésor. Elle se penche, tend sa main vers l'instrument.
Un râle s'échappe de ses lèvres.
Sous sa longue robe de printemps, elle la sent. La morsure froide et humide. Eva-Line vient de perdre les eaux. Et elle sourit. Sa gorge ne panique pas, n'appelle personne. Elle se contente de sourire.

- Mon coeur...

Un léger rire s'échappe de ses lèvres, une larme perle sur sa joue. Qu'elle essuie instantanément. Elle va pouvoir le serrer dans ses bras, elle va pouvoir plonger son oeil dans le sien. Le regarder dormir, le couver d'un regard bienveillant. Et voir le visage de son trésor, enfin. Juste le voir. Le porter. Lui offrir cet amour qu'elle crève de lui donner.
Son fils...
Doucement, elle s'arrache à sa contemplation des bourgeons, par-delà les carreaux de sa fenêtre. Main posée sur les draps de son large lit, elle s'avance. Un pas, puis l'autre. Une attention si délicate, effrayée de faire le moindre pas de travers. La mère relève ses yeux d'océan vers le coin de la pièce, tombe sur sa silhouette.
Une seconde larme s'échappe du temple de son oeil. Et vient s'estomper sur le tissu de sa robe, tombant délicatement sur son ventre.
La silhouette ouvre un oeil, une oreille frémissante. Et relève sa lourde tête, droite. D'un regard, d'un échange, il comprend et se relève. Bruits de sabots contre le parquet vernis, ses bois s'élèvent, haut, vers le ciel. Il s'approche de sa soeur, il semble sourire. Dans sa pupille sombre, un éclat d'une telle intensité.
Pas une parole. Rien.
Andreï-Feodor s'avance vers Eva-Line. D'une douceur sans pareille, il penche son museau. Le colle, délicat, contre le ventre de sa belle. Ferme les paupières l'espace d'un instant. Et retient son souffle. Effrayé de casser le petit bonhomme. Il la sent, cette main, se poser entre ses deux yeux. Et il sourit.
Son coeur explose d'un bonheur qu'il se sentait incapable de ressentir. Relève son museau, à quelques centimètres du visage de sa soeur. Et sourit.
Lentement, il se retourne, sa soeur s'accroche à ses bois. Et ouvre les deux battants de la porte de sa chambre. Les sabots résonnent dans le couloir, aux côtés des pieds nus de la mère.

Ils déambulent, prudents, dans le couloir. Pas un mot ne sort d'entre leurs lèvres. Eva sent les premières contractions, légères. Elle relève le regard, perçoit le faible rayon de lumière par-dessous la porte d'une des chambres.
Son sourire s'accentue. Elle tourne son regard vers Andreï, puis tend la main vers la poignée de la porte. L'ouvre. Dévoile la chambre de son frère. Nikolaï est là, en son centre. Et se retourne lorsqu'il se rend compte que la porte n'est plus fermée.
Sa soeur est là, sur le pas de la porte, main déposée sur son ventre. Et elle lui sourit.

- Il arrive.

- * - * - * -

« 27 Juillet 1997, manoir Lockwood, Moscou.

Je ne prendrais pas longtemps, il me faut encore me préparer pour sortir. Pourquoi ? Faire la fête. Fêter nos diplômes !
Je suis lauréate d'un master en psychologie. Hank aussi ! Mavra aussi ! Et Eirik !
On va aller fêter ça avec toute notre promotion, en grandes pompes ! Papa garde mon petit loup, j'espère qu'il sera sage. James n'est pas un bébé turbulent, mais il n'est pas tout à fait silencieux. Disons qu'il a ses sautes d'humeurs, comme tous les bébés. Et lui, c'est un Jensen-Lockwood. On a de quoi s'inquiéter...
Il sera merveilleux... Il l'est déjà.
Bon, je dois aller me maquiller et trouver quoi mettre, ne perdons pas de temps. Ce fut concis. »

- * - * - * -

Ambiance.

« 13 décembre 1997, Moscou.

Dans la cabine d'essayage, je prend un instant. Tout va si vite. Cette impression qu'hier seulement j'étais enceinte. Et aujourd'hui, mon fils a un an et huit mois. Presque deux ans. Dans un mois, je me marie. Eva-Line Katerina Jensen. Je souris bêtement à l'idée de porter son nom, je sens mon coeur palpiter et mon souffle s'emballer. J'ai envie de hurler de joie, j'ai envie de danser.
Et pourtant, j'ai cette image qui me revient, sans cesse. Cette illusion d'un blanc nacré, derrière le manoir. De ces trois petites silhouettes courant dans les premières neiges. Innocentes, si jeunes. Tellement proches, comme un souffle, une âme en trois parties. Et aujourd'hui, la première va se marier. La seconde est un grand champion et la dernière un petit génie. Ils sont là, je les entend, derrière ce rideau rose pâle. Ils rient, se chamaillent. »

La future mariée relève sa tête alors qu'elle entend des cris de protestation en dehors de la cabine. Ils s'impatientent, les deux garçons. Eva-Line se lève, s'empêtre dans les plis de la robe et passe sa tête au-travers du rideau.

- C'est pas bientôt fini ?

Tous tournent leur tête, regardent leur grande soeur. Nikolaï sourit de ce sourire qui lui est si particulier et rit.

- On s'impatiente, aller, montre-nous !

- Pas tant que vous continuerez à filmer ça !

Posés sur un canapé de soie, ils se marrent et la future mariée fusille son petit frère du regard, celui qui tient la caméra aussi sûrement qu'un trésor. Ils y tiennent, à filmer ce moment. Pourquoi les avait-elle choisi comme témoins, déjà ? Ah, oui, parce qu'elle les aime.

- Dim ! Arrête de filmer !

- Non, j'crois pas, ma soeur.

Elle grogne et se tourne vers sa demi-âme. Trop occupée à discuter avec sa complice. Ce n'est sûrement pas en Andreï ou Yulia qu'elle trouvera de l'aide. Alors, elle se tourne vers sa dernière carte, la seule et unique âme bienveillante de cette foutue équipe.

- Lyana, par pitié, dis quelque chose à ton foutu daemonien ! Tu es la seule mature, ici.

Et ce qu'elle redoute arrive, la daemonne hausse des épaules et lui lance un sourire.

- Je suis navrée, je crains de n'être pas plus utile que ça auprès de mon très cher Dimitri, encore moins avec Nikolaï. Je suis plus mature, mais ce n'est pas pour autant que l'on m'écoute.

Le rideau se ferme violemment alors que la mariée pousse un soupir d'agacement. Seulement, dans cette cabine, elle se retient de rire. Pourquoi les avoir choisi comme témoins ? Parce qu'ils sont tout. Et que franchement, elle rêvait de ces moments, avec eux. Eux cinq.

- Je ne sortirai pas, alors. A cause de vous, le mariage sera annulé, tout sera de votre faute.

Elle sourit, amusée. Et elle entend soudain des bruits de sabots. Eva-Line lève les yeux au ciel, attend que tombe la sentence. Et ce n'est pas la voix de son daemon qui s'élève, il n'en a pas besoin. Une autre va s'en charger pour lui. Perchée sur ses bois, sa sauveuse s'éclaircit la gorge. Yulia, celle qui s'occupe de tout pour ce mariage.

- Bougres d'imbéciles bavards, éteignez cette chose dégradante et observez avec vos propres yeux... Eva-Line, ma chère, tu peux te montrer, que l'on puisse admirer ma création. J'espère que le bustier te va...

La russe a mal aux joues tant elle sourit. Un regard sur les voiles autour d'elle, elle maudit la boutique de ne mettre de miroir dans la cabine d'essayage. Pour garder du suspense, d'après les vendeuses.
Inspiration. Derrière le rideau, ils parlent toujours. Et dans cet espace réduit, elle sent son coeur battre. Elle se retourne et face à ce rideau, son sourire disparait. Elle a peur... Pourquoi ? Elle l'ignore, la peur la prend simplement. Parce que derrière ce simple voile rosé, se tiennent ceux qui sont pour elle tout son monde. Ce petit groupe de six âmes jouant dans la neige. Innocents.

Sa main se pose sur le voile, l'ouvre. Son regard cherche celui de l'âme partageant sa vie. Le grand cervidé ne dit rien. Il lui lance un regard, mais elle n'en devine pas moins ce qu'il pense. Elle entend les battements irréguliers de son coeur, pas la peine d'entrer dans ses pensées. Et elle sourit légèrement.
Son oeil se tourne alors vers Yulia, Lyana. Et tombe dans ceux de ses frères, muets. Dimitri a abaissé sa caméra, toujours allumée. L'instant présent l'emporte sur l'idée de l'immortaliser.
Eva-Line se retourne, face au miroir. Et ce n'est plus elle, dans ce reflet. Sa crainte de ressembler à une meringue s'efface, sa peur du ridicule s'évanouit. Robe en voiles, tombant légèrement sur ses hanches, buste brodé perlé de nacres. Bretelles si fines, elle se retourne et découvre l'arrière. Dos nu jusqu'aux limites du bassin, les couleurs de ses tatouages éclatent entre les broderies du tissu d'un blanc hivernal.
C'est elle. C'est la bonne. Eva-Line se retourne vers Yulia, crève de ne pouvoir la serrer entre ses bras. Ses mains se joignent sur ses lèvres, elle y dépose un baiser qu'elle lui envoie. Merci. Et elle se retourne vers ses frères.

- Alors ?

Rien. Pas un mot. Et soudain, le premier sort de son silence. Nikolaï. Il se lève, s'approche de sa soeur, regard illuminé d'étoiles. Et d'un coup d'un seul, il hurle, prenant sa soeur par la main, la fait tourner sur elle-même.

- Regardez comme elle est belle, c'est ma soeur ! Regarde, Dimitri, n'est-elle pas sublime, divine ?

Eva-Line se laisse faire et sourit tendrement. Elle se laisse entrainer dans la danse, plonge ses yeux dans ceux de son frère. Comment tel bonheur puisse-t-il exister ?

- *- * - * -

Ambiance.

« 7 janvier 1998, manoir Lockwood, Moscou.

Assise dans ce grand fauteuil vert, dans ma chambre, je les regarde dormir. Mes deux anges. Les hommes de ma vie. Je les observe, dans la pénombre, priant pour que le temps s'arrête. Qu'il m'offre cette image éternelle, à moi seule. Egoïste, je les veux pour moi. Ils sont tout. Et aujourd'hui, tout semble plus réel encore. Aujourd'hui, je sens mon coeur si fort dans ma poitrine, je sens cette présence au-dessus de mon épaule.
Et je suis heureuse. Terriblement heureuse. Demain, mes rêves et espérances se réaliseront. Entourée de ceux qui comptent, dans les bras de celui que j'aime. Et mon trésor accroché à ma longue robe nacrée. »

Eva-Line relève le menton lorsqu'elle perçoit un mouvement dans le grand lit. Une petite silhouette sort sa tête du lit, se décolle de son père. Il semble prendre conscience que la place à côté de lui est vide, relève le nez et cherche sa mère, inquiet. Presque affolé. Soudain, il la trouve. Assise dans le fauteuil, au fond de la pièce. Un sourire radieux s'élève sur ses lèvres, il essaye de formuler quelques mots. Du haut de ses vingt mois, il commence à balbutier.
La mère sourit tendrement, dépose son journal sur le fauteuil, se relève. Elle s'avance jusqu'au grand lit, tend ses bras vers son fils. Le porte à son coeur.

- Je suis là, mon petit chat.

- * - * - * -

Ambiance.

8 janvier 1998. Un grand dôme vitré s'élève sur les terres de la famille Lockwood. Des fleurs roses et blanches inondent la coque de cristal, illuminée seule de lampions et larges bougies. Vision, illusion, qu'importe si c'est un rêve. C'est un si beau rêve...
Des voitures s'avancent devant le manoir familial, s'arrêtent. Des silhouettes sortent, défilent, encore et encore. Joie, rire et bonheur explosent sous cette fine neige s'échappant de ce grand ciel blanc. Parapluie, capuches, les robes et costumes défilent dans la neige, tracent la route jusqu'au merveilleux dôme.

Soudain, une voiture sort des arbres, entre, dernière actrice de cet acte d'une nouvelle vie. Vieille américaine des années cinquante, son rouge écarlate rompt la douceur du blanc de la neige.
La voiture s'arrête, un enfant sort de la voiture. Heureux, il marche, titubant, dans la neige. Un homme sort à sa suite, le rattrape et le prend dans ses bras. Avant de tendre sa main vers l'intérieur de la voiture. Des doigts fins se tendent vers lui, prennent cette main tendue.
Eva-Line sort de la voiture.

Là, sous la neige, devant ce grand dôme de glace, la famille Jensen se sent bien.

La russe se love contre son époux, une étreinte à trois. Et elle pense. A cette mère qu'elle aurait voulu à ses côtés, à cette mère qui lui manque en cet instant si important de sa vie. Elle lève ses yeux vers le ciel, des yeux qui ont été ceux de sa mère. D'un bleu nuit étincelant.
Silencieuse, elle observe la neige tomber. Et, lentement, elle tourne son regard vers son fils. Vers Eirik. Les flocons se mêlent à leurs cheveux, comme ils doivent se mêler aux siens, noirs d'ébène. Elle les regarde, sourit. Et son époux ne la quitte pas des yeux, brillant de cette étincelle d'admiration, de bonheur. D'amour.
Son bonheur est là, sous ses yeux. Et sa mère lui manque...
La mariée se penche alors vers son fils qui l'observe, visage tordu par ses petits yeux froncés de questions. Elle lui offre un grand sourire, dépose un baiser sur son nez.

- Vous venez danser avec maman, mes amours ?

Sa mère lui manque. Et son fils, son trésor, lui sourit. Sa petit âme perchée sur sa tête, une petite gerbille au large sourire. Sa Mishka. Sa fille.
Ils sont ses deux anges, ses trésors. Son bonheur.

- * - * - * -

Ambiance.

La terre tourne, le temps s'arrête. Eva-Line sent ses pommettes souffrantes, elle sourit trop. Elle ne peut pas s'en empêcher. Et ces visages, ces regards, qui ne la quittent pas. Elle a l'impression de revivre. Seulement, elle ne voit plus rien que sa danse. Et lui.
Face à elle, son regard clair ne la quitte pas, si fière, comblé. Son père la regarde, la fait valser au milieu des autres convives. Mais à leurs yeux, seuls eux existent, cette danse est la leur. Leur dernière danse. Aujourd'hui, un père a confié sa fille à un homme. Un père laisse partir sa fleur, sa perle, son éclat de vie.
Il aime ses fils. D'un amour inconditionnel, quoiqu'ils fassent. Il se doit d'être dur, il se doit de leur montrer la voie. Ses fils sont sa fierté. Pourtant, une fille c'est un sentiment si différent. Une fille, c'est un trésor qu'il faut préserver. Protéger. Et cette fille qui dépasse toutes ses espérances... il peine à la laisser quitter le nid.
Ses fils, on les lance dans la nature. Ils tombent, on sort les pansements. Une fille... On la couve. On la surveille. On ne la laisse pas à n'importe qui, n'importe quand. Et lorsqu'il la regarde, sa perle, John ne voit plus une petite fille.
Sa fille est une femme. Sa fille est une mère. Sa fille est une épouse.
Ses enfants ont grandi si vite... Il les regarde, ensemble, tous les trois, et les revoit jouer dans la neige, racontant leurs histoires au monde qui les ignore. Il les voit, tous les trois, rire dans ce grand salon. Et lui, père incapable de montrer son amour, il veut leur dire.
Qu'il les aime. Mais il ne sait pas, n'a jamais su. Pour un homme habitué à la retenue, à la bienséance, il lui est difficile d'être démonstratif. Et pourtant, ses enfants sont tout ce qu'il lui reste.
Il aimerait être capable de le leur dire... Et en ce jour qui offre le bonheur, il n'a jamais tant ressenti son propre amour. Parce qu'il pense à Elle. A sa Flamme, sa femme. Leur mère.
Elle serait comblée. Elle est comblée. Alors, pour Elle, pour ses enfants, il continue de danser. Et sourit à sa fille.

Du coin de l'oeil, il aperçoit son cadet, qui les observe. Alors, le père valse avec sa fille jusqu'à lui, s'arrête et tend la main de sa précieuse fille à l'un de ses fils. Un jour, il pourra leur dire...

Dimitri prend la main de sa soeur, l'entraine dans la danse. Et ils tournent, tournent, tournent. Ils ne se quittent pas du regard, qu'ils ont identique. Et Dimitri dépose un baiser sur la joue de sa soeur. Rien n'a jamais été compliqué, entre eux. Elle a toujours su qu'il l'aime, il a toujours su qu'elle l'aime. Son jeune frère est incapable de dissimuler ses émotions. Lorsque l'on a deux ainés durs comme des rocs, l'on ne peut suivre leur voie. Lui est douceur.
Et Dimitri, en voyant sa soeur si belle, ne peut s'empêcher de sourire. Il l'aime. Et son beau-frère, il sait qu'il peut lui faire confiance.
Ils se mettent alors à rire, au milieu des danseurs. Tournoyant dans tous les sens, ils rient, s'échangent quelques mots, s'amusent. Et s'arrêtent lorsque Dimitri aperçoit leur frère à l'orée de la piste de danse, là, à observer son frère et sa soeur danser. Ils s'approchent, Dimitri tend la main de sa grande soeur à son frère. Lui sourit.

Nikolaï prend la main de sa soeur, l'entraine dans la danse. Il sait qu'il n'a pas d'autre choix que de danser, sa soeur le lui reprochera s'il refuse. Alors, il a laissé son neveu descendre de ses bras lorsqu'il a vu sa soeur venir vers lui. Comme il est fier de voir sa soeur dans sa robe de bal, il lève le menton avec un regard polisson. Sa chaleur l'enveloppe quand il lui prend la main. Avec la grâce d'un patineur, il l'entraine avec lui et la fait tournoyer. Il ne boit pas ce soir et il est plus fort qu'il ne l'a jamais été, les Jeux Olympiques arrivent dans un mois. Son costume le serre, mais pas autant que son coeur de voir sa soeur devenir une femme, une adulte, lui échapper... construire sa propre famille.
Elle leur a toujours montré le chemin. Et il cède galamment la main de sa soeur à celui qui n'attend que ça, pour une fois, Nikolaï offre la première place à un adversaire... ou plutôt un ami. Qu'il gardera à l'oeil.

Eirik prend la main de sa femme, l'entraine dans la danse. Il ne voit qu'elle. N'a toujours vu qu'elle. Cette femme qui a fait battre son coeur à une vitesse folle, cette femme qui lui a appris à aimer. Un exemple pour lui, elle lui a montré que le bonheur avait une place dans sa vie.
Il l'aime. Son adoration ne connait aucune limite, Eva-Line est parfaite. La femme de sa vie, la mère de son fils. Et lorsqu'elle le regarde de ses yeux tendres, il le voit, au fond de ses pupilles. Cet éclat d'amour qui n'appartient qu'à lui. Alors il sait qu'elle est sienne, pour toujours. Qu'ils vieilliront ensemble, qu'ils ne seront qu'un.

Une petite silhouette s'est évadée de l'emprise de ses oncles, le petit prince titube sur la piste de danse, il n'a qu'un but, brillant dans ses yeux. Son papa, sa maman. Là, au milieu de la piste de danse. Tête relevée vers le ciel, les danseurs font attention au petit. Et enfin, il atteint la grande robe de sa mère, s'accroche. Et elle, elle se penche, lui sourit. Lâche son époux qui ne la retient pas. Lui aussi, n'a d'yeux que pour le fruit de leur amour.

Eva-Line prend son fils dans ses bras, l'entraine dans la danse. Le petit James sourit, rit. Il aura bientôt deux ans, mais il comprend tout. Et lorsqu'il voit le visage radieux de sa mère, il se sent emporté par cette joie communicative. Alors qu'elle tourne sur elle-même, emportant les volants de sa robe, il joue avec ses cheveux, lève les bras, crie de joie. Il sait que personne ne lui dira rien, il est comme un petit roi. Alors, il crie et il s'arrête parfois pour observer la réaction de sa mère. Qui rit aux éclats.
Sa maman est heureuse. Et lui aussi.

Et ils entrent dans cette nouvelle danse.

- * - * - * -

« Enregistrement du 1er février 1998. 11h40.

Il est des choses qui ne sont surprenantes. Mes études et mon talent, surtout, portent leurs fruits. Les jours se subliment à mesure que le temps passe, on en oublierait presque les anciennes blessures. Et une joie nouvelle que je me dois d'enregistrer m'est parvenu quelques semaines plus tôt déjà. Seulement, je n'ai eu le temps ni la chance de me reposer quelques instants, ne serait-ce que pour enregistrer mes merveilleuses pensées.
Ainsi donc, ils n'ont pas si mauvais goût dans les cercles musicaux de Moscou. Ce soir même, à 20h précise, je vais chanter au Bolchoï. Représentation sur plusieurs soirs, l'opéra sera grandiose. Forcément, j'en suis l'acteur principal. Le Grand Théâtre fermé aux simples humains pour ces quelques semaines, je partage la scène avec la merveilleuse Elizaveta Korsova. Il s'agit d'une daemonne aux courbes enivrantes. Une biche.
Pour rien au monde elle ne fait chavirer mon coeur, mais je me réjouis à chaque fois que je croise le regard de ma Yulia. Sa jalousie maladive est adorable. La moindre petite daemonne qui m'approche lui provoque des allergies.
...
A l'inverse, je hais que l'on approche trop de ma Yulia. Seulement, je suis rassuré. Personne n'est à notre hauteur. Elle ne peut avoir d'yeux pour un autre...
Ahem. Quoiqu'il en soit, Andreï-Feodor Lockwood chantera au Bolchoï ce soir.
Enregistrement terminé. »

- * - * - * -

Le petit garçon est debout sur les genoux de sa mère, gesticulant dans tous les sens. Seulement, il n'arrête pas de désobéir à sa maman, parce qu'il veut voir. Et son père ? Il sourit, assis juste à côté, face à ce petit russe aussi têtu que sa mère. Parce qu'il lui ressemble, le petit. Ah ça, ce n'est pas son père... Le norvégien calme et posé. James est russe.
Un véritable petit clone masculin d'Eva-Line. Cette dernière a abandonné la bataille, le petit garçon veut à tout prix trouver celui qu'il cherche depuis le début. Pas lui, il est trop petit. Ni lui, il est pas beau. Alors lui, non, il est trop blond. Et lui ? Toujours pas, il est trop bronzé. Mais où est-il ?

Et soudain, James saute dans les airs, un cri de joie s'échappe de sa gorge, sa mère le rattrape de justesse avant qu'il ne tombe sur le spectateur de devant. Dimitri, son oncle, s'est avancé de réflexe, le coeur battant de peur. John, son grand-père, étouffe un rire. Il regarde son petit-fils, lève un sourcil, sourit.
Le petit se retourne vers sa maman. Alors, il point fièrement la petite silhouette au milieu de la glace, en contrebas, de son petit doigt et balbutie un unique mot.

- Pa'ain !

Sa mère lui sourit et secoue la tête.

- Tu as l'oeil, mon chéri. Regarde, il va commencer !

Les lumières illuminent la silhouette fixe sur la glace, la tension palpable. Et la musique commence.
Les patins de Nikolaï mordent la patinoire. Là, sous les yeux captifs de sa famille, il s'élève. Patine, danse. Raconte une histoire, défie la gravité.
Le coeur de sa soeur suit les courbes, palpite pour son frère. Elle est fière de lui. Incroyablement fière. Il a gagné les compétitions nationales russes de patinage et aujourd'hui, le voilà sur la glace de Nagano, aux Jeux Olympiques d'hiver. Son frère est merveilleux... Les patins semblent le prolongement même de son corps. Ce sport, tout semble si naturel pour lui...
Un don.
Ce jour-là, Nikolaï Lockwood gagnera les Jeux Olympiques d'hiver de Nagano.

- * - * - * -

Le téléphone sonne, Eva-Line décroche. Les minutes s'écoulent, son visage se décompose à mesure que son interlocuteur parle. Elle ne dit rien, reste debout, écoute. Son sang ne fait qu'un tour lorsqu'elle éteint le téléphone. Et le lance contre le mur en hurlant. Son esprit s'échauffe, elle retient son poing prêt à exploser contre le mur.
L'instant d'après, elle sent des larmes salées couler le long de ses joues alors qu'elle entend les rires de son fils et de sa fille dans la pièce d'à côté, avec leur père.

*Qu'est-ce qu'il se passe, Ev' ?*

Andreï. Elle relève ses yeux embués, regarde par la fenêtre. Sa demi-âme se trouve à l'extérieur avec Ada perché sur son dos. Il la regarde, inquiet. Et Eva-Line se rend compte que la Porte s'est ouverte, que tous ont sans aucun doute perçu les pensées de la télépathe.
La colère.
Eva-Line calme son coeur, sèche ses larmes du revers de sa manche. Elle fixe Andreï et Ada, élargit ses pensées pour englober les deux daemons.

*C'est Nik... Il s'est blessé... Yulia...*

La détresse d'Andreï explose dans l'esprit de sa jumelle. Elle referme la Porte, par réflexe. Seulement, elle l'a entrevue.
Yulia.


  
MessageMer 28 Mar - 22:41
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Date d'inscription : 28/03/2018Nombre de messages : 38Nombre de RP : 2Âge réel : 23Copyright : Aki chérie <3Avatar daëmon :
Eva-Line J. LockwoodNothing will be the same...

Histoire 2/4

« Enregistrement du... je n'en sais rien. Qu'importe. Nous sommes en mars, ou avril. 1998.

Stupide championnat du Monde de Minneapolis. Idiot de Lockwood. Comment ose-t-il ! Comment ose-t-il la mettre en danger ? Ma Yulia ! Ne pense-t-il pas ? Oublie-t-il si fréquemment qu'ils sont liés, qu'elle ressent tout, qu'il la blesse lorsqu'il se blesse ? Je le lui ai dit, petit, tant de fois !
Il ne m'écoute pas, jamais ! A quoi sert-il d'être le grand frère lorsque l'on nous ignore ? Idiot !
Nikolaï Ivan James Lockwood. Tu vas le regretter. Tu...
...
...
...
Je m'inquiète. Pour ma Yulia, mais aussi pour cet imbécile de Nikolaï. Je n'en donne pas l'air, avec mon arrogance, mon narcissisme. Oui, j'en suis conscient. Je sais qui je suis, j'assume d'être ainsi. Important. Hautain. Et tous ces termes que l'on me qualifie. Et malgré tout ça, j'aime autre que moi.
Ma famille. Je les aime, et, à l'égal de ma demi-âme, je me battrai pour eux. A coups de bois, à coups de sabots. Je n'ai rien montré de ma souffrance lorsque maman et Aleksandr sont partis... Rester fort pour eux était primordial. Ma douleur pouvait attendre. Devait attendre. Et aujourd'hui, Nikolaï et Yulia... Ils ne sont pas morts. Juste blessés. Même...

Il va me falloir remettre les pendules à l'heure de cette famille, si notre père ne le fait pas. De ce gamin irresponsable. Irréfléchi.
Enregistrement terminé. »

- * - * - * -

Combien de jours ? Peu importe, pour une soeur. Peu importe combien de jour l'on veille son frère blessé, sa soeur souffrante. Peu importe pour Andreï-Feodor, s'il ne peut pas la réchauffer de sa fourrure. Endormie, il observe sa belle. Ne la quitte pas.
Deux jours ? Peut-être plus... Eva ne se souvient même plus la dernière fois qu'elle a mangé... La dernière fois qu'elle a vu le doux visage de son fils. Assise en tailleur dans le fauteuil en face du lit d'hôpital de son frère, elle veille sur lui. Même lorsqu'elle sait qu'ils sont hors de danger, elle a peur.

La télépathe a trahi sa promesse. Elle s'est infiltrée dans l'esprit de son frère. Parce qu'elle s'inquiétait, parce qu'elle n'y peut rien. Elle est comme ça. Elle voulait savoir... Comment il allait, ce qu'il s'était passé. Malgré les explications de Dimitri... Elle voulait le voir de ses propres yeux.
La Porte refermée, elle s'est tue. Et a observé Nikolaï dormir des heures durant.

Un mouvement la sort de ses pensées. D'un bond, elle se lève, large sourire aux lèvres. Une joie teintée d'inquiétude. Il ouvre les yeux. Et il lui offre un immense sourire denté, de ceux auxquelles elle n'a jamais su résister.
Andreï redresse sa lourde tête et contient, comme toujours, ses émotions lorsqu'il voit sa Lune se réveiller en écho à sa demi-âme.

- Nik ! Je suis tellement contente ! Tu... te fais attendre, à la maison, ton filleul n'arrête pas de te demander...

Sa soeur s'approche du lit.

- Lily, je ne t'entend pas.

Son sourire disparait à mesure qu'elle observe le visage de son frère, qu'elle entend ses mots. Il ne l'entend pas. Il répète une seconde fois ses propres mots, son visage se décompose. Et il panique. L'eau de la carafe, sur le bord de son lit, gèle instantanément. Explose. Andreï s'est mis en bouclier entre les débris et Yulia. Eva-Line sursaute, yeux clos. Et lorsqu'elle les rouvre, elle voit cette expression de terreur dans les yeux de Nikolaï.
Il hurle, panique.
Les infirmiers sont arrivés, l'ont endormi pour qu'il ne se blesse pas. Eva-Line est restée là, debout devant ce lit. Incapable de bouger. Andreï-Feodor est resté là, face à Yulia, entrant doucement dans l'inconscience.

Nikolaï est devenu sourd.

La grande soeur restera longtemps, au chevet de son petit frère.
Le Soleil veillera tout autant sa Lune.

- * - * - * -

« 17 mars 1999, manoir Lockwood, Moscou.

Mon petit ange, ma petite perle. Je viens de me réveiller, mon instinct ne s'est dirigé qu'à toi. Je t'ai portée si longtemps en moi, j'ai voulu te garder, mais tu es sortie. A l'égal de ta mère, je t'ai sentie têtue. Et tu es là, tu crie plus fort que ton frère. Je ris, parce que comme moi, tu semble avoir un caractère de cochonne. Pourtant, je prie pour que ce ne soit pas le cas. Tes grands-parents en ont bavé, tu sais... A vrai dire, je prie pour que ton frère et toi preniez de votre papa.
Soyez sages, calmes, mes amours. Ne ressemblez pas trop à votre mère. Ni à vos oncles. Quelles bêtises on a pu faire...

Mon amour, ma fleur, tu es si belle. Dans ton petit berceau, je t'observe. Je met des minutes à écrire la moindre phrase, je ne peux m'empêcher de poser mon regard sur toi.
Je t'aime tant, mon ange, ma Dana.
Tu ressemble à ton père... Comme ton frère me ressemble. Ton frère... Ton James, qu'est-ce qu'il t'a attendue, tu ne peux pas savoir. Et ta soeur, ta Mishka aussi. Qu'est-ce que l'on t'a attendue... Ô mon ange, reste toujours ainsi. Si petite, si douce.
Ta maman t'aime. Tout le monde vous aime. Tous les deux. Mon Vlad. Je crève de ne pouvoir t'enlacer, toi aussi. Quelle torture... Je te regarde et je t'aime. Tu semble si calme, si doux. Tu ne fais pas le moindre bruit, ton petit torse se soulève. J'ai envie de connaître tes rêves, mon petit ange. J'ai envie de te couvrir de baisers... Dana le fera pour moi.

Vous êtes arrivés en début de soirée, et vous êtes déjà tant aimés. »

La mère dépose son journal sur le drap blanc, se glisse dans le lit, tend son bras, attrape le berceau, l'attire à elle.
La petite Dana dort paisiblement, son petit nez bouge parfois. Ses mains se rétractent. Et sa mère sourit tendrement, retient des larmes de joie. Elle est si belle... Si petite... La mère tend ses bras, prend le petit trésor entre ses bras, contre son coeur. Son regard vole à nouveau vers le berceau.
Dans un coin, un petit oisillon s'égosille avec une énergie étonnante. Un daemon. Celui de sa fille. Mais bien plus que cela, son fils. Vladislav.
Parce qu'Eva-Line n'a pas qu'un fils, qu'une fille. Elle a quatre enfants. Quatre beaux trésors. Elle n'a jamais fait de différence entre James et Mishka. Elle ne fera pas de différence entre Dana et Vladislav.
Elle ne les a pas portés, Mishka et Vlad sont apparus de poussière. Pourtant, elle s'en occupe comme ses enfants. Parce qu'ils le sont. Ils auront la même attention, malgré cette fatalité qui l'empêche de les porter dans ses bras. De les embrasser. Elle est leur mère.

La porte de sa chambre s'ouvre violemment, comme arrachée de ses gonds. La maman lionne relève la tête. Là, dans l'encadrement de la porte, elle voit un visage. Et son coeur s'envole. Eirik a couru, qu'importe son travail. Il est venu, sans doute a-t-il grillé quelques feux. Essoufflé, il regarde sa femme, sa fille. Il ôte enfin son manteau, fait quelques pas dans leur direction.
Et il sent des perles salées rouler sur ses joues. Doucement, il s'assied sur le bord du lit. Eva-Line lui sourit tendrement, se rapproche. Et lui tend sa fille. Leur fille. Il la prend dans ses bras, une émotion dans la gorge qu'il ne dissimule pas.
Le bonheur s'insinue dans son coeur lorsqu'il pose son regard sur sa petite fille. Un bonheur indescriptible.

Des petits pas résonnent sur le parquet du couloir, la porte s'ouvre et dévoile un petit garçon. Eva-Line sourit à son fils. Eirik tend sa main vers le garçon, l'invite à approcher. James sourit, n'attend pas plus d'un instant avant de grimper sur le lit, aidé de son père.
Eva-Line, spectatrice, ne dit rien.

- Regarde, James. Je te présente ta petite soeur, Dana. Et lui, c'est Vladislav, son daemon. En tant que grand-frère, il faut que tu veilles sur eux. Tu peux faire ça pour moi ?

Le tout petit grand frère hoche de la tête, un sourire illuminant son visage. Pour lui, c'est évident. Il sera le meilleur des grands frères.

Eva-Line pleure.

- * - * - * -

« Enregistrement du 30 juin 2000. 14h10.

J'ai toujours apprécié les pique-niques, bien que ce soit moins glamour qu'un diner dans un grand restaurant gastronomique. Il y a ce quelque chose qui rend tout plus agréable, peut-être que ça peut sembler fleur bleue ou trop enfantin, mais il me semble que ce sont eux.
Je me suis retiré un peu à l'écart, le soleil sur ma fourrure commençait à me donner des chaleurs désagréables. Je ne peux pas prendre de coup de soleil, seulement, c'est hors de question d'abîmer mon pelage royal pour un pique-nique. Et Yulia me reprocherait de ne pas avoir fait attention... Elle qui fait attention aux petits détails.
...
Je les regarde, sur ce grand drap vichy déposé dans l'herbe de la plaine russe si verte, ils rient. Les sourires font presque oublier les tragédies familiales. Les enfants apportent un bonheur insouciant que l'on ne soupçonne pas.
Et Eva-Line, ce sourire épanoui, ces yeux éclatant. Elle est heureuse. Et aujourd'hui, elle laisse les plaies de côté, profite de son bonheur, de son époux, ses enfants.
James court dans tous les sens, parle beaucoup. Quatre ans, il est dans cette période de questions-réponses. Il a bien vite compris qu'il fallait pas venir à moi pour ça... Mais son père, il s'en amuse. Tous les deux, ils font la paire. Quand à la petite Dana... elle est si belle à une année à peine. Sa petite chevelure rousse, se mélange à celle, d'ébène, de sa mère qui la tient entre ses jambes croisées. Elle gesticule, veut courir avec son grand frère. Sa mère peine à la contenir. Ces enfants vont être terribles...
Tu fais quoi, tonton ? Pourquoi tu parle tout seul ?
... Mishka, je te l'ai dit, si tu veux jouer sur mon dos avec Vlad, vous le faites, mais vous ne me dérangez pas.
Mais pourquoi ? Moi j'aime bien t'écouter, mais j'comprend pas c'que tu fais.
Bon, chérie. Descends et éteins la machine de tonton avec ta petite patte de gerbille, s'il te plait.
Je peux le dire ?
Hahahah tu peux.
Tu peux me redire comment qu'on dit ?
Enregistrement...
Engitresment...
Non, en-re-gis-tre-ment.
Enregistrement !
Terminé.
Enregistrement terminé !! »

Andreï-Feodor lève les yeux au ciel alors que la petite Mishka se faufile jusqu'au dictaphone pour l'éteindre. Sous l'ombre d'un arbre, le grand daemon observe toujours sa famille. Ada s'est envolée, les daemoniens sont entre eux. Et lui, malgré ce qu'il aime à faire croire, il n'a pas accepté de prendre les petits daemons par dépit. Il les aime... Mais tant que le reste du monde pense qu'il en est indifférent, ça lui convient.

Vladislav s'est transformé en un petit lézard et s'est frayé un passage au-travers des poils jusqu'aux bois de son oncle. Quand à la petite Mishka, elle s'amuse à essayer toutes formes aussi incongrues les unes que les autres avant de demander l'avis de son oncle, un grand sourire aux lèvres.
La journée va être longue. Très longue.

- * - * - * -

« Enregistrement du 3 septembre 2000. 18h14.

Je suis incapable d'exprimer ma colère. Ce terme est bien trop doux, par ailleurs. Colère. Je ne suis pas qu'en colère, je suis blessé aussi. Elle le sait pourtant, qu'elle seule compte. Malgré que je ne le lui dise pas. Je suis comme ça. Pourquoi alors me fait-elle en permanence ces crises de jalousie ? Elle ne les assume pas et trouve sans cesse des excuses pour y faire passer pour autre chose. Pourtant, elle le sait que je ne suis pas un idiot, bien le contraire. Je ne suis pas télépathe, mais je suis intelligent. Et je la connais assez pour savoir qu'elle est jalouse.
...
Je l'ai prise de haut, peut-être l'ai-je blessée. Qu'importe, qu'elle comprenne. Je ne suis pas à son service, à cette poule volante.
...
Je me calme. J'aimerais pouvoir exploser, mais un Prince ne le peut. Il faut que je respire... Seulement, je n'arrive pas à me la sortir de la tête, cette fichue volaille ! A quel instant cela la regarde avec qui je chante ? Se croit-elle si importante à mes yeux pour que j'annule un concert ? Je chanterai avec Elizaveta, qu'elle le veuille ou non. Pas même Eva-Line est apte à me donner des ordres. Encore moins Yulia.
Pas assez digne de moi... Chanter dans le salon de Miss Lossonova n'est pas assez digne de moi, d'après elle ? Une des plus grandes chanteuses de toute la Russie ? Elle est jalouse d'Elizaveta, rien de plus.
...
Bien sûr que je rêve de passer une soirée avec elle, depuis des semaines. Seulement, Yulia a disparu de la maison ! Et elle arrive, sourire au bec, aussi impériale qu'à son habitude et veut que l'on passe la soirée ensemble. Comme si de rien n'était... Comment dois-je le prendre ? Comment dois-je réagir face à ses caprices ? Madame disparait, semble m'éviter, mais moi, Andreï-Feodor, je devrais être à sa disposition ? Ironie ! Quelle ironie ! Je ne suis pas son jouet avec lequel elle peut s'amuser quand bon lui semble. Quelle hypocrite.
Qu'elle apprenne à ne pas jouer avec moi. Qu'elle apprenne que je ne suis ni un jouet ni à sa disposition. J'irai chanter. Elle retiendra peut-être la leçon... Qu'elle ne m'abandonne plus.
...
...
Enregistrement terminé. »

Son sabot manque d'écraser le dictaphone lorsqu'Andreï l'éteint. Son coeur bat fort, seulement, il ne montre rien. Expression neutre, calme, il semble aussi princier qu'à son habitude. Ses pattes puissantes le relève, ses bois manquent de déséquilibrer le lustre. D'un coup de sabot, il dissimule son journal audio sous le canapé avant de sortir par la porte d'entrée déjà ouverte, élargie depuis des années à son intention. Double battant.
Il fulmine. Eva-Line est dans la cuisine, fait une tarte aux pommes avec ses enfants. Il n'a pas la moindre envie d'entendre leurs rires insupportables, il tient à ses oreilles. Un enfant qui crie est un véritable calvaire. Il est bien heureux de ne jamais pouvoir en avoir... Ceux de sa demi-âme lui suffisent. Il attend seulement qu'ils grandissent un peu pour profiter du calme.

Et alors qu'il pense pouvoir trouver un peu de calme au-dehors, il aperçoit une voiture qui se parque dans la cour. Ses sourcils se froncent, Nikolaï sort de la voiture. Accompagné d'une femme. Si Nikolaï il y a, Yulia il y aura.
Andreï tourne les sabots, s'apprête à faire le tour de la maison pour trouver un coin sans la possibilité de la croiser. Il ne supporterait pas une nouvelle crise, pas maintenant. C'est sans compter la grande impératrice qui l'appelle. Il entend ses battements d'ailes, il la voit se poser face à lui, sur une rambarde. Elle le fixe de ses yeux de rapace, il garde ses bois hauts.
Et avant qu'il ne dise quoique ce soit, elle lui coupe la parole.

- Je voulais te présenter quelqu'un.

Nikolaï passe dans leur dos avec la fameuse femme. Le caribou soupire, son expression bourgeoise reste identique lorsqu'il entend de nouveaux battements d'ailes. Un aigle royal se pose à côté de sa Lune. Il le reconnait sans même poser les yeux sur lui.

- Je te présente Klaus. Tu dois le connaître, c'est lui qui a dirigé l'orchestre du Bolchoï pour l'opéra de Tchaïkovsky du mois dernier.

L'espace d'un instant, les yeux d'Andreï deviennent fous. Il se reprend, garde son calme. Elle essaye de le rendre jaloux, elle se venge. Et il le sait. Sans même lui donner la moindre attention, il parle au volatile dont il n'a pas même écouté le nom.

- Veuillez nous laisser quelques instants, je vous vole Yulia-Minerva quelques minutes.

Ni question ni suggestion, c'est un ordre. Implacable. Andreï ne veut plus faire cas des civilités. Et lorsqu'enfin l'indésirable n'est plus, il fixe la chouette blanche de son oeil de nuit.

- Te moquerais-tu de moi, Yulia ? Klaus ? Ton esprit aiguisé n'a rien trouvé de mieux qu'une saleté de volatile pour provoquer ma jalousie ? Tu les as en horreur depuis toujours...

- Lui au moins, il a du temps à me consacrer.

Andreï manque de s'étouffer.

- Un reproche ? Je n'ai pas de temps à te consacrer ? TU t'absente pour je ne sais quelles affaires douteuses dont je ne veux même pas en connaître la nature. Et je n'ai pas de temps à te consacrer ? C'est invraisemblable, je crois rêver.

Au diable les belles phrases shakespeariennes.

- Et cette mise en scène pour quoi ? Pour la simple raison que j'ai eu le malheur d'avoir un concert un soir où tu décidais enfin à vouloir me voir. Et quelle n'en fut pas ta jalousie quand tu as su qui était donc ma partenaire pour cette soirée-là chez Miss Lossonova.

Il est jaloux. Il relève son menton, bombe le torse.

- Cette attitude n'est pas digne de toi. Se pavaner aux côtés d'un daemon qui t'est indifférent dans l'idée de me hérisser le poil, sachant pertinemment que je ne le tolère pas. Se rabaisser à un tel acte... Tu me déçois.

Terriblement jaloux. Et en colère. Andreï se retourne, laisse la chouette sur son perchoir. Seule.

- * - * - * -

Ambiance.

Le téléphone sonne. Son cri strident se répercute dans les couloirs du grand manoir, atteint l'extérieur. Eva-Line lève la tête, tient sa fille par la main. Leur jeu se stoppe net lorsque ce bruit hurle au coeur du sombre manoir. Le rire de sa fille tente en vain de faire concurrence à l'assourdissante perversité du téléphone, qui ne s'essouffle pas. Il sonne, encore et encore. Sans s'arrêter.
La russe se relève, prend sa fille dans ses bras. Son fils, Vladislav, grimpe sur le dos d'Andreï. Ils restent tous deux dehors alors qu'Eva-Line presse le pas pour décrocher le téléphone.

- Allo ?

Un court silence lui permet d'entendre le souffle de son interlocuteur.

- Madame Jensen ?

- Oui ?

- J'ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer...

La main de la mère se crispe sur le téléphone, elle garde sa fille contre son coeur.

- ... Votre mari vient de perdre la vie dans un accident de voiture. Je suis sincèrement navré.

Le monde s'écroule. Sa fille, dans ses bras, s'agite, babille joyeusement. Alors que le monde s'écroule. La petite Dana tente d'attirer l'attention de sa mère. Alors que le monde s'écroule. Et cette mère, cette femme, cette épouse, est figée de douleur. Combiné toujours accroché à son oreille, silence comme seule réponse à l'homme qui lui apporte la mort. Qui lui apporte l'apocalypse.
Et tout explose. Le téléphone glisse de ses mains, tombe au sol d'un bruit sourd. Les larmes glissent, elle ne les sent pas. Sa fille, elle ne voit plus que son visage, trouble. Ses yeux, son nez, ses joues. Ce visage... Son père. Elle la regarde, le voit Lui. Et le premier sanglot éclate, fort. Elle voit le regard enfantin de sa fille passer d'une joie tendre à une angoisse terrifiante.
Eva-Line sent son corps lâcher, se laisser tomber au sol. Et elle sert son trésor, leur trésor. Elle sert sa fille entre ses bras, son unique point d'ancrage entre réalité et douleur. Et elle la sent, cette petite main, sur sa joue humide. La lionne perd pieds. Sa propre main vient se déposer tendrement sur la toute petite main de sa fille. Et elle les sent enfin, les larmes. Brûler ses joues, hurler de douleur.
Le monde tourne autour d'elles. Un ultime sanglot brise la Porte de son esprit lorsqu'elle imagine ses enfants grandir sans leur père... Lorsqu'elle les imagine, demander à leur mère des photos. Des histoires. Lorsqu'elle les voit, peut-être un jour, se marier. Sans leur père.
Et elle se voit, elle. Seule. Sans cet homme qui est tout, était tout. Elle voit sa silhouette avancer sur un chemin de briques, seule.
Son esprit explose. Les pensées des habitants du manoir envahissent les siennes, hurlent dans son crâne. Elle ferme les yeux.
Et pleure.

- * - * - * -

Ambiance.

« Enregistrement du 30 octobre 2000. 12h27.

Soleil au zénith, illuminant la silhouette de ma Eva assise en tailleur, sur ce banc, sous le porche du manoir. Et mon coeur saigne, je sais tout. Je connais tout de l'esprit de la télépathe. Je le suis moi-même. Ses émotions, ses tentations m'inondent. Me noient. Je ressens ses larmes, je ressens ses peines. Et ce coeur déchiré, écrasé, explosé.
Elle l'aimait. Elle l'aime. Il n'est plus. Eva-Line n'est que l'ombre d'elle-même, sans lui. Un corps sans âme. Trois jours qu'elle est là, assise à contempler les arbres, le ciel. Trois jours qu'elle se sent incapable de s'occuper de ses enfants. De sa famille. Trois jours qu'elle se noie, priant les dieux pour lui rendre celui qui était tout. Qui est tout.
Trois jours que je tente, en vain, de me rapprocher. Elle ignore tout. Des mots de ses frères à la petite main de son fils sur sa jambe. Du regard tendre de son père au sourire merveilleux de sa fille.
Eva-Line ne sait plus qui elle est. Ne sait plus où elle est. Elle a cessé d'écrire son journal, comme une brèche dans le temps. A quoi bon le remplir lorsque l'on est soi-même si vide ? Je garde des traces pour elle. Je sais qu'elle en aura besoin.
La nuit, lors des rares instants où Morphée l'emporte, elle hurle. Et je vois tout, elle ne contrôle plus rien. Son crâne explose, je le sais. Elle n'est plus elle-même.
Aujourd'hui, je n'ai aucun désir de longues tirades aux vers shakespeariens. Parce que je ressens ce vide dans mon âme. Et je comprend.
Et mon oeil se tourne vers cette silhouette blanche, endormie. Je comprend. La douleur, la peine. Le déchirement atroce des entrailles. Cette envie d'exploser et pourtant, cette incapacité d'agir. Je comprend tout.
Perdre cet être aimé... Perdre la raison de toute une vie. Perdre cette âme qui nous comble, cette âme faisant de nous qui nous sommes. Je ne pourrais le supporter...
Perdre ma propre lune. Mon soleil. Cette muse que je défendrais de mes sabots envers et contre tout. Je ne le supporterais pas... Elle est la seule qui compte, la seule qui importe. La seule qui vaille la peine. L'unique déesse s'élevant au-dessus de tous. Capable d'être à ma hauteur, si ce n'est plus haut.
J'en crèverai, qu'on me l'enlève. Ne plus entendre sa voix, ne plus voir sa silhouette d'un blanc nacré, ne plus simplement pouvoir sentir sa présence.
J'en crèverai, qu'on m'en prive.
La perte de cette âme que l'on chérie est un déchirement, une semi-mort.
Ma Eva-Line est une ombre. Son regard est vide.
Et je me souviens qu'il est l'heure d'aller à l'enterrement d'Eirik.
Enregistrement terminé. »

L'Eglise est grande, elle résonne. La silhouette perdue se laisse guider vers le devant de la scène. Son coeur bat si fort, elle sent la présence rassurante de sa demi-âme, juste derrière elle. Pilier de muscles aux sabots raisonnant entre les murs saints du bâtiment. L'un de ses frères la guide, main dans la main. Elle ne se souviendra pas même duquel. Nikolaï ? Dimitri ? Peu importait.
Son regard fixe le cercueil face à elle.
Elle sent des larmes jaillir, pourtant, elle se contient. Elle n'avance plus. Et se laisse guider. On l'assied au plus proche de cette cage de bois, celle qui lui enlèvera définitivement celui qu'elle aime. Elle sent une petite main venir prendre la sienne, elle n'arrive pas à tourner son oeil, mais la sert, cette main d'enfant. La main de son fils, de leur fils. Elle sent sa petite tête se coller à son bras. Et elle culpabilise d'être si faible, de se laisser emporter, de l'oublier.
Il a perdu son père.
Alors, comme guidée par quelque chose, elle trouve la force de se tourner, de sourire à son fils qui lui, ne la quitte pas de ses grands yeux. Elle le prend dans ses bras, le pose sur ses genoux. Et le sert contre son coeur. A côté d'elle, son père porte sa petite fille entre ses bras. Elle dort.
Le coeur de la mère se serre, une larme tente de passer la frontière de sa paupière. En vain.
Le temps passe si vite, les mots défilent sans qu'aucun ne trouve sa place dans le temple des prières de la veuve. Et ce moment qu'elle redoute arrive. Elle doit prendre la parole. Alors, elle se lève, dépose son fils dans les bras d'un de ses oncles. Difficilement, elle s'avance. Et lorsqu'elle se tourne enfin vers cette foule, elle croit défaillir. Elle veut fuir, elle veut se réfugier dans les bras de sa mère.
Et là, elle les voit. Tous les deux, au fond de cette si grande église. Elle, Lui. Cette mère perdue trop tôt, ce mari parti trop vite. Silhouettes d'un étrange mélange entre poussière et rayons de lumière.
Eva-Line ouvre la bouche.

- On m'a demandé de faire un discours. Et je... j'ignore encore quels mots seraient digne de lui, de tout ce qu'il est... a été... Cet homme qui, pour moi, était tellement... Un ami. Un mari. Un confident. Un protecteur. Et je me retrouve là, devant vous, à ne pas même savoir comment parler de cet homme merveilleux qu'était Eirik. Et je me sens bête... Perdue... Je regarde ce... cercueil. Et je ne le vois plus. Je regarde tous ces visages, face à moi, je ne trouve pas le sien. Je ne voulais pas parler. Je ne veux toujours pas. J'aurais voulu être au creux de ses bras, j'aurais voulu pouvoir vieillir à ses côtés. Et je me retrouve ici. Debout devant cet autel, à devoir faire un discours en l'honneur de l'homme que j'aime, en l'honneur du père de mes enfants. Nos enfants... Alors je pense à cette journée. Et à tous vos mots, à toutes vos attentions. A cette phrase que j'entend, encore et encore. Tournant dans les airs comme une évidence que je peine encore à comprendre. Ces mots... Il doit être dans un endroit merveilleux. Voilà les mots que j'entend depuis ces derniers jours. Ces dernières heures. Un endroit merveilleux... Oui, il y est. Je le vois, assis dans un parc, avec ses enfants. Sa femme. Sa famille. Il rit avec mes frères, se moquant gentiment de ma façon de toujours les surveiller malgré leur âge. Il joue à chat avec son fils dans le grand parc. Il porte sa fille dans les airs, juste pour la faire rire. Il me prend dans ses bras. Et on reste là, tous ensemble. Pour toujours... Il est là, son paradis. Il a toujours été là...

Un instant, rien qu'un, elle crut le voir parmi la foule. L'observer de son regard si particulier, cette pupille inlassablement fixée sur elle. D'une douceur incomparable. Et elle laisse la première larme couler. Les autres ne suivent pas. Ses mains se crispent sur le bois de l'autel.

*Eirik... J'ai besoin de toi, tu es la raison de ma vie. Je traverserai des montagnes, des océans, juste pour être à tes côtés. Parce que j'ai besoin de toi. Et pourtant, tu n'es plus là... Et j'en perd le sommeil dans ce grand lit vide. Je t'aime, Eirik. Je t'aime... Je t'aime. Je t'aime. Je t'aime. Je t'aime...*

Elle aurait pu dire tout ça. Elle aurait pu s'effondrer. Elle aurait pu partir. Et elle se contente de terminer ce discours qui lui déchire les entrailles. Un dernier regard vers le cercueil, elle descend de l'estrade et se penche pour empoigner le manche de son violoncelle. Doigts déposés sur les cordes, ses yeux se ferment. Sa main relève l'archet vers le ciel, son coeur entame une plainte dans sa poitrine.
Le contact de la corde est déchirant. La première note explose dans l'Eglise, expressive.

Derrière ses paupières closes, la veuve voit celui qu'elle pleure. Son sourire se mélange aux larmes salées.

*Eirik...*

Andreï s'avance à son tour, prend la parole par-dessus la complainte de sa demi-âme. Il fait honneur à cette amie qu'il a perdu. Un discours pour l'homme, un discours pour la daemonne. Ada.

- Ada était beaucoup. Elle était une amie, avant toutes choses. Et les mots ne suffiront jamais à éprouver les sentiments qui nous tourmentent tous à l'idée de cet adieu à deux êtres d'une bonté et d'un amour tel que le leur...

La russe n'écoute plus. Perdue dans sa musique, dans ses pensées. Yeux clos, elle ne voit qu'eux deux. Inondés de lumière. Entourés des êtres qu'ils chérissent...

- * - * - * -

Novembre. Obligations passées, le deuil commence. Eva-Line n'écrit plus. Eva-Line ne dort plus. Des nuits de larmes, de gémissements, de cauchemars. Elle boit. Ne trouve pas le moindre réconfort. Nulle part. Elle reste assise, dans ce fauteuil, sous le porche. A regarder les plaines de la propriété. Ses enfants cherchent, en vain, son attention. Elle semble ailleurs, comme morte. Son esprit est ouvert, elle entend tout. Et n'arrive plus à le refermer. Envahie de voix, elle se laisse tomber dans le vide. Baisse les bras.
Le monde n'a plus le moindre sens. A quoi bon continuer ? A quoi bon rester debout ? Il n'est plus là...
Et pourtant, lorsqu'elle regarde les visages de ses enfants... Elle a honte. Terriblement honte. Dépassée, elle se sent une mauvaise mère. Incapable de rester droite, de résister au choc, pour eux. Ils ont perdu leur père... et ne recherchent que l'attention d'une mère.
Qu'elle est incapable de leur donner. Alors, elle regarde leurs oncles s'occuper d'eux, s'occuper d'elle.

Eva-Line n'est plus que l'ombre d'elle-même.

- * - * - * -

Une voiture se gare devant un bar, il est trois heures passé. Le 2 décembre 2000. La porte s'ouvre, un homme sort. Dimitri Lockwood. Regard déterminé, sourcils froncés, il a un but. Il pousse la porte du bar, ne perd pas de temps, repère sa cible. Là, sur une table, au fond du bar, il la voit. A côté d'elle, un daemon, presqu'endormi. La femme a un verre en main, regarde au travers, pensive, une bouteille d'alcool vide devant elle.
Eva-Line termine son verre, cul sec.
Son petit frère ignore le barman, daemon perroquet sur l'épaule, qui lui adresse la parole, s'avance jusqu'à la table, se poste devant sa soeur. Bras croisés, regard triste. Voir sa soeur aussi bas lui brise le coeur, savoir qu'il ne peut rien pour elle est pire encore.

Les voix se stoppent net dans l'esprit de la russe. Elle relève son regard, le plante dans celui de son frère. Son don fait effet instantané, bloque celui de sa soeur. Et fait taire les voix.
Eva-Line se sent minable. Détestable. Et pourtant, elle croit parfois Le voir au travers du voile permanent de ses yeux douloureux. Regard embué de larmes, elle ne perçoit que la silhouette de Dimitri.

- Dim', je...

... suis désolée. Eva ne parvient pas à articuler le moindre mot. Elle sent les larmes couler sur ses lèvres. Pourtant, dans un dernier élan de lucidité et la pression de sa demi-âme, assommée à côté d'elle par l'alcool qu'elle a ingéré, Eva a réussi à envoyer un message à son frère pour qu'il vienne la chercher. Et il est là. Compréhensif.

- Je sais, Lily. Je sais...

Il observe sa grande soeur, celle qui est solide, un roc. Et se promet d'être le sien. Cette nuit-là, il ramènera sa soeur à la maison. Il enlèvera sa veste, son pantalon. La couchera dans son grand lit vide. Elle le suppliera de ses dernières forces de ne pas la laisser seule. Il dormira avec elle, entendra ses gémissements cauchemardesques. Et toute la nuit, il sera là. Pour cette grande soeur qui a toujours été là pour lui.

- * - * - * -

« 3 décembre 2000, manoir Lockwood, Moscou.

J'ai l'impression de tenir une plume pour la première fois. Je n'ai pas envie d'écrire, je n'ai pas envie de perdre mon temps à ça. Sauf qu'il le faut. Pour ne pas m'oublier. Je sens que mes souvenirs se fanent, j'ai perdu le contrôle. Les voix n'ont pas cessé depuis. Elles sont là, dans mon crâne. Et lorsque Dimitri n'est pas avec moi, elles insistent plus encore. Il annule mon don. Et je tombe... Entendre ces voix, capter ces pensées, m'empêche de me morfondre. Ma télépathie me domine, j'en suis dépendante.
J'entend tout. La détresse, les souffrances, le désespoir. Le pire étant la pitié. Celle qu'ils ressentent pour moi. Seulement, parfois, je capte les joies, les bonheurs, la beauté. Je préfère mille fois leurs pensées aux miennes. Noires, terrifiantes. Angoissantes. Mieux vaut se retrouver dans la tête des autres que dans la mienne...

Aujourd'hui, Dimitri m'a trainée de force à une stupide réunion d'entre-aide, mention spéciale veufs et veuves. J'ai sondé les esprits de ces pauvres âmes perdues. Toutes aussi désespérées que la mienne. »

- * - * - * -

« 9 janvier 2001, manoir Lockwood, Moscou.

J'ai rencontré un homme. Aux réunions d'entre-aide. Comme pour les autres, j'ai sondé son esprit. Comme pour les autres, je me suis abreuvée de sa vie heureuse. Analysant son âme, comme les autres avant lui.
Il est différent. Toutes ces âmes perdues, si fades, ternes. Qu'un passe-temps le temps de ces réunions. Réunions qui ne m'aident pas. Je veux hurler, je veux frapper. J'ai besoin d'un exutoire. Juste crier ma rage, ma peine, ma douleur. Je ne veux pas entendre la souffrance des autres, je ne veux pas de leur histoire. Je ne veux pas de leur vie...
Et cet homme, il est différent. Ni terne ni fade. Il est comme moi.

Christopher Albin. »

- * - * - * -

Ambiance.

« 3 février 2002, Café du Lys, Moscou.

Un an. Tu m'as relevée, je t'ai relevé. Nous y sommes arrivés, ensemble. Personne ne pouvait comprendre, personne n'essayait assez. Rien au monde ne peut remplacer la douleur. Ne pouvait. Et pourtant, l'on s'est trouvé, toi et moi. Comme un destin funeste, atroce, détestable, nous sommes venus l'un à l'autre. Et nos regards se sont croisés, nous y avons lu la peine. La haine aussi, mais avant tout, cette volonté de se relever. Il nous manquait seulement un peu d'aide.
Personne n'aurait pu comprendre. Tu as perdu une femme, j'ai perdu un homme. Nous avons perdu nos Flammes. Notre raison d'être. Celui ou celle qui nous a construit, nous a aimé. Profondément. Et la descente, vertigineuse, nous a brisé. Et lorsque je te regarde, lorsque je plonge mon regard dans le tiens, je me sens si bien... Comme un noyé retrouvant enfin l'air salvateur.
J'aurais pu parler à mon père. Il a perdu sa Flamme, lui aussi... Pourtant, je n'y arrive pas... Je ne veux pas réveiller des douleurs passées dans le coeur de mon père...

Est-ce mal ? Dois-je refouler ces sentiments qui coulent dans mes veines ? Est-ce mal... de vouloir aimer à nouveau ? Est-ce si mal de rêver d'un lit moins vide ?
Un an. Une année et quatre mois que je suis morte avec lui. Et toi, tu m'as relevée. Main dans la main, nous avons réussi à avancer. Frapper dans des sacs de sable, hurler notre haine loin des regards de tous. Nous avons recommencé à rire. Ensemble.
Nous sommes devenus si proches, si vite... Je vois les regards désapprobateurs autour de moi. Maintenant que nous nous tenons fièrement la main. Je les vois, mais les ignore. A quoi bon faire semblant... Que voudraient-ils ? Sans toi, je serais encore esclave de mon don... Esclave des abîmes qui me rongent. Me rongeaient.

N'ai-je pas droit au bonheur ? Et si mon bonheur était en lui ?

Mes enfants me comblent... Ma famille est là. Ils ont perdu quelqu'un, eux aussi, je le sais bien... Mais pour moi... Il était tellement plus qu'une famille... Il était tout. Mon passé, mon présent, mon futur.

Leurs regards inquisiteurs me font croire à une trahison. Je le trompe. Celui de mon frère, je peux le supporter. Je sais comment m'y prendre, je sais comment m'y faire. Non, ce n'est pas lui que je redoute...
Je redoute mes enfants. Je redoute qu'ils me haïssent d'effacer si vite leur père... Pourtant, je ne l'efface pas. Je l'aime toujours terriblement. Je redoute plus encore qu'ils me reprochent de les laisser, eux. Enfants d'Eirik. Je redoute Dana... James... Mon fils si proche de son père...

N'ai-je pas droit au bonheur ? ... Chris fait parti de mon bonheur, aujourd'hui... »

- * - * - * -

Le petit garçon, debout sur une chaise, mange un quartier de pomme sous le regard envieux de sa petite soeur occupée à tirer distraitement les cheveux de sa mère, la portant dans ses bras. James termine de disposer les pommes sur la pâte à gâteau que sa maman a disposé dans un plat à tarte. Il salive à l'idée de pouvoir la noyer sous une montagne de sucre et de cannelle.
Pendant ce temps, il oublie le regard orageux de sa mère. Debout, Dana dans ses bras, Eva-Line fait les cent pas autour de l'ilot central de la cuisine. Un oeil veillant sur son fils de sept ans, sa fille au creux de ses bras. Ses pensées ailleurs.
Son frère. Il l'avait promis, qu'il serait là. A son filleul, à sa nièce. Si encore il n'avait menti qu'à elle, qu'importe. Mais toute cette mascarade a bien assez duré.
Nikolaï est parti du manoir, pour vivre seul. Elle respecte ça, comprend. Ce qu'elle a peine à saisir, ce sont les raisons pour lesquelles il évite sa famille. Il l'évite elle. Et toute cette histoire la sort de ses gonds.

La tarte est au four.

La maman pose alors Dana sur le grand tapis du salon, au milieu de ses jouets. La petite n'attend pas plus longtemps pour faire du bruit, son grand frère la rejoint vite. Leur mère les observe quelques instants, esquisse un sourire. Et se retourne pour rejoindre le canapé, s'y assoir en tailleur.
Son bras se tend, sa main se saisit du journal affichant fièrement la date du 23 octobre 2002. L'ouvre. Pensivement, elle change de page, sans jamais s'arrêter sur un article spécifique.
Et soudain, elle croit avoir reconnu un visage. Son coeur semble sortir de sa poitrine, étouffer. Ses mains tremblent, referment le journal d'un geste sec.
Le gros titre : les rescapés de l'attentat du théâtre. Elle en a entendu parler. Trois jours que des tchétchènes ont pris en otage bon nombres de pauvres gens dans un théâtre de Moscou.

Et elle repose son regard sur cette photo, en première page.
Nikolaï.

Eva-Line se saisit de son téléphone, compose le numéro de son frère. Une bonne centaine de fois.

- * - * - * -

Ambiance

« 11 février 2003, manoir Lockwood, Moscou.

Je pensais mon bonheur comblé, ma vie merveilleuse. J'ai eu des parents. Puis des frères. Le destin m'a donné un fils, m'a gâtée d'une fille. Et d'hommes merveilleux... Fille, soeur, compagne. Mère. J'ai cru être comblée, j'ai cru que le bonheur ne pourrait me ravir davantage.
Pourtant, tu es là. Toi, mon bel amour. Miracle que je n'aurais jamais cru possible. J'ai perdu un amour inconditionnel, j'ai chuté si bas... Incapable de me relever.
Et ton père, ma chérie, ton père est entré en trombe dans ma vie. Il a volé mon coeur de cendre, lui a redonné son souffle perdu. Nous nous sommes redressés, ensemble. Et je l'ai aimé, je l'aime, j'ai vu en lui cet homme que j'ai perdu. Leur regard est identique... Passionné.
J'ai cru avoir atteint le sommet. Pourtant, je te contemple, mon coeur. Toi, mon tout petit ange. Symbole d'une nouvelle vie. Totem d'un amour salvateur d'âmes perdues. Mais tu es bien plus que tout cela, ma petite noisette.
Tu es ma fille. Ma petite perle fragile, tu es née de l'amour, de l'espérance d'un avenir. Vous deux. Mes deux dons du ciel.

Mes précieux enfants. Mira, Louka. Ô comme votre maman vous aime... »

La lionne laisse son journal choir à côté d'elle, se relève et marche jusqu'au petit berceau. Qu'importe la fatigue, qu'importe la douleur. Elle veut la voir. Elle veut observer le visage d'ange de sa fille, de son fils. Passer la nuit éveillée à les regarder dormir, rester là, près d'eux. Simplement.
Eva-Line rapproche silencieusement une chaise, qu'elle colle au berceau. Dépose ses genoux sur le bois, s'assied sur ses jambes, coudes appuyés sur la petite barrière déjà bien usée par les bêtises de son grand frère et de sa grande soeur. Par ailleurs tous deux hystériques d'avoir une petite soeur à entrainer dans leurs jeux... Eva sourit lorsqu'elle pense à ses enfants.
Si merveilleux, si beaux. La plus parfaite oeuvre de sa vie.

La maman restera au-dessus de sa fille toute la nuit durant, incapable de ne plus sourire.

- * - * - * -

« 30 Juillet 2003, manoir Lockwood, Moscou.

Je vais être brève, seulement pour laisser trace de ceci. Ma petite Mira s'est réveillée, je n'ai eu qu'à peine le temps de terminer de me maquiller. James et Dana sont en bas, avec leur père, Chris, ils nous attendent. Il les a aimé si vite, comme ses propres enfants. Il ne remplacera jamais leur père perdu, mon Eirik... Pourtant, il est tellement naturel pour Chris de s'occuper de mes enfants... Je ne l'en aime que davantage.

Ce soir, nous allons faire la fête. La famille est réunie.

Ce soir, nous fêtons mon anniversaire, un peu en retard. Mais pas que cela. Ce soir, nous fêtons l'apogée de mes études, le début de ma carrière.
Je viens d'obtenir mon doctorat en psychologie.

Je vais attendre la première année de ma cadette avant d'ouvrir mon cabinet. Pour l'instant, je pense enfin à une idée qui trotte depuis quelques mois dans mon esprit.
Un livre. Etude de la psychologie daemonienne. »

- * - * - * -

« Enregistrement du 10 février 2004. 17h04.

Ma Yulia est en danger.
Un homme est venu, aujourd'hui, au cabinet d'Eva-Line. Il ne ressemblait pas à toutes ces âmes perdues venues partager leur misérable vie en quête d'une réponse, d'une aide. La séance a été si vite écourtée, ma demi-âme s'est absentée quelques instants. Et alors que je me reposais les yeux dans un coin de la pièce, l'étranger s'est approché et a osé prendre contact avec moi.
Et m'a donné une plume.
Mon coeur n'a fait qu'un bond, je me suis relevé de toute ma hauteur, mes bois menaçant l'homme. Je le dominais de par ma taille, mon regard orageux l'obligeant à parler, vite. Qu'importe qu'il soit dangereux, mon oeil ne quittait pas cette plume d'un blanc nacré.
Une plume de ma Yulia. L'homme s'est contenté de m'observer, le regard suppliant de comprendre. Et lorsqu'Eva fut revenue, la séance s'est terminée. Le regard interrogateur de ma soeur n'a pas délié ma langue, elle n'aurait eu qu'à lire dans mes pensées. Elle ne le fit pas.
J'étais paniqué. Terrifié. Pas pour moi, pour Elle. Yulia n'arrache pas ses plumes, jamais. Son plumage est bien trop précieux... Nikolaï a embarqué Yulia dans des affaires douteuses, je le sais. Je l'ai toujours senti. Et aujourd'hui, ils sont en danger. Elle s'est arraché une plume. Pour me prévenir.
Nikolaï et Yulia sont en danger, quelque part. Ce qui expliquerait ces mois de distance, d'absence.
...
Il faut que j'en parle à Eva-Line. A Dimitri et Lyana.
...
Enregistrement terminé. »

  
MessageMer 28 Mar - 22:42
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Date d'inscription : 28/03/2018Nombre de messages : 38Nombre de RP : 2Âge réel : 23Copyright : Aki chérie <3Avatar daëmon :
Eva-Line J. LockwoodNothing will be the same...

Histoire 3/4

28 février 2004. Dans la voiture, le silence s'éternise. Les coeurs battent, les esprits s'échauffent. Eva-Line est rassurée de savoir son petit frère à ses côtés. Le mettre en danger ainsi la met hors d'elle, seulement, il ne l'aurait jamais laissée y aller seule. Dimitri est une douce tempête cachée. Un iceberg. Tout est sous la surface. Et bien plus que cela, il canalise sa soeur. Bouillonnante de rage.
La russe a les mains crispées sur le volant, ses pensées s'envolent vers ces longues semaines de recherches désespérées. Dès l'instant même où Andreï-Feodor a montré cette plume, aucun n'eut besoin de dire quoique ce soit. Frères et soeurs se sont lancés dans les recherches. Eva-Line en ligne de front, son don étant leur meilleure arme. Retrouver leur frère, leur soeur, est tout ce qui importe.
Eva-Line a lu et relu son journal, a fouillé dans sa mémoire du mieux qu'elle le pu. La plume, ces pseudos filles que Nikolaï ramenait, des endroits dont il avait fait mention. Le moindre détail importait.
Et elle s'est rappelée du comportement de son frère, à la mort d'Eirik... Il était si distant, tellement étrange. Elle ne s'en n'était pas formalisée, tant la douleur la paralysait. Seulement, tout lui est revenu en mémoire. Nikolaï n'était pas lui-même. Et cet ami ignoble qui l'a accompagné à l'enterrement, un homme détestable. Qui a eu l'audace de parler à la veuve, de lui dire tout naturellement que tout ça faisait parti de la vie, que cet homme qu'elle aimait, dans ce cercueil, n'avait pas voulu plier... Les risques du métier, voilà ce qu'il a dit... Avant que Nikolaï ne le fasse taire.
Pourquoi avoir parlé d'Eirik en ces termes... La russe a cru défaillir en imaginant le pire... Et si sa mort n'était pas un accident ?
Eva n'en avait pas eu conscience, sur l'instant. Les mots avaient glissé sur elle, inaudibles. Elle s'en est souvenue quelques jours plus tôt. Alors, elle s'est tout naturellement tournée vers cette piste. Cet Igor.

Elle a retrouvé sa tombe. Fraîche. Maître d'elle-même, la peur au coin de son esprit, elle a gardé son sang-froid, a recherché la famille de cet homme. A retrouvé sa mère. Cette dernière n'a su lui répondre, un seul nom est ressorti de leur entretiens.
Vassily.
Leurs recherches ne les menèrent qu'à une évidence... Cet homme, toute cette histoire, cachait quelque chose de plus grand. La disparition de leur frère, leur soeur, depuis des mois. Quelque chose de bien plus grand. D'esprit en esprit, sans se lasser, sans la peur de s'oublier, la seule envie de retrouver sa famille brûlant dans son ventre, Eva-Line a découvert un réseau. Mafieux.
Déterminée à trouver davantage de renseignements, en désespoir de cause, la russe s'est rendue à l'Eglise. Dans ce lieu saint, elle a dit vouloir se confesser. A celui seul qui connait son frère.
Dans un dernier espoir, sans le moindre respect des secrets d'autrui, sans le plus petit remord, Eva-Line a assiégé l'esprit du pauvre homme d'église.

Et y a découvert l'horreur. Nikolaï se confesse bien plus qu'elle ne l'aurait cru. Et pire encore, elle y a lu la peur du prêtre face à son frère. Face à ses actes.
Elle a fouillé, encore et encore, sans se soucier des séquelles qu'elle pourrait faire dans cet esprit. Pressant dans ses souvenirs, dans ces images.
Eva-Line a gémit de douleur. D'un mal invisible au coeur. Dans ce dernier souvenir, cette dernière confession, la télépathe a découvert la terrible vérité.

Nikolaï a confessé à son prêtre qu'Eirik n'a pas été victime d'un accident. C'est un meurtre.
La vendetta familiale est devenue personnelle.

La russe a épié les faits et gestes de ce Vassily. Jour et nuit. Rage au ventre, haine au coeur. Elle a fini par découvrir qu'il se rendrait au Bolchoï le 28 février, voir un ballet. Aujourd'hui.
Ce qui restait de la fratrie Lockwood n'a pas mis longtemps avant de se décider.

Au volant de la voiture, son frère à côté d'elle, Andreï et Lyana dans la remorque, Eva-Line bouillonne de rage. Enfin, elle va voir cet homme. Peut-être retrouver son frère.
Et connaître enfin la vérité.

- * - * - * -

L'entracte. Les danseurs sortent de scène, la foule se presse hors de la salle, pour ce plaisir de cancaner sur ce si beau ballet, sur ceux qui sont venu y assister. Et ceux qui n'y sont pas.
Les Lockwood ne perdent pas une minute. Ils se séparent en duos d'âmes, pour couvrir le plus de territoire avant le début de la seconde partie du ballet. Il leur faut retrouver Nikolaï et Yulia. C'est sans doute leur meilleure chance. Eva-Line se jette alors à l'assaut des esprits, cherche celui de son frère, prononçant son nom psychiquement dans l'espoir qu'il l'entende dans ses pensées.
Aucune réponse. Rien. Et la russe commence à perdre patience. Andreï sur ses talons, sa stature domine la salle et pourtant, lui non plus ne parvient pas à trouver qui que ce soit. Empli d'une colère vengeresse, il n'a qu'Elle en tête. La retrouver est la seule chose qui importe.
Tous deux perdent patience.

Ca suffit. Le jeu a bien assez duré. Eva-Line tient peu à sa réputation, sa famille compte bien plus encore. Alors qu'importe d'être remarquée. La télépathe ne fait plus cas de la discrétion, s'introduit violemment dans les esprits alentours, à la recherche de la plus petite information. Il lui faut être rapide, efficace. Ses victimes sentent cette violation dans leur âme, se tournent vers cette femme au visage déformé par la colère. S'écartent sur son passage.
Prête à hurler le nom de sa soeur ailée, elle n'en fit rien. Son coeur bondit de sa poitrine, son regard fixe le visage d'un homme. Et sa colère laisse place à la haine.
Vassily. Là, devant elle.
La tornade avance sans se soucier des gardes. Elle avance, jette son esprit à l'assaut de celui de cet homme. Andreï-Feodor se dresse, haut, derrière elle, dissuasif.
Et elle cherche dans cet esprit malsain, s'approchant de lui. En cet instant, elle ne pense plus à son frère. Son seul désir, découvrir la vérité... Lui seul saura lui répondre. Il ne peut en être autrement. Son esprit presse alors davantage, insistant sur un nom, un visage. Eirik.
Et avant que la télépathe ne trouve quoique ce soit, elle le voit sourire. Vicieux.

- Oui, c'était moi.

Eva-Line se stoppe. Regard vide, fou, ses mains se crispent, ses jambes tremblent. Ses lèvres se tordent dans un rictus de rage, un cri explose dans sa gorge. Et dans son ventre, dans son âme, quelque chose se brise. Une vague de douleur oubliée la submerge, la tornade devient éruption volcanique.
Son regard se relève, se fixe sur ce petit homme au sourire fière, et lorsque sa main se relève pour le pointer de sa main, la veuve rêve de presser ses mains contre son cou, doucement, de resserrer sa prise, observer l'air s'échapper de ses poumons, la vie fuir son corps, le voir mourir. Comme il a tué son époux.
Deux hommes se jettent sur Vassily, épris d'une rage incontrôlable. Leurs âmes et celle de la télépathe sont toujours reliées. Inconsciemment, Eva-Line les contrôle. Et cette haine viscérale qui les anime n'est autre que celle de la femme brisée.
Elle s'écroule. L'intensité de son don la vide, elle n'a que le temps de voir deux hommes assommer ses marionnettes, avant de se diriger vers elle. Derrière elle, Andreï ressent la faiblesse de sa soeur, en est victime lui aussi. Et, incapable de défendre sa demi-âme, il se sent tirer par les bois. Lorsqu'il relève son regard, il aperçoit le dos d'un immense gorille.
Andreï n'a que le temps de voir sa soeur emmenée à ses côtés, hors de la salle.
Le regard vide de sa soeur fixe le sol, son esprit presqu'endormi. Il ne l'avait encore jamais vu accomplir pareille manipulation...

Les jumeaux d'âme ne sauraient dire combien de temps s'est écoulé lorsqu'ils virent les silhouettes de leur fratrie. Dans un dernier effort, Andreï se relève. Il se doit de tenir le coup. Le reste de cette soirée passe très vite.
Dimitri use de son don protecteur et protège sa famille, lorsque Nikolaï use du sien pour les protéger, de ses dernières forces. Armes explosées, ouvrir le passage.
Eva-Line se sent soulevée, elle relève son regard sombre vers le visage de son petit frère. Dimitri ne sourit plus. Et sa soeur se hait d'être un poids. Jusqu'au moment où elle les voit, tous les deux. Nikolaï, ouvrant la voie devant eux. Et Yulia, perchée sur le dos d'Andreï.
La russe en oublie tout. Pour quelques heures. Elle ne voit que son frère, sa soeur, sains et saufs.

Lorsqu'ils atteignent la voiture, Dimitri engouffre sa soeur à l'arrière, entre à sa suite, Lyana grimpant devant. Nikolaï prend le volant, Yulia et Andreï se précipitent dans la remorque.
Eva-Line parvient à entendre quelques bribes de discussion rapide entre ses frères. Et elle ne tient plus. Elle voit le visage de l'assassin. Elle le voit en vie.
Et son frère... Le savait-il ? Est-il impliqué ? Eva-Line doute. Et la douleur amère revient.

Les Lockwood ne disent plus un mot, laissent le silence pesant reprendre ses droits.

Dans la remorque, une bulle hors du temps recouvre deux âmes. Andreï-Feodor se laisse tomber doucement sur le sol secoué par les chocs de la route. Son pelage ébouriffé, sale, il ne le remarque pas. Sa seule préoccupation est là, près de lui, en sécurité. Il aimerait lui dire combien il a eu peur. Il aimerait lui dire combien il tient à elle... Il ne dit pas un mot. Il pense, regard fixé sur la daemonne silencieuse. Et il revoit leur dispute...
Andreï ne s'excuse pas. Jamais. Il le sent seulement, pour elle, il le doit. Pour son comportement idiot, ses semaines de silence. A cause d'une bête histoire... de jalousie.

- Yulia, je... suis désolé.

Son murmure se perd dans la nuit.

- * - * - * -

« 3 mars 2004, Transsibérien à destination de Irkoutsk, Russie.

Rien n'aurait pu calmer une bombe pareille à celle que nous avons lancé. Rien. La vague que nous avons provoqué est bien trop grande. Nikolaï a été clair sur ce Vassily. Il se vengera. On aurait pu s'en sortir, peut-être. Seulement, avec le contexte tendu du nouvel attentat et de la guerre d'Irak, il y aurait à coup sûr confusion. Nous serions emprisonnés. Et à l'instant, le gouvernement doit déjà être alerté.
Nous devions partir.
Et comme toujours, c'est notre père qui répare les pots cassés. Son influence est encore assez grande pour nous permettre une échappatoire. L'un de ses anciens amis, un très très haut fonctionnaire, lui a proposé un deal honnête. Nous quittons la Russie et ainsi, nous sommes tranquilles. Nous ne serons pas poursuivis. Nous n'aurons pas le statut de criminels.
Notre père a accepté, sans autre choix. Je le sais, il nous en tient pour responsables, il n'a pas tord. Il doit quitter sa patrie, son pays, à cause d'une bêtise idiote de ses enfants. Pourtant, il n'en dit rien. Il reste muet, comme toujours.
Il a cependant réussi à négocier, pour protéger le Manoir. Le léguant sous conditions de retour. Si un jour, l'un de nous revient au pays, le Manoir nous revient de droit, notre père en étant toujours propriétaire. Il l'a légué à son ami, possédant bien assez de pouvoir pour faire pression sur Vassily. Qui n'a pas intérêt à faire de vagues pour les prochains mois.

Nous devons partir.

Nous avons passé des heures à planifier la route, à prendre le nécessaire. Le voyage ne peut se faire en avion, pour la simple raison qu'Andreï n'y rentrera pas. La solution s'est imposée d'elle-même. La destination, en revanche, fut difficile à prendre.
Nous allons à Santa Barbara, aux Etats-Unis. Le trajet durera presqu'un mois. Deux semaines de train, entre Moscou, Irkoutsk et Vladivostok. Puis le bateau, nous nous arrêterons au Japon. Pour reprendre ensuite l'océan jusqu'aux Etats-Unis.

Quitter la Russie me brise le coeur. Pourtant, à l'égal des Romanov, nous ne pouvons y rester. »

- * - * - * -

Eva-Line s'essouffle dans les couloirs du grand paquebot, court dans tous les sens, le coeur battant la chamade. Son esprit s'élance dans toutes les directions, cherche celui de sa petite fille. Dana s'est encore échappée de la vigilance pourtant militaire de sa mère.
Et alors qu'elle passe d'esprit en esprit, elle trouve celui de sa fille de cinq ans. Elle sait où elle est. Et l'affolement la prend au corps, elle accélère sa course et hurle dans l'esprit de Chris. Celui de ses frères. Yulia est dehors, dans les nuages, a vu la petite fille.
La mère court, parvient hors du bateau, atteint le pont. Là, face à elle, la silhouette menue de sa fille. Agrippée à la rambarde, Vladislav la maintient pour qu'elle puisse se pencher toujours plus loin sur la barrière glissante... Les pensées de la mère et de la fille reliées, Eva entend tout. Cet amour de l'eau, cette curiosité des profondeurs. Main tendu vers les vagues...
Et là, devant ses yeux, tout ralentit. Vlad qui reste de justesse sur le bateau, sa prise qui se détache du vêtement de sa soeur, la petite Dana qui glisse.
Tombe.
Le coeur de sa mère se glace.

- DANA, NON ! VLAD, DESCENDS DE LA, TOUT DE SUITE !

Son ordre est implacable. Elle court, veut prendre son fils dans ses bras, ne le fait pas. Elle ne peut pas. Eva s'accoude à la rambarde, veut sauter. Une silhouette le fait avant elle. Nik.
Le froid glace des larmes sur ses joues, elle se sent mourir...
Le temps s'arrête. Son frère a sorti sa nièce de l'eau, le personnel du bateau les sortent des bras glacés de l'océan.

Eva-Line ne quittera plus Dana de tout le voyage. La lionne ne quittera plus ses enfants du voyage.

- * - * - * -

Assis l'un face à l'autre, regard indissociable. Eva-Line ne dit rien, incapable de faire face à ce frère qui lui a menti. Qui l'a trahi. A ce frère qui par sa faute, a provoqué la mort de ce premier amour passionnel.
La confrontation devait avoir lieu. Après la révélation de Vassily, la catastrophe au Bolchoï, Eva-Line doit savoir. Son frère lui doit bien ça.
Alors, ils ont parlé. Beaucoup. Elle lui a avoué ses doutes à son sujet, sa déception. La discussion s'est éternisée, difficile. Pourtant, ils n'ont jamais été si proches. Et Nikolaï a fait cette invitation que jamais elle n'aurait cru recevoir de lui.
Son frère veut l'accompagner dans sa mémoire. Lui prendre la main, lui montrer ce souvenir douloureux qu'il garde en lui. Il veut qu'elle utilise son don pour connaître la vérité.

Eva-Line esquisse un sourire, prend la main de son frère. Son doigt caresse distraitement le dos de cette main si chaude. Et, doucement, sans un mot, elle ferme les yeux, glisse son esprit dans la mémoire de son frère. Tendre, elle suit les traces du souvenir et trouve celui que Nikolaï lui offre.
Elle s'arrête devant la porte. Son coeur bat la chamade, elle sent ses mains trembler. La vérité mérite-t-elle d'être vue ? A-t-elle besoin de revivre l'horreur ? L'hésitation s'évanouit bien trop vite. La télépathe a un besoin viscéral de voir. D'être sûre de son frère, de pouvoir à nouveau lui faire confiance...

Son esprit tourne la poignée, entre dans le souvenir. Qui la submerge.
Les couleurs sont passées, pâles, ternes. Face à elle, un ascenseur s'ouvre. Nikolaï sort en trombe, s'engouffre dans sa voiture. Démarre. Sa vitesse augmente terriblement, Eva-Line se retrouve propulsée sur le siège passager. Le visage de son frère hurle la peur, son corps entier semble geler. La voix de Yulia s'élève de nulle part.
Griller les feux rouges, ignorer les autres voitures. Conduire vers son but importe seulement. Et soudain, la voiture s'arrête. La télépathe tourne la tête, suit le regard de son frère.

Son coeur fait un bond.
Une voiture. Fumée s'en échappant, Eva la reconnait sans peine. Et lorsqu'elle scrute le véhicule, elle le trouve. Ce visage. Ensanglanté. Du sang coule sur la portière. La femme est incapable de détacher son regard de l'horreur. De ce visage si doux, teinté de rouge. Et elle sent les larmes sur ses joues, dans le monde réel. Froides.
Non loin de là, une daemonne est allongée sur le sol. Blessée, mais consciente.
Eva disparait du siège. Réapparait en dehors de la voiture. La mouette ne peut la voir, son oeil tourné vers Nikolaï qui veut s'approcher.
Trop tard. Le moteur expulsé du véhicule dans un arbre explose. Les restes de ce dernier prend feu.

Eva-Line hurle.

Elle le voit, ce petit frère, se ruer vers les flammes. Tenter de sauver l'aimé de sa soeur. Eirik est encore en vie.
Et ce point rouge, mortel, crie la mort à son regard tétanisé. Sur le torse de son époux, un point de sniper. Nikolaï n'a pas le temps. La balle fuse, Ada explose en poussière dorée.

C'est fini. Eirik est mort.

Les larmes roulent, douloureuses, traçant de terribles traits de feu sur son visage. Elle sent la main de son frère serrer la sienne. Son esprit s'évapore, reprend sa place dans la voiture de son frère. Il pleure. Il jure. Frappe le volant, de toute ses forces.
Eva-Line en a assez vu. La blessure de son âme saigne abondemment. La télépathe décide de se glisser hors de l'esprit de Nikolaï. La porte du souvenir refermée, elle se retrouve dans ce long couloir si familier. Elle fait un pas, se stoppe. Un bruit attire son attention. Son souffle court, elle se retourne. Se retrouve face à une porte sombre, tremblante. Horriblement bruyante. Son esprit s'avance, sans même qu'elle ne s'en rende compte. La poignée se tourne doucement, la porte s'ouvre.
Eva-Line se retrouve submergée de souvenirs. La douleur est atroce, les images sont irréelles. Et comme tirée violemment par la main, la télépathe se retrouve éjectée hors de la tête de son frère.
Et face à elle, il ne l'a pas quitté de son regard pâle. Le silence s'éternise, les larmes se tarissent.

Eva-Line observe ce frère l'espace d'un instant, finit par se rapprocher, par l'attirer à elle. Cette étreinte, elle en a besoin. Ils en ont besoin. Et sans le moindre mot, elle lui fait comprendre l'évidence.
Il est pardonné.

Eva-Line tremble encore. Ces souvenirs... plus atroces encore... Une myriade d'événements dont elle ignorait jusqu'à l'existence. De l'emprisonnement de son frère. De la torture. De sa vie, à lui. Ses secrets, ses hontes, ses douteuses occupations qu'elle croyait parfois deviner dans son regard.
Elle n'en dira pas un mot. Pas maintenant. Peut-être même jamais... Et pourtant, il est l'oncle de ses enfants. Le parrain de son fils. Recommencera-t-il ?

Une de ses visions marque bien plus encore l'esprit de la télépathe... Vassily a torturé son frère. Son âme. Qu'il soit chanceux qu'Eva-Line Katerina Lockwood ait dû partir avant d'obtenir ces souvenirs...
Et une promesse s'écrit dans la nuit, entre Eva-Line et le silence. Elle tuera Vassily. Pour son époux perdu, pour son frère, pour sa soeur.
Personne ne s'en prend à sa famille. Personne.

- * - * - * -

« Avril 2004, villa Lockwood, Santa Barbara.

L'emménagement est enfin terminé. Je n'inscris pas de date précise, pour la simple raison que cette page sera un court résumé du mois qui vient de s'écouler. Ou plutôt, de notre arrivée à Santa Barbara qui fut très compliquée.

Papa nous en veut terriblement. Il râle en permanence, grogne, furieux. Sa Russie lui manque, on le sait tous. Heureusement pour nous, les enfants arrivent à lui faire oublier sa mauvaise humeur de leurs jeux. Mais papa peine à s'habituer à cette nouvelle ville, à ces nouvelles conditions, ces Etats-Unis. Il déteste ce pays. Pourtant, qu'avions-nous comme autre choix ? Nous devions prendre une décision rapide, efficace.
Les garçons – Nikolaï, Dimitri et Chris – ne s'habituent guère mieux à ce nouveau climat. Seulement, ils ont vite commencé des recherches d'emploi. Il n'y a pas d'autre choix.
Moi, je resterai à la maison. Avec papa, Mira et Louka. Quand aux enfants, je les ai inscrit dans une école publique, à quelques minutes de la villa que nous avons acheté.
Je ne peux pas travailler. Il me faut m'occuper de ma fille d'une année à peine, m'occuper de la maison, de la famille. Et de faire disparaître nos daemons à la face du monde.
Mon don me permet ce tour de passe-passe en contre-partie d'atroces maux de tête. Je m'insinue dans l'esprit humain, leur font voir ce que j'ai bien envie qu'ils voient. J'altère leur vision. Et les daemons deviennent invisibles.

Je regrette la Russie. Andreï aussi. Il a perdu son monde, sa sphère. Son statut. Il a cette ville en horreur, ses habitants, son soleil. Il veut retrouver la neige, la musique, Moscou. Pourtant, il ne dit rien. »

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« 17 Septembre 2004, Santa Barbara.

Aujourd'hui, mon coeur s'est déchiré. James et Dana entrent à l'école. Comment tout ça va se dérouler ? Est-ce qu'ils vont se faire des amis, les autres enfants seront-ils gentils avec mes bébés ? Dois-je les laisser respirer ou les bombarder de questions en rentrant ? Connaissant Dana et Vlad, je sais que je n'en aurais pas besoin, ils m'expliqueront leur journée de long en large et en travers, une bonne centaine de fois, pour être sûrs que j'ai bien tout compris. Ils n'ont que quatre ans, mais qu'est-ce qu'ils causent. James et Mishka, en revanche, je m'inquiète plus pour eux. Mais pourquoi y aurait-il un problème ? Après tout, ils ont déjà huit ans. Tout va bien se passer. Je l'espère.

Je dois écourter mon compte rendu, je crois que Louka vient de réveiller Mira. »

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« 25 octobre 2006, villa Lockwood, Santa Barbara.

J'ai pris une décision. Inscrire Dana dans une école privée. Ses journées se passent affreusement mal pour elle, à l'école. Je refuse qu'elle continue de s'y rendre si cela la rend si triste, si mal. Ce n'est qu'une enfant de sept ans, elle doit avoir une enfance heureuse. Je suis sa mère, je dois agir. J'ai trouvé une merveilleuse école privée pour enfants turbulents et surdoués.
Oui, parce que ta fille est hyperactive et pas comme les autres. Elle a hérité de toi, pour ton grand malheur. Je vais l'y inscrire demain, dans l'espoir que tout se passe bien mieux pour elle. Ces deux dernières années ont été difficiles pour elle à l'école... Je compte arranger ça.

Oh, ce soir, nous allons au restaurant de Nikolaï. J'ai oublié de l'inscrire dans mon journal, mais Nik a ouvert un restaurant du nom si ironique de Tsarine. Ô Russie quand tu nous tiens. L'inauguration s'est faite il y a un mois de cela, en septembre. Je l'avoue, j'étais sceptique. Dès l'instant où il a commencé à prendre des cours de cuisine, apprenant à son filleul, James, tout en apprenant lui-même. Vraiment, je n'y croyais pas. Mon frère, cuisiner ? Quelle idée absurde, lui qui était incapable de cuire le plus petit oeuf !
Je me suis trompée. Mon frère est un véritable cordon-bleu ! Son homard est à se damner...

Note : j'ai commencé à rédiger mes premières idées pour cette folle envie d'écrire. Un manuscrit sur l'étude de la psychologie daemonienne.
Deux années sans travailler, deux années à m'occuper de ma famille. J'en ai eu du temps pour cogiter tout ça, entre deux biberons et jeux d'enfants. »

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« 9 juin 2007, Mesa Park, Santa Barbara.

J'ai emmené mes six enfants au parc, aujourd'hui. La journée était belle, j'ai dû vider un tube de crème solaire sur leurs museaux. Ballons, toboggan, balançoire. J'aime les voir s'amuser, rire. Mon seul bonheur est de les savoir heureux.
Seulement, la journée s'est mal terminée...
Mon plus jeune fils s'est blessé. Je m'en veux, j'aurais dû être plus prudente. J'aurais dû être là. Louka s'est éloigné de moi, Mira l'a suivi. Et j'ai entendu un cri. Ma petite noisette d'à peine quatre ans s'est éloignée de sa demi-âme, piégée dans du fil de fer, pour venir m'appeler. Quel imbécile laisse du fil de fer dans un parc ? Près des jeux d'enfants ? Je suis terriblement en colère... L'inconscient qui a blessé mes enfants est bien chanceux de ne pas s'être retrouvé face à moi. Je n'ai aucun remord à utiliser mon don. Plus encore lorsqu'il s'agit de mes enfants.
Mes bébés vont en garder des cicatrices.
Jamais je ne les laisserai plus se blesser. On ne touche pas mes petits. »

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« Enregistrement du 2 janvier 2008. 9h37.

Deux années que mon sabot n'a enclenché mon magnétophone. Pardonnez cette absence inacceptable, j'ai rencontré quelques difficultés.
Nous sommes le lendemain du nouvel an. Andreï-Feodor n'a jamais cru aux bonnes résolutions, que de foutaises. Unique instant dans l'année où l'on se voile la face en s'offrant de belles promesses. Certains que cette nouvelle année sera merveilleuse. Absurde...
Cette année sera prodigieuse.
Je hais ce pays. Je hais ses coutumes. Depuis notre fuite, je ne rêve que d'un retour en arrière. Retrouver nos racines, retrouver mes salons, mon Bolchoï, mes opéras. Retrouver ma vie volée. Je suis russe, par tous les diables, pour quelles raisons ne suis-je pas dans ma patrie ? Je les ai tenus pour responsables. Ces deux imbéciles d'humains. Nikolaï, Eva-Line. Parfois encore, j'ai rancune.
Et pourtant, je le sais, nous n'avions pas d'autre alternative. Pourquoi ce pays ? Pourquoi pas un autre ? Ces terres détestables... Ces humains affreux... Ces odeurs, ces musiques, tout est hideux. Où sont mes plaines enneigées ? Mes forêts à perte de vue ? Mes hauts monts glacés ? Tant d'autres pays, pourtant, leur choix s'est porté sur cet affreux continent.
Nous n'avions pas le choix.
Seulement, par leurs fautes, nous avons tout perdu. Où pourrais-je chanter ? Où puis-je rassasier mes désirs de beauté, d'élégance ?
Je n'ai pas le temps de penser à cela. Il me faut m'occuper des crevettes, lorsqu'Eva s'occupe des siennes. En sa triste condition d'humaine, elle ne peut s'acquitter de sa tache de mère auprès des demi-âmes de ses enfants. Si noble que je suis, j'ai aidé Eva-Line. Quatre années à oublier mes passions. Je désespère, je me perds. Et j'ai ces sensations en horreur.
Perdrai-je ma voix ? Impossible, le talent ne se commande pas. On est un génie ou on ne l'est pas.
Je refuse de me laisser sombrer davantage. Que dirait ma Yulia, si seulement elle voyait mon coeur ? Triste à mourir. Mon âme se fane, bloquée dans une tourmente de plaintes. Criarde d'une liberté d'expressions que cette nouvelle vie musèle.
C'est assez ! Je refuse de sombrer. Pas de salons ? Qu'importe. Ni d'opéra digne de moi ? Foutaises. Je trouverai.
Et cet Hollywood, si proche... J'entrevois une occasion fabuleuse de reconquérir mon pouvoir.
Enregistrement terminé. »

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27 octobre 2008. Huit ans. Le bar ne paye pas de mine, de l'extérieur. Seulement, ce soir, il leur faut le meilleur. Et ce bar jazz est parfait pour fêter la vie, fêter leur souvenir. Cela fait huit ans aujourd'hui, qu'Eirik et Ada ne sont plus. Huit années, si longues, qu'Eva-Line n'aurait jamais cru pouvoir traverser. Et aujourd'hui, elle repense à cet homme, son époux, sourire tendre aux lèvres. Coeur allégé.
Elle l'aime toujours, l'aimera toujours. Pourtant, un autre l'a comblée d'une toute autre manière. Quelqu'un qui a su déclencher cette passion perdue, quelqu'un qui a su ranimer son coeur de cendre.
Et malgré tout, Eirik est le père de ses enfants. Eirik est ce premier amour passionnel. A vous arracher les tripes. Et ce soir, tous les soirs des 27 octobre, la russe et son daemon sortent. Trouvent le lieu parfait.

Eirik ne jurait que par le jazz. Qu'il a pu envahir le manoir de ses compilations ! Ray Charles, Louis Armstrong, Frank Sinatra, Ella Fitzgerald, Miles Davis, Billie Holiday...
Ada s'émerveillait devant ces lieux particuliers, hors du temps. Sortis d'un vieux film en noir et blanc.
Cette devanture sans goût n'est qu'illusion. Lorsque le duo a passé la porte d'entrée, ils crurent entendre le rire de ceux qu'ils fêtent. Ni miteux ni miséreux, un rêve tout droit sorti des années vingt. Et Andreï, cru retrouver cette étincelle perdue, sentant son pouvoir renaître de ses cendres.

Un homme s'est présenté à eux, a jeté un oeil sur le grand cervidé. L'espace d'un instant, ils crurent que c'était fini. Jusqu'à ce qu'une petite musaraigne glisse sur son épaule, museau dressé, avant de leur adresser la parole, leur indiquant les vestiaires.
Pas un simple bar aux odeurs charleston, bien mieux encore. Lorsqu'ils balayèrent la salle, celle-ci grouillait de daemons. Buvant, riant, dans les moindres recoins du bar. Daemoniens, daemons, libres d'évoluer sans la peur d'être dévoilé au grand jour.
Un regard a suffit. Deux coeurs d'une même âme, ils savent.

Et là, Eva-Line couve son frère d'un oeil comblé de le voir à nouveau heureux. Quelques instants, elle oublie ses remords de l'avoir enlevé de son monde. De l'avoir privé de sa vie. Et le voir, sur cette scène, dans un monde hors du temps, aux couleurs d'automne, chanter un grand classique de jazz, lui réchauffe le coeur.

A cette table, elle croit presque sentir leur présence, assis sur cette chaise, face à elle, ou perchée sur la table.

- * - * - * -

Cette fois-ci, c'est son tour. La grande soeur fait les cent pas dans le couloir, stressée. Heureuse. Jamais, elle n'aurait cru possible de vivre cela un jour. Le mariage de son frère. Son idiot de frère, au tempérament si particulier. Son petit frère... Qui aurait cru qu'une femme se cachait, là, faite pour lui. Sa belle-soeur, Eva-Line l'a en adoration. Cette femme est merveilleuse, gentille, généreuse. Une perle. Merveilleuse Magdalena.

Eva-Line sourit, tourne, attend dans ce couloir. Et se stoppe lorsque la porte s'ouvre. Elle se retourne, se fixe. Et sourit à Dimitri, qui referme la porte derrière lui. Elle s'approche, lui prend les mains. Tous les deux le savent, c'est un jour fabuleux. Plus que quiconque, leur coeur est comblé d'une joie inimaginable.
Leur Nikolaï se marie.
Aujourd'hui, cet homme insaisissable se laisse mettre la bague au doigt. Il l'aime, sa Magdalena. Et son frère, sa soeur, ils le savent. Dans un autre monde, la fratrie serait sans doute triplés, ce lien si fort les unissant n'émet pas le moindre doute.
Les Lockwood s'engueulent, s'embrassent, se chamaillent, s'étreignent. Pour au final, être ce qu'ils ont toujours été. Des frères, une soeur. Une famille.
Et aujourd'hui, un frère se marie.
Le coeur lourd, Eva-Line observe Dimitri, dans ce regard qu'ils ont identique. Et il comprend. Le russe approche ses lèvres du front de sa soeur, dépose un baiser.

- Tu devrais y aller, Lily. Il a besoin de toi.

Eva sourit tristement, embrasse la main de son frère avant qu'il ne lui cède le passage, s'éclipsant dans le couloir. Seule, face à cette porte close, la femme ne voit qu'un visage. Le seul absent en ce jour. Celui qu'il aurait aimé voir. Celle qu'il rêverait d'avoir à son bras.
Diana. Cette mère partie bien trop tôt.
Eva-Line soupire, modèle un sourire sur son visage, empoigne la poignée de la porte. L'ouvre.

Là, devant le miroir, Nikolaï. Il ne se retourne pas, bien trop occupé par sa contemplation. Son regard est triste, perdu dans le vague. Il ne remarque sa soeur qu'à l'instant où elle s'avance, derrière lui. Son regard remonte, observe Eva dans le miroir. Elle lui sourit, s'approche dans son dos. Et lorsqu'elle arrive à sa hauteur, elle le prend dans ses bras. Le reflet renvoie leur image. Menton sur l'épaule de son frère, mains enlacées autour de sa poitrine. Il dépose sa main sur les siennes. Et son regard, à elle, devient tendre. Empli de cet amour qu'elle ressent pour ce frère qu'elle chérit au-delà de tout.

- Tu es merveilleux, Nik... Elle serait fière de toi.

Eva-Line lâche prise, quelques pas, elle se retrouve face à lui. Il a toujours été un peu plus grand qu'elle. Même lorsqu'elle porte des talons. Elle relève alors son menton, l'observe, simplement. Sans un mot. Le temps passe, les secondes s'écoulent et le silence bienvenue s'éternise. Et soudain, elle ose une demande.

- Est-ce... est-ce que je peux prendre sa place, à ton bras ? Je... je refuse que tu t'avances seul.

Elle lui sourit, moqueuse.

- Il faut bien que quelqu'un s'assure que tu ne t'enfuies pas.

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La salle est déserte. Seuls les échos de la pluie contre les vitres de la salle de sport crient lorsque la russe sort des vestiaires. Elle s'arrête près d'un sac de frappe, presque dissimulée par son ombre. Là, elle l'observe enfiler ses gants. Se tenir droit devant son sac, sa posture changer du tout au tout. Défensive, poings relevés. Regard perçant, d'une concentration extrême. De loin, l'on pourrait s'y méprendre. Cet homme si grand, si fort, au regard à présent si dur alors qu'il donne le premier coup.
Le martiniquais en impose, mieux vaut ne pas se le mettre à dos. Et cette femme, cachée dans l'ombre, le couve pourtant d'un oeil bien différent des autres. Celui d'une amante.
Elle l'observe frapper, encore et encore, dans une danse qu'il lui a apprise des années plus tôt. Dans une salle de sport presqu'identique à celle-ci, à Moscou. Elle ne le lâche pas de ses yeux pâles, hypnotisée. Toujours si incrédule d'aimer à nouveau, d'une passion identique à la précédente.
Y croire est parfois difficile. Et lorsqu'elle voit la petite noisette, fruit de leur amour, leur fille, elle ne doute plus un instant.

Eva-Line sort de l'ombre, s'avance. Le boxeur se stoppe, se retourne. Son visage change. Ces lèvres crispées s'évanouissent, laissent place à un tendre sourire. Son regard dur s'estompe, un bien plus doux l'y remplace. De loup affamé, il devient tendre agneau. Et lorsqu'elle s'approche si près de lui, ignorant la sueur, qu'elle vient attraper sa nuque, l'attire à elle et dépose ses lèvres contre les siennes, il se laisse faire. Docile. L'homme effrayant n'est qu'un amant, esclave de la femme qu'il aime.
Et de ses lèvres, il fait durer ce baiser, le silence se contente des gouttes de pluie contre les carreaux.

Enfants aux soins de leur grand-père, ils sont seuls, enfin. Après tant d'épreuves, tant de peurs, ils sont seuls.
L'étreinte s'estompe, les amants se séparent. La femme se prépare, finit par enfiler ses gants. Et se retourne vers lui, qui n'a émit le moindre mot. Il lui sourit lorsqu'elle se place face à lui.

- Prêt ?

Les danseurs entrent dans la valse.

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« Enregistrement du 7 août 2011. 19h12.

Les masques tombent. Le monde entier a ouvert les yeux, nous sommes exposés au grand jour. Le monde découvre enfin l'existence d'une espèce bien plus évoluée, la nouvelle est tombée. Les humains savent que nous existons. Daemons, daemoniens.
La Grande Révélation a été faite.
Le gouvernement a dévoilé au monde entier l'existence des daemons, ce 1er août 2011. Notre existence. Le monde est en ébullition, de par les continents, nos semblables sont devenus ce que nous redoutions. Des monstres. Pourchassés, réduits à l'état de gibier.
L'être humain est faible. Idiot, primaire. Effrayé.
Et en cela, nous nous ressemblons. Au détail près qu'ils ont cette peur viscérale de ce qui les dépasse, au contraire de la nôtre, de peur. Nous ne voulons pas être découverts. Que d'atroces nouvelles nous parviennent. Le danger est partout, notre famille doit se protéger.
Et Eva-Line se sacrifie pour nous. Qu'importe si sa mémoire en souffre, qu'importe sa santé. Seule la sécurité de son clan compte. Et tout naturellement, elle en est arrivée à la conclusion qu'il lui faut user de son don pour masquer notre présence. Chaque humain s'approchant de cette maison, même n'y posant qu'un pas, notre télépathe s'introduit dans son esprit, pose un voile sur chaque daemon. Les convainc de ne pas entrer, de ne surtout pas s'approcher.
Aucun humain soumis à son don ne peut nous voir. Le prix ? Sa santé. Il lui faut rester à la maison. John, Chris et nos frères s'occupent des enfants lorsqu'elle n'en a plus la force. Et moi, je lui prête la mienne lorsqu'elle en manque.
Elle prend particulièrement soin de dissimuler ses quelques souvenirs disparus...
La voilà qui arrive, épuisée.
Enregistrement terminé. »

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« Enregistrement du 3 février 2012. 19h40.

Ces rats ont détruit mon merveilleux bar jazz. Ces humains détestables, ces êtres faibles, stupides. Comment peut-on en arriver là ? Comment peut-on détruire la beauté par simple peur de la différence ? Comment peut-il être possible que ces humains idiots ne puissent-ils pas nous laisser en paix ? Nous les avons bien laissés tranquille durant des siècles. Pourquoi donc réagissent-ils toujours de la pire des façons ? Idiots de bipèdes. Faites la guerre, détruisez-vous. Que la terre nous revienne.
Ils ont détruit le seul endroit qui me plaisait sur ce continent affreux. Ma scène hors du monde, dans un temps passé, réduite en cendres. Acte revendiqué par des humains extrémistes.
Je suis tellement en colère... Je n'ai même plus envie de parler avec cette grâce dont je fais preuve des mots en temps normal.
Et maintenant, où vais-je pouvoir bien aller ? Je ne peux même plus sortir. Eva reste dans le manoir, plus que jamais pour nous protéger. Et moi, je reste ici. Je ne peux pas même me perdre dans une forêt, un bois, qu'importe. La Russie me manque. Nous étions l'élite, le pouvoir nous revenait, nous étions puissants. Ici, nous ne sommes que gibier.
Je fume de rage.
Enregistrement terminé. »

- * - * - * -

On sonne à la porte d'entrée. Eva-Line laisse tomber un vase, qui se brise sur le sol dans un bruit sourd. Effrayant.
Trois hommes sont devant la porte. La sonnerie résonne une seconde fois, Eva-Line agrippe la rambarde de sa main, serre son poing à s'en blanchir les phalanges. Des hommes, des humains. La voix de l'un d'entre eux s'élève dans un cri, derrière la large porte à double battant.

- Nous savons qu'il y a quelqu'un, ouvrez !

Comment sont-ils entrés dans la propriété ? Eva-Line est fatiguée. Son esprit peine à tenir la cadence, elle a failli. Et ils sont entrés. Qu'importe, elle ne faillira pas une deuxième fois.
La mère de famille soupire, lance un appel dans les spires de son esprit, le dirige vers ceux des habitants de la villa. Un seul ordre.

*Ne faites aucun bruit, je m'en occupe. Mes crevettes, restez dans vos chambres, n'en sortez sous aucun prétexte, sauf si je vous le demande. Jamie, veille bien sur ta petite soeur. Vous pouvez faire ça pour maman ?*

Elle n'attend pas de réponse, descend les escaliers, s'avance vers la porte. La sonnerie résonne une troisième fois, la porte s'ouvre à la volée, dévoile une Eva-Line, sourire aux lèvres.

- Bonjour, messieurs. Que puis-je faire pour vous ?

- Bonjour, madame. Nous recherchons de dangereux daemoniens, notre piste nous mène chez vous. Nous devons procéder à une fouille de votre villa.

La russe lève un sourcil, rit.

- Et puis-je savoir pour quelles raisons vous laisserai-je entrer ?

L'homme sort un badge de sa poche. C'est un flic. Un inspecteur. Pour la télépathe, les choses se compliquent. Ces hommes ne sont pas de simples humains effrayés, mais des policiers. La rumeur court depuis quelques temps qu'un trio de flics parcourt les rues de Santa Barbara pour faire ce qu'ils nomment avec goût, la justice. Elle les comprend, ils sont effrayés. Ils ignorent à qui, à quoi, ils ont à faire. Seulement, qu'ils soient des forces de l'ordre ou non, rien ne change. Elle protégera sa famille.

- Avez-vous un mandat ?

- Ecoutez, madame. On peut faire simple. Soit vous nous laissez entrer aujourd'hui, soit nous revenons dans quelques jours. Evitons-nous les complications.

Elle le sait, ils ne chercheront pas de mandat. Ces hommes ne dépendent plus d'aucune agence, ils agissent de leur côté. Et croient que c'est la bonne solution. Ils ignorent simplement tant de choses, mais par dessus tout, à qui ils ont à faire. Et si elle refuse, cela prouvera qu'elle a quelque chose à cacher... Elle est acculée.
Eva-Line recule alors, leur laisse le passage libre.

- Bien, faites donc. Quelle citoyenne serais-je si je freinais une enquête officielle de la police.

La pointe ironique dans sa voix, ils la remarquent, ne la relèvent pas. Ils n'ont pas de temps à perdre et s'engouffrent dans le hall d'entrée. Vite, ils parcourent le rez-de-chaussée, passent dans le salon. Là, devant eux, Andreï-Feodor. Debout, droit, fière, regard sombre, menaçant. Pourtant, les trois humains passent devant lui sans même le voir.
Derrière eux, Eva-Line se tient proche d'un fauteuil, se soutenant au dossier. De la sueur perle sur son front, elle garde son sourire bienveillant.
Les trois hommes tournent dans la pièce, passent encore à côté du grand caribou. Qui contrôle ses pulsions de haine. Les policiers demandent à monter à l'étage, la mère les y conduit. Un coup d'oeil dans chaque pièce, chaque chambre. Ils rencontrent entre deux pièces, James et Mira. Et les humains ne voient qu'eux. Les deux daemons, Mishka et Louka, invisibles à leurs yeux.
Eva se tient au mur, elle essuie la sueur sur son front. Sent ses jambes tremblotantes. Elle garde la face, n'inquiète surtout pas ses enfants.
La télépathe se joue des esprits de ces hommes, les persuadant que cette maison n'est habitée que d'humains. Grace, Lyana, toutes deux passent inaperçues. Nikolaï et Yulia absents. Dana et Vladislav à un cours de piano.
Et lorsqu'ils redescendent enfin les grands escaliers, se retrouvent dans le hall, la russe a un haut-le-coeur. Le monde tourne autour d'elle, elle se maintient droite, aidée d'un meuble. Les trois hommes se tournent vers elle.

- Merci pour votre collaboration, madame Lockwood. Veuillez nous excuser pour le dérangement.

- Tout le plaisir est pour moi...

Sa main rase le mur, la conduit à la porte. Elle l'ouvre, laisse passer les policiers. Lorsque l'inspecteur passe à côté d'elle, elle croit remarquer un éclat dans son oeil. Eva-Line reprend alors son sourire courtois, se redresse.

- Bonne journée à vous, je souhaite que vous trouviez ceux que vous recherchez.

Ils n'ont qu'à peine le temps de prononcer les dernières civilités, que la femme referme la porte derrière eux.

Le monde tourne... terriblement. Et soudain, ses jambes lâchent, son corps s'effondre contre la porte. Sa main remonte difficilement à son coeur, ses yeux deviennent troubles. Elle en oublie son esprit toujours connecté à ceux des trois hommes, à ceux de sa famille. Son crâne la fait souffrir, les battements de son coeur remontent à ses tempes. Un cri échappe de ses lèvres, s'élève en simple murmure. Son esprit l'emmène vers son frère.

*DIM....*

Le monde s'efface, ses jambes ne répondent plus, son souffle devient si faible. Et elle comprend... Elle a abusé de ce don. Des mois durant, sans relâche, sans une pause. Cette énergie qu'elle a donné a un prix...
Des bruits vagues lui parviennent, son regard se relève une dernière fois vers le haut des escaliers.
Là, elle n'a que le temps de voir la silhouette sombre et floue de son frère. Dévaler les marches dans sa direction avant qu'elle ne sombre dans les ténèbres.

- * - * - * -

Les paupières closes bien trop longtemps peinent à se rouvrirent. Souffle calme, la lumière est forte. Aveuglée, la femme tourne la tête vers le mur. Là, son regard tombe sur une horloge numérique. Une date.
Août. Août ? Six mois... effacés ?
La femme prend conscience des lieux, lentement. Couchée dans son grand lit, son oreille capte un bip régulier. Elle rouvre ses yeux douloureux, s'habitue à la lumière. Son corps lui fait mal. Engourdi.

Là, son coeur explose. Assis sur les draps, une silhouette. Une main tient la sienne, tendrement. Son regard remonte la ligne de ce bras qu'elle croit reconnaître. Et lorsqu'enfin elle le croise, ce regard bleu, elle sent une douleur vive dans sa poitrine. Là, si proche d'elle, son fils. Oeil rouge, joues humides.
Eva-Line se souvient. Quelques larmes, brûlantes, glissent sur ses joues alors qu'elle entrouvre ses lèvres, tente d'émettre un mot. Rien ne sort qu'un râle douloureux. Elle se souvient de tout. De la peur, de la douleur, de cette longue chute vers le néant. Le noir. Et cette certitude de ne jamais plus revoir ses trois anges. Elle se souvient de cette douleur au coeur lorsque son corps abdiqua.
Six mois... Pas de souvenirs effacés. Juste un long sommeil...

La mère tente à nouveau d'émettre un son, elle s'étouffe, tente de se relever, en vain. Son corps ne lui obéit plus. Et soudain, son esprit s'agite. Se réveille.

- An... dreï...

Sa voix, rauque, s'élève dans un murmure à peine audible. Difficilement, elle tourne sa tête, son souffle s'emballe lorsqu'elle voit les bois de sa demi-âme. D'un effort surhumain, aidé de son fils, elle se relève enfin. Assise, elle peut voir Andreï, allongé sur le sol. Endormi.
Un torrent de larmes trace des sillons de feu sur ses joues lorsque sa tête retombe sur les coussins. Regard vague sur ce plafond illuminé de rayons lumineux, Eva rêve de revenir en arrière... Elle l'a entrainé. Andreï. Elle l'a entrainé avec elle. Ignorante du danger, elle l'a mis, lui, en danger.

Soudain, elle sent des bras s'enrouler autour d'elle, tendres. Une tête se pose sur son épaule. Son fils se couche à côté d'elle, proche. L'enfant s'accroche à sa mère. Les mains d'Eva se déposent dans les cheveux de son fils. Ils restent là, en silence, durant ce qui leur sembla une éternité.
Seuls. La mère ne pense qu'à lui. A ce qu'il a dû ressentir, à ce qu'il a dû vivre. Et de ses dernières forces, elle le sert quelques instants, fort. Pour se rassurer. Savourer cet instant hors du temps. Être avec lui. Comprendre enfin l'importance de prendre soin d'elle autant de lui.

James. Son fils. Son sang. Son enfant. La prunelle de ses yeux. Un de ses trois plus grands amours. Son fils.

Sa voix rauque réussit à prononcer quelques mots.

- Jamie... Je... par... don. Je... suis... dé.. solée. Je... t'aime.

- * - * - * -

« 27 Septembre 2012, villa Lockwood, Santa Barbara.

Ma plume me semble si lourde. Les pages tellement blanches, à l'instar de mon esprit fragile. J'ai oublié. L'année 2010 effacée de ma mémoire. Rien. Rien de plus qu'une page blanche. Des souvenirs exterminés d'un simple geste de manche.
Cela m'est étrange de reprendre mon journal. Relire ma vie, cette année oubliée, dont je n'arrive pas même à retrouver le goût. Réécrire des lignes, je sens mon esprit si fraible, comme au sortir d'un trop long rêve. Et malgré mon envie que ce ne soit qu'un cauchemar, je sors d'un long sommeil. Et je m'en veux. J'aurais dû faire attention... Je le savais pourtant. Je connais les risques de ce don si imposant.

J'ai été égoïste. Je les ai abandonnés, tous... mes enfants... J'ai abandonné mes enfants. Je les ai laissés. Seuls. Abandonnés. Et je me sens terriblement égoïste. J'essaye de sourire, mais lorsque je vois leur visage, les larmes menacent d'exploser. Je me sens coupable. Ils sont encore si jeunes, j'aurais pu... mourir. Privée d'une mère trop tôt, l'histoire aurait pu se répéter.
J'ai failli à mon devoir de mère. Je n'ai pas été à la hauteur. Idiote. Pourront-ils seulement me pardonner ?

Je dois les protéger. Une fois encore, nous aurions dû fuir. Une fois encore, nous étions en danger. Il nous faut réagir. Des nouvelles me sont parvenues à propos d'une ville, au New Jersey. Plus précisément, d'une université. Son Conseil a déclaré son université comme terre d'asile pour daemoniens. Les humains n'y ont aucun droit.

Je garde un oeil sur cette université, sur cette ville.

Pour l'instant, je dois me remettre. Je ne supporte pas toute cette rééducation que l'on m'impose, mais Chris ne me lâchera pas. Je ne vais pas m'en plaindre, je suis coincée avec le père de mes enfants à longueur de journée. Je n'ai jamais eu autant besoin de lui...
Je m'en veux pour les mois de douleur qu'il a dû traverser... »

- * - * - * -

Andreï-Feodor explose de rire lorsqu'il entend le présentateur prononcer ces mots.

- Voyez-vous cela, un recensement. Bien évidemment, faisons la liste des daemoniens vivant sur le territoire américain, ça facilitera leur capture. Pour qui nous prennent-ils, par tous les dieux ?

Assise en tailleur sur un fauteuil, Eva-Line sourit face à sa demi-âme, outrée.

- Y crois-tu, Ev' ? Ils nous prennent pour des animaux. La suite, nous mettre en cage ? Ouvrir des zoos, des cirques ?

La russe ne dit pas un mot, elle sait qu'il ne sert à rien de couper les longues tirades tragiques de son daemon, il faut simplement l'écouter et secouer de la tête en attendant qu'il daigne bien laisser la parole.

- Ce Conseil est idiot. Une liste pour protéger les daemoniens ? N'ont-ils rien appris de l'histoire ? Cette liste sera utilisée à des fins malveillantes. Ces humains n'ont qu'un code : éliminer la différence. L'histoire le prouve, à maintes reprises. La différence leur fait peur. Je ne signerai rien du tout. Et nous ne sommes ni des monstres ni des animaux, je ne vois aucune raison pour dresser la moindre liste.

Le caribou, toujours couché sur le tapis du salon, face au poste de télévision, termine sa tirade. Sa soeur rit face à son museau fermé de colère. Il se retourne, la fusille de son regard sombre.

- An', respire, personne ne signera ça dans cette maison. Pour la simple raison que nous avons des droits.

- * - * - * -

Nouveau déménagement. La ville de Merkeley est fermée aux humains, réservée aux daemoniens. Eva-Line y a vu une opportunité. Pour le bien de tous, de ses enfants, pour Andreï-Feodor.
Pour tous les daemons. Ne plus se cacher, être enfin libre. Une ville idyllique où ils seront libres de se montrer au grand jour sans la peur d'être découvert.
Cette ville, Merkeley, est leur nouvelle maison.

Les Lockwood ont chacun leur façon de s'habituer à ce nouveau changement. Et pour le bonheur de sa mère, Dana s'habitue vite à cette nouvelle ville. Malgré un retour difficile dans une école normale. Et pour ça, Eva-Line s'est donné un rôle bien plus important encore. Un rôle qui lui tient à coeur.
Plus qu'une mère, un mentor. La télépathe au don si imprévisible autrefois, joue un rôle important dans l'apprentissage du don de la petite Dana, plus si petite.
C'est étrange de voir ses enfants grandir. Il est encore plus difficile de ne plus les voir comme des petits êtres fragiles que l'on doit protéger à tout prix.
Et cette mère s'en rend compte. Ses enfants ne sont plus des bébés. Ils ont grandi.
Et Dana a découvert son don. Lorsque sa mère était dans le coma. Aujourd'hui, Eva-Line tient à coeur à apprendre à son tour, à sa fille, comment apprendre à vivre avec son don.

Seulement, Dana tombe malade. Multiplie les séjours à l'hôpital. Et sa mère n'est pas dupe, elle y voit là les signes qu'elle remarque dans son propre corps.
Le don de sa fille pompe son énergie.

- * - * - * -

- Pourquoi tu fais cette tête, Ev' ?

Andreï entre dans le salon, ses sabots martèlent le sol. Impossible d'être discret sur un parquet. Plus encore lorsqu'on est presque sûr de se rétamer. Le parquet ça glisse sous les sabots. Heureusement pour lui, le sol est presque jonché de tapis dans toute la maison.
La russe ne relève pas son regard, plongé dans le journal.

- Une nouvelle vague d'enlèvements à Merkeley.

Le grand cervidé s'avance, replie ses pattes avant, se pose aux pieds de sa demi-âme.

- Tu as peur pour les petits ?

Nul besoin de prononcer le moindre mot, Andreï connait sa soeur d'âme. Sans besoin de télépathie.

- Oui... Mais surtout pour James. Il va seul travailler au restaurant de son oncle, depuis que Nik lui a offert un petit travail. Et s'il...

Rien qu'à cette idée, son souffle s'emballe et une colère inattendue l'envahit.

- Il faut faire quelque chose, An'... On ne peut pas vivre comme ça... Même ici, l'on ne peut être en sécurité.

- * - * - * -

21 septembre 2013. Le téléphone sonne. Eva-Line a l'impression d'un déjà-vu, comme un souvenir passé qui la hante. Elle traverse la maison, décroche le téléphone.

- Allo ?

- Madame Lockwood ?

La voix ne lui dit rien. Un inconnu. Soudain, elle s'inquiète. Est-il arrivé quelque chose à ses enfants ?

- Oui, c'est bien moi. Que se passe-t-il ?

Le silence se fait à l'autre bout du fil. Et là, la mère revoit cet affreux jour. Ce coup de fil destructeur qui lui a arraché le coeur, à mains nues. Annonçant la mort.

- QUOI ? Dites-moi ce qu'il se passe, bon sang !

- Je... il s'agit de votre fille. Dana Lockwood. Vous devriez venir à l'hôpital. Elle a reçu un...

Le coeur de la lionne s'arrête. Et sans le moindre mot, elle raccroche le combiné. Son père, derrière elle, fronce les sourcils. Et comprend lorsqu'il voit son visage. D'un regard, il lui assure qu'il s'occupera de sa petite-fille. Mira s'accroche à son grand-père, regardant sa mère avec de grands yeux.
Eva-Line s'empare des clefs de sa voiture, dépose un baiser sur le front de sa fille avant de sortir en trombe de la maison, suivie d'Andreï.

Dana est à l'hôpital. Sa fille a reçu un coup de couteau dans la rue.

- * - * - * -

« 13 mars 2014, manoir Lockwood, Merkeley.

Je dois aller contre mes principes. Pour la santé de mes enfants, qu'ils ne manquent de rien. Je refuse de les priver d'une enfance saine. De leur imposer une guerre, des journées incertaines. Et je le sens, nous le sentons tous. Nous y sommes.
Le recensement est devenu obligatoire pour rester à Merkeley. A l'université. Je ne peux me permettre de perdre mon travail à l'université. Je ne peux priver Dana des soins dont elle a besoin, à l'hôpital. Mes enfants doivent avoir un toit sur leur tête, qu'importe ce qu'en diront mes frères. Ma famille. Je dois aller contre mes principes, malgré mes réticences. J'aiderai, autrement. Je me soulèverai, pour nos droits. Sans que cela ne mette la santé de mes enfants en danger, je refuse de les priver d'une vie qu'ils méritent.
Je les protégerai.
Alors, nous signons le recensement. Chris, les enfants, moi. J'ai forcé mon père à le faire également. Il n'a plus l'âge de faire l'idiot dans une forêt.

Oui, un camp hors-la-loi a pris place dans la forêt. Nik et Magdalena s'y sont installés, ils ont refusé de signer. Je l'aurais fait aussi. Si je n'avais pas trois enfants. Dont une à la santé fragile.
Nous restons ici, nous signons. Cependant, rien ne m'empêchera de prendre part à tout cela. Je refuse de laisser mon frère, ma belle-soeur et mes semblables seuls. J'ai une part dans ce combat pour notre liberté, pour nos droits. J'ai décidé de leur apporter nourriture, médicaments et tous besoins vitaux.
Je prend part à cette guerre, gardant mes enfants en sécurité. »

- * - * - * -

- Comment puis-je protéger ma famille lorsque l'on fait face à des immeubles qui explosent ?

Eva-Line fulmine. Sa demi-âme soupire, à ses côtés. La situation s'aggrave. Le daemon garde son sourire intérieur, se retient de lui dire cette phrase qui lui brûle les lèvres. Je te l'avais dit... Ce pays est empoisonné. Ce pays n'est pas fait pour eux, le danger y grouille. Ils n'auraient jamais dû quitter la Russie.

- Un orphelinat, An'. Un orphelinat ! Un orphelinat explose et l'on retrouve un laboratoire dans ses ruines. A quel moment dois-je être sereine pour mes enfants ? Des enlèvements, des orphelinats qui explosent... Un recensement ou c'est la porte... Ces dirigeants sont si stupides que cela ?

La russe se retient de briser une assiette contre le mur à l'autre bout de la pièce. Les enfants ne vont pas tarder à rentrer de l'école. Chris est allé récupérer les filles.

- On arrête n'importe qui, on crie au complot du Conseil... et après on revient en arrière, on innocente les rebelles... Il faut arrêter ce massacre avant que la ville n'explose. Je refuse de rester à faire cette stupide vaisselle alors que nous nous faisons marcher dessus.

La mère pose la sixième assiette propre dans le placard, le referme. Laisse le linge sur le comptoir et se retourne vers son frère.

- Prenons part à cette guerre.

- Eva-Line...

Il ne l'appelle jamais par son prénom complet. La télépathe se redresse, ne le quitte pas des yeux, sourcils froncés.

- Je ne suis pas de ceux qui se jettent tête baissée dans les ennuis, tu le sais.

Il marque une courte pause.

- Mais cette fois-ci, tu as raison. S'il nous faut absolument rester vivre dans ce pays médiocre, il nous faut le modeler à notre manière. Je n'en peux plus des craintes et des peurs. Je refuse que Yulia vive plus longtemps dans de pareilles conditions. Une forêt !! Nikolaï la traite affreusement mal. Quelle idée... Notre Yulia, dans une forêt.

La russe sourit, moqueuse. Et lorsqu'Andreï le remarque, il rougit, reprend contenance.

- Pour cette fois, je te suis. Défendons-nous.

Le trio infernal s'engagera dans la guerre civile. Humains et daemons.
Nikolaï, Dimitri, Eva-Line, Yulia, Lyana, Andreï.
Comme à la belle époque.

- * - * - * -

« 14 juillet 2015, villa Lockwood, Merkeley.

Je l'ai serré contre mon coeur, je lui ai dit au-revoir. Et à présent, après avoir observé mon fils filer du cocon familial, mon coeur saigne. J'ai la désagréable sensation que l'on m'a arraché une partie de mon âme.
Mon fils a quitté la maison. Ce soir, il ne dormira pas dans sa chambre. Vidée de ses affaires. Et là, assise dans cette pièce terriblement vide, je revois son mignon petit nez de nouveau-né, je revois ses premiers pas, j'entend ses premiers mots. Sa façon si particulière de rentrer dans mon jeu, la mienne de rebondir.
Est-ce normal d'être si troublée de son départ ? Comment est-ce possible d'aimer tant ? Je refusais de le voir partir... Et je vais sûrement plus encore l'attirer à la maison. Je le sais, je suis une mère poule. Une lionne féroce qui n'a d'yeux que pour ses petits. Je souffre de leurs blessures, je crains le jour de leur départ.
Mon James a pris un appartement à Merkeley. Je suis rassurée sur ce point, il sera proche du restaurant de son oncle. Seulement, je prendrai garde. Je le connais, son oncle. Mon frère. Je garderai un oeil sur lui, sur eux.

Oh, mon fils, que ne fais-tu pas au coeur de ta pauvre mère. Et en mère digne de ce nom, je l'ai bien évidemment forcé à promettre. De ne pas oublier sa maman. De revenir à la maison.

Et pourtant, de le voir grandir et devenir ce jeune homme me rend tellement fière de lui... Comme je l'aime. »

- * - * - * -

Eva-Line est tata. Cette petite puce, dans les bras de son frère, endormie. Cette petite larve rose enroulée dans ses couvertures, au regard si beau. Cette puce est sa nièce. Mais bien plus encore, sa filleule. Sa précieuse filleule.
La grande soeur observe son frère, incapable de dire un mot devant la merveille qu'il craint de briser entre ses bras musclés. Et le coeur de sa soeur explose d'un amour infini, gravant cette vision dans son esprit. A cet instant, elle ne pense à rien d'autre qu'à ce bonheur de voir la vie.
Et son regard tombe sur ses deux filles, émerveillées devant leur toute première cousine. Le silence envahit la chambre d'hôpital depuis plusieurs minutes déjà, comme si l'on craignait de réveiller le petit chat endormi dans les bras de son père. Nikolaï a ce regard brillant d'un papa attendri.
Le papa de la petite Alice.

  
MessageMer 28 Mar - 22:43
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Date d'inscription : 28/03/2018Nombre de messages : 38Nombre de RP : 2Âge réel : 23Copyright : Aki chérie <3Avatar daëmon :
Eva-Line J. LockwoodNothing will be the same...

Histoire 4/4

« 19 mars 2016, hôpital, Merkeley.

Ces derniers jours ne sont qu'un cauchemar. Un horrible, affreux, atroce cauchemar. Réveillez-moi. Mes filles sont à l'hôpital. Une suite d'événements, tous plus affreux. Des nouvelles inquiétantes. Des peurs affreuses. Je crois que j'ai effrayé la plupart des infirmières, elles n'osent plus me regarder dans les yeux. Que m'importe leurs sentiments, je ne m'inquiète que de la santé de mes filles.

Je n'ai pas trouvé le temps de venir écrire dans mon journal, ni l'énergie. Je me sens dépassée, incapable. Je ne peux protéger mes enfants... Je suis aussi impuissante que n'importe qui.

Je vais simplement énumérer les faits. Je ne pourrais pas faire mieux, je garde la tête froide. Et je dois retourner les voir. Elles m'attendent.

Tout a commencé avec ma petite noisette. Mira est tombée dans les escaliers, elle s'est cassé le bras. Et ce n'est rien... J'ai eu si peur, nous l'avons vite emmenée à l'hôpital. Examens, analyses. Tout a duré si longtemps, tellement plus longtemps que pour une simple chute dans les escaliers. Elle ne s'est que cassé le bras !
Les infirmières refusaient de me répondre. Et je crois que c'est à partir de cet instant qu'elles ont commencé à me craindre. Et pourtant, Chris est bien plus impressionnant que moi, en terme de masse corporelle. Ses bras sont bien plus impressionnants.

Je les ai bousculées. Le médecin est arrivé, le visage d'une neutralité effrayante. Il m'a annoncé qu'il venait de diagnostiquer Mira pour l'anémie de Fanconi. L'anémie...
Je suis impuissante. Comment puis-je combattre une maladie ? Comment suis-je sensée protéger mon enfant contre cela ?
Et tout cela le 15 mars.
Le lendemain, nous avons essayé d'expliquer la situation à notre fille, avec l'aide du médecin. Elle n'a pas compris. Comme toujours, avec son sourire charmeur, elle voulait jouer. Ô ma fille, je t'aime si fort...
Le 17 mars, mon bébé a découvert son don. Un miracle ! C'est un don merveilleux qu'on lui a accordé. Je lui ai rapporté une maquette d'avion, pour fêter cette nouvelle. Et parce qu'il lui faut un autre passe-temps que son journal.
Le 18 mars. J'ai cru que mon coeur s'arrêtait. Une fille à l'hôpital, c'est déjà beaucoup. Mais lorsque l'on y emmène la deuxième ? Le monde s'est effondré. La lumière ne s'est toujours pas rallumée.
Ma Dana a été admise à l'hôpital. Elle ne me le dit pas, mais je sais. C'est à cause de son don. Je ne le lui dirais pas, mais je me suis permise, pour son bien, de lire ses pensées. Elle a chassé les ombres. Ces foutues ombres qui dévorent son énergie...
Elle va en prendre pour son grade, cette gamine. Je sais que trop de qui elle tient... »

- * - * - * -

Dans la salle d'attente de l'hôpital, la mère lit un journal. Une revue de jardinage. Elle le feuillète plus qu'elle ne le lit, son regard toujours attiré par ce qu'il se passe dans la chambre juste en face d'elle. Et elle sourit, à voir ses deux filles si proches, à jouer, rire, parler de leurs secrets. Elle se retient de justesse de les écouter. Elle doit leur laisser leur monde, leur jardin secret. Une mère ne peut et ne doit pas s’immiscer dans l'amitié de ses enfants. C'est leur monde, à eux.
Lorsque Mira sort du lit de sa soeur, leur mère replonge son regard dans sa revue. Pour faire semblant de ne pas les avoir observées durant toutes ces heures.

Soudain, un bruit assourdissant explose les oreilles de la mère. Son coeur explose, son sang ne fait qu'un tour. Des infirmiers passent en courant à côté d'elle lorsqu'elle relève la tête.
Ses yeux s'arrondissent. Son poing se serre, son corps bondit de son siège, se rue vers la chambre de sa fille. La machine hurle à la mort, Eva-Line s'arrête à l'entrée de la chambre.
Dana a perdu connaissance. Sa Dana. Sa fille. Un infirmier fait sortir la petite soeur de force de la chambre, la lionne s'oppose à lui. Son regard, noir, le pulvérise sur place. La mère prend la main de sa fille dans la sienne, reste à l'entrée de la chambre.
Là, face à elle, son enfant. Inconsciente.
Son coeur s'arrête.
La mère hurle. Elle lâche la main de sa cadette, se précipite dans la chambre. Eva prend violemment un infirmier par le bras.

- Réveillez-la ! Je jure que si vous ne la gardez pas en vie, vous allez regretter d'être tombé sur moi ! JE LE JURE ! Faites tout ce qu'il faut, qu'importe les moyens, sauvez-la !!!

D'un geste, elle l'élance vers sa fille. Les médecins, infirmiers, quoiqu'ils soient, s'affairent autour d'elle, rapides. Et cette mère dévastée, pleure. Une femme lui demande gentiment de sortir.
Ils relancent son coeur.
Eva-Line sort de la chambre, en larmes. Elle prend sa fille, perdue, dans ses bras. D'une main tendre, elle colle la tête de sa petite Mira contre son épaule. Sanglotante, elle l'emmène dans sa chambre.
Elles y resteront toute la nuit. Ensemble, toutes les deux. Et Eva-Line pleurera longtemps.
Dana se battra toute la nuit, ne se stabilisera qu'à l'aube.

- * - * - * -

Le lendemain. Eva-Line est restée longtemps avec sa fille, Dana. Des heures. A l'observer, des sanglots coincés dans sa gorge. Ses enfants sont tout. Son souffle, sa vie. Ils sont sa raison d'être. Les perdre signerait sa fin, elle ne peut vivre sans eux. Son coeur ne le supporterait pas. Alors voir sa précieuse Dana si proche de.... la mort.
Elle était morte. Elle l'a été.
La mère cauchemarde. Elle n'a pu dormir de la nuit. Elle n'a pu se résoudre à quitter l'hôpital, sachant ses deux filles loin d'elle, dans des chambres affreusement blanches. Effrayantes.

La mère affiche un sourire forcé, se dirigeant vers la chambre de la plus petite. Mira doit avoir peur, elle a besoin de sa mère. De son père. Chris est avec elle, cela rassure cette lionne protectrice.
Parce qu'ils en ont discuté, avec son compagnon. Et ils ont bien vite compris ce qu'il s'était passé. Tout ça... C'est le don de Mira. Analgésie trompeur. Elle soigne ceux qui se trouvent dans son cercle d'influence, mais tout cela a un prix. Lorsque l'on en sort, on se voit frapper par le mal.
Les dons de ses filles ont failli prendre la vie à Dana. Alors que celui de Mira empêchait Dana de se sentir mal, le sien a laissé ses ombres dévorer son énergie...
Eva-Line n'en veut pas à ses filles. Elle n'en veut pas à sa cadette. Jamais. Mais ces dons... il leur faut les contrôler. Elles doivent apprendre à les dominer, non à se faire dominer. Elles sont ses filles. Elles peuvent le faire.

Eva-Line arrive près de la chambre. Elle sourit, lorsqu'elle voit sa fille écrire dans son journal, son père assis dans un fauteuil en face d'elle, préoccupé par son téléphone, son fils endormit dans le second fauteuil. Et, curieuse, elle veut savoir ce qu'elle y inscrit. Elle craint des retombées de la veille...
Alors, elle plonge dans son esprit. Le choc la met KO.

Dana va rester tellement longtemps à l'hôpital... par ma faute... Si je n'avais pas été, là, si je n'existais pas... jamais elle aurait eu ce soucis...
Je veux mourir...

Ses jambes la portent dans la chambre. Violemment, elle claque la porte, se tourne vers sa fille, se précipite vers elle, ôte son crayon de ses mains, prend ces dernières entre les siennes alors qu'elle s'accroupit à sa hauteur.
La colère s'empare de la russe, des larmes inondent son visage. Et ce regard qu'elle plonge dans celui de sa fille, est indescriptible. Inquiétude, peur, colère, amertume, échec. Mais surtout, de la colère.

- Mira Albin-Lockwood, ne réécris jamais de telles choses ! JAMAIS ! TU M'ENTENDS ?

Elle sent une main se poser sur son épaule, voit deux ombres au-dessus d'elle. Elle tourne son regard. Tombe nez à nez avec Chris d'un côté, inquiet, James de l'autre, horrifié. L'espace d'un instant, la mère lâche une des mains de sa fille, s'empare de son journal. Le lance à son père. Il ne comprend pas, essaye de calmer sa compagne, aidé de son fils. Eva-Line les repousse.

- Lis ce qu'a écrit ta fille !!

Chris lit. Son visage change. La mère reprend le journal de force, se retourne vers sa fille, lui lance un regard menaçant, mêlé d'une peur terrible. D'un geste violent, elle arrache les dernières pages, celles à propos des derniers jours. Les déchire devant sa fille avant de se pencher à nouveau vers elle. Toujours ce même regard empli d'une colère effrayante.

- Tu n'as pas le droit de dire ce genre de choses, tu n'as pas le droit ! Promets-moi de ne plus jamais, jamais, JAMAIS réécrire ce genre de choses ! De ne plus le penser, ou de me le dire ! Dis-le moi, mon coeur... Ou à papa...

Cette fois, son regard a changé. Les larmes sont seules, l'inquiétude et l'amour s'y mêlent. La tempête calmée, la mère s'effondre sur le lit. Eva-Line prend alors sa fille entre ses bras, la serre contre son coeur.

- Oh mon coeur, je suis désolée... Maman ne voulait pas crier, mais tu lui as fait terriblement peur. Je suis désolée... pardon... Pardon d'avoir crié... Ce n'est pas ta faute. Pour ta soeur, ce n'est pas ta faute, ma chérie. Et tout va s'arranger, pour ton don. Maman te le promet. Je te le promet. Tout va rentrer dans l'ordre.

Les larmes se calment. Le coeur de la mère ne peut supporter douleurs pareilles. Ses deux filles... à l'hôpital. L'une qui aurait pu mourir cette nuit, l'autre qui préfère mourir.

Son regard croise ceux de son compagnon, de son fils. Et elle se sent terriblement mal.

- * - * - * -

« 25 mars 2016, villa Lockwood, Merkeley.

Mira est rentrée à la maison le 23 mars. Dana est rentrée à la maison aujourd'hui. Enfin. Le cauchemar est terminé. Mais pour combien de temps ? Il est temps que j'apprenne à mes filles comment contrôler leur don. Comme je l'ai appris autrefois, seule. C'est mon devoir, mon rôle en tant que mère.
Dana va se reposer encore un peu, puis nous commencerons. J'apprendrai à ma fille comment contrôler l'énergie qu'elle partage ou non à ses ombres.

Par ailleurs, je vais moins écrire dans les jours à venir. Voir même les mois. Je dois m'occuper de mes filles, je n'ai plus le temps de passer trop de temps la plume en main. »

- * - * - * -

« 21 avril 2016, villa Lockwood, Merkeley.

Mira m'inquiète. Depuis le retour de sa soeur, elle s'est isolée dans une des chambres des invités. Pour s'éloigner de sa soeur. Pour éloigner son don. Je le sens, elle a peur de son don. Elle s'éloigne de tout le monde. Et maintenant, elle se cache dans la cabane, au fond du jardin. Arrangée par ses oncles et son père. Elle se cache.
Je m'inquiète pour mon bébé, je veux la rassurer.

Je suis allé la voir.

Elle m'a demandé de m'éloigner, j'ai senti mon coeur se serrer dans ma poitrine. Et vite, un sourire s'est fait une place sur mon visage. J'ai soupiré avant de me rapprocher d'elle. Et je lui ai confié mes soucis. Je lui ai dit que cela faisait des jours qu'on ne la voyait plus, que je n'avais pu la prendre dans mes bras. Ni même ne serait-ce que lui prendre la main. Que sa grande soeur, Dana, est angoissée d'y être pour quelque chose.
Que personne ne veut qu'elle s'éloigne de nous. J'ai essayé de la rassurer, de lui montrer que sa famille ne lui en veut pas, que tous l'aiment. Et veulent la revoir dans la maison.

Et je lui ai tout raconté. Nous nous sommes assises, l'une à côté de l'autre, et je lui ai tout raconté. La découverte de mon don, mon angoisse d'avoir toutes ces voix dans ma tête, en permanence. D'entendre toutes les pensées de mes proches. Et d'être incapable d'en contrôler le flux. Impuissante. A en devenir folle.
Je lui ai raconté mes recherches, cette force que j'ai puisé au fond de moi pour reprendre le contrôle. Et enfin me sentir maître de mon don.
Je lui ai dit, qu'aucun don n'était fou que tous pouvaient être contrôlés. Ils ne sont au bout du compte qu'une étendue de notre propre âme, comme un membre à part entière de notre corps. Je l'ai rassurée, qu'elle y arriverait, qu'elle le contrôlerait, un jour. A force de patience, de travail et de foi en elle-même.

Ma Mira semblait perdue dans ses pensées, le silence a duré. Jusqu'au moment où elle s'est relevée. Je l'ai observée, sourcils froncés. Et elle m'a répondu, sourire aux lèvres. En parlant de Louka, mon jeune fils. Toujours couché sur son coussin, l'air triste. Elle a attrapé une balle.
Je n'ai jamais autant ressenti de joie que lorsque j'ai vu mon fils se transformer à nouveau en crabe géant, pour dévaler le jardin en pas chassés. Pour jouer avec sa soeur.
Et j'ai ris. Je les ai observé jouer, dans le jardin. Et j'ai fini par les rejoindre.

Ma fille va aller mieux. Elle retrouve le sourire, j'entend à nouveau son rire.
Quel bonheur...

James sera heureux de retrouver sa soeur, aujourd'hui. C'est son anniversaire. Son sourire et sa joie retrouvée seront ses cadeaux les plus merveilleux. »

- * - * - * -

« 14 juillet 2016, hôpital, Merkeley.

Mon coeur ne supportera pas tous ces allers-retours. Mira a encore été admise à l'hôpital, d'urgence. Une pièce a été spécialement aménagée pour elle, après une rapide explication de son don à son médecin.
Ils disent que ce n'est pas critique. Qu'elle doit rester en observation. Qu'elle aura sûrement quelques transfusions pour l'aider à aller mieux. Je sens mon calme s'effriter. Pourquoi sont-ils incapables de l'aider efficacement ? De la sauver, lorsque moi je ne le peux ?
Chris me rassure. Il sait ce qu'il en est, il parle avec les médecins, depuis ma dernière crise avec un médecin... Je vais en étrangler un. Infirmier, Chris est mieux placé que moi pour comprendre. Il m'explique toujours. Ce qui ne m'empêche pas de m'inquiéter jour après jour.
Et me poser une question.... n'est-ce pas ma faute ? Cette maladie ? Et si... je lui ai transmis les gênes du cancer de maman ?
Ils ont fait des batteries de test... Ce n'est pas cela. Tout va bien. J'ai tout de même peur pour elle...
Ils pensaient qu'elle aurait besoin d'un don de moelle osseuse. Son frère s'est porté volontaire, il n'a pas été retenu comme donneur. Incompatible. Finalement, elle n'en aura pas même besoin. Elle semble aller mieux, aujourd'hui.

Tout ira mieux, j'en suis convaincue. »

- * - * - * -

« Enregistrement du 27 août 2016. 17h03.

C'est inacceptable. Inadmissible. Comment peuvent-ils nous faire cela ? Un nouveau gouvernement en place, soit. Qu'importe, tant qu'ils sont davantage intéressés par le bien-être de nos semblables que les précédents. Mais rouvrir la ville et l'université aux humains ? Que croient-ils ?
Quelle idée. Nous étions merveilleusement bien entre nous. Sans ces cafards d'humains dans nos pattes.
Eva et moi-même restons sceptiques. Ce gouvernement, nous n'y croyons que peu. Nous restons vigilants. Avec ce nouveau recensement. Une nouvelle liste servant de véritable recensement, afin de faire de nous des citoyens à part entière. Nous n'en étions pas déjà ?
Bien sûr que non. Nous n'étions que des bêtes, nous, daemons, aux yeux des humains. Du gibier. Et aujourd'hui, ils nous disent que nous sommes des citoyens à part entière ?
Imbéciles. Je n'y crois pas plus maintenant qu'auparavant, à tous ces mensonges. Et qu'est-ce que cette photo atroce qu'ils nous obligent à faire ?
Pour eux, ce n'est pas une liste pour nous contrôler. Pour nous, ça le sera toujours. Un moyen de nous contrôler.
En attendant, Eva est toujours professeur à l'université. Quand à moi ? J'ai trouvé un passe-temps. J'enseigne le chant à domicile à ceux qui en sont dignes. Comment cela ? Andreï-Feodor ne prend simplement pas n'importe qui en tant qu'élève. Il faut le mériter.
Et cette petite gamine n'est pas si nulle. Je pourrais en faire quelque chose. Son daemon, en revanche, un vrai cancre. Indiscipliné. »

- * - * - * -

« 28 mai 2017, villa Lockwood, Merkeley.

Quelques mots aujourd'hui, car nous allons au restaurant de Nikolaï pour fêter quelque chose. Pour Dana. Je suis si fière de ma fille ! Une battante, une belle jeune fille talentueuse.
Quelques mois plus tôt, elle réussissait à contrôler son don. Dernièrement, elle a obtenu son diplôme. Et maintenant, elle passe avec brio l'examen d'entrée à l'école de police.

Qu'est-ce qu'une mère pourrait demander de plus que le bonheur de ses enfants ? Je suis si fière d'elle. De tous les trois. Je suis fière de mes enfants.
Oui, je suis une de ces mères qui parlent constamment de leurs enfants et de leurs exploits. Et alors ? »

- * - * - * -

La porte s'ouvre à la volée, Nikolaï entre en trombe dans la maison de sa soeur. Crie.

- Elle... Eva-Line ! Elle m'a quitté !

Et sa soeur comprend. Dans la seconde. Elle n'a pas besoin de lire ses pensées ni même de lui demander de qui il parle. Une seule personne provoque de tels sentiments dans le coeur de son frère, de telles émotions. Une seule femme rend son regard si intense. Empli d'une panique inconnue, des pensées bouillonnantes.
Magdalena. Sa femme. Magdalena l'a quitté.

Le coeur de sa soeur se serre et lorsqu'il s'approche d'elle, Eva-Line prend son frère dans ses bras. Elle le sent fébrile. Désarmé.

- Raconte-moi.

- * - * - * -

« 7 avril 2017, manoir Lockwood, Merkeley.

Ma Mira est si forte ! J'ai tellement peine à la voir grandir, et pourtant, c'est une jeune fille incroyable ! Elle m'impressionne. Qu'ils grandissent vite...
Mira est enfin parvenue à mieux contrôler son don. Nous avons travaillé, comme avec sa soeur. Longtemps, ça nous a pris du temps. Mais elle y est parvenue. Aujourd'hui, ma puce a ramené son cercle de pouvoir totalement à elle. Ca lui demande encore une concentration hors du commun, ce n'est pas encore naturel. Mais elle y est arrivé.
Elle va pouvoir retourner à l'école. Revenir à sa famille, ne plus se sentir menaçante pour nous.
Je suis si fière d'elle. Terriblement fière.
Et je pense que son don est capable de davantage. C'est pour cela que je souhaite que nous continuions à travailler. Pour parfaire sa maitrise, qu'elle n'ait plus peur. Pour contrôler la douleur et cette étrange anesthésie qu'elle provoque grâce à son don.

Ô ma Mira, tu es si forte. Tu rends ta mère si fière. »

- * - * - * -

« 27 juillet 2017, hôpital, Merkeley.

Mira est à nouveau à l'hôpital. Je tiens le coup, cette fois. J'ai toujours peine avec les hôpitaux, mais j'y arrive, pour ma fille. Je prends sur moi.
Mira a été admise après une crise de son don, alors que nous étions dans la rue commerçante, en simple promenade. Elle a voulu une glace, nous en avons pris une. Et soudain, elle a senti quelque chose. Et elle m'a dit que son cercle s'étendait, se détachait d'elle. Tous ont commencé à hurler de douleur autour de nous...
Je me suis écroulée sur le sol, assaillie d'une douleur atroce à la poitrine. Je n'ai pas pu m'empêcher de crier de ce mal inconnu.
Je l'ai vue, ma petite noisette, se concentrer. Essayer de se contrôler. J'ai été incapable de me relever, pour être là, pour elle. Et ma fille, seule, tentait de se reprendre. En vain.
Mira s'est alors évanouie. Et je l'ai emmenée à l'hôpital, si vite. J'ai eu peur.
Je me demande si ce n'est pas en lien avec cette fameuse contamination de l'eau dont nous avons entendu parler.
Ces free daemonians, cette attaque au gouvernement. Je m'inquiètes. Allons-nous devoir à nouveau nous battre ? Ne cesserons-nous jamais de devoir nous défendre ?...

Son médecin m'a affirmé qu'en ce moment, c'était arrivé bien souvent, les pertes de contrôles des dons. Et donc que Mira ne risquait rien. Je l'ai ramenée à la maison. Elle s'est à nouveau isolée. Je vais devoir lui parler. »

- * - * - * -

La rue marchande hurle de monde. Le soleil, haut dans le ciel, lance ses rayons printaniers dans les rues. Et le grand caribou s'avance, tête haute, à travers la foule. A côté de lui, sa demi-âme, pensive, porte les courses. Ce soir, c'est la fête. Son fils vient manger à la maison, les filles ont passé la journée à décorer la maison.
Aujourd'hui, c'est l'anniversaire de James.
Eva-Line a prévu son plat préféré, son gâteau préféré, tout. Dans ces sacs, tout y est. Le cadeau, ce sont les filles qui ont décidé. Cette soirée sera parfaite.

Plus encore alors qu'elle vient de récupérer les premiers exemplaires de son ouvrage enfin édité. Daemonian's Psychology, écrit par Eva-Line Katerina Jensen-Lockwood.

Le duo prend à droite. Une rue déserte. Ils s'avancent, filent tout du long, dans un silence s'invitant doucement. Et lorsqu'enfin ils atteignent la fin de la rue, les jumeaux s'engouffrent dans un parc. Tellement vert, tellement vide. Pas un chat. Pas la moindre âme, le moindre soubresaut de vie. Comme un paradis oublié.
Et, sourire aux lèvres d'une tranquillité trouvée, ils s'enfoncent dans ce parc étrangement calme. Les parterres de fleurs sont incroyablement bien entretenus, l'herbe d'une teinte étonnante. Les arbres secoués d'une légère brise printanière.
Le grand caribou n'attend pas sa demi-âme, continue sa route. Et lorsqu'ils trouvent enfin un banc, au loin, ils découvrent une silhouette. Assise au coin de ce banc. Seule.

Comme attirée par l'ombre, Eva-Line ne peut s'empêcher de s'avancer. Quelque chose d'invisible, d'inexplicable, la pousse à rejoindre ce banc. Comme le destin ? Une main invisible aux décisions irrévocables semble la guider. Alors, elle met un pied devant l'autre et sans même s'en rendre compte, s'assied à côté de cette femme, seule, sur ce banc. Andreï-Feodor juste à côté d'elle. Son regard de noble daemon scrutant la femme, silencieuse.
Elle n'a pas même tourné son visage, dénudé du moindre sourire. Ses mains, jointes sur ses genoux, tiennent un mouchoir usé. Humide.
Eva-Line fronce ses sourcils, sort un mouchoir neuf de son sac. Le tend à la femme.

- Dure journée ?

La femme sursaute, prend conscience de la présence des deux Lockwood. Elle leur sourit tristement.

- Dure semaine.

La russe observe la femme qui la regarde enfin. Ses yeux sont humides, ses joues rouges. Et comme invitée par cette femme, elle entre dans son esprit.
Elle y voit la joie. Le bonheur. Elle y découvre une famille. Pas de mère, ni de père. Une famille bien différente de la sienne. Brisée, à plusieurs reprises. Et pourtant, ce point commun de l'amour. Et de la perte.
Elle y voit des visages. Celui d'une grand-mère, aimante. Ceux de trois soeurs, d'un frère. Une famille lointaine, au-delà des frontières. Et au-dessus de tous ces visages, celui d'une femme. Aux traits identiques à ceux de l'inconnue.
Sa mère. La télépathe n'a pas besoin de creuser plus loin pour comprendre. Les pensées de la femme sont inondées de ce souvenir douloureux. Un souvenir empreint d'une douleur atroce, sans nom.
La perte d'une mère.
Et cette émotion emballant le coeur de l'inconnue, s'empare de celui d'Eva-Line. Aux côtés de ce visage d'une mère envolée, celui de la sienne s'y dépose.
Main dans la main, elles semblent les observer. Pourtant, personne ne se trouve ici. A part elles.

- Je suis navrée.

La femme tourne son regard, le plante dans celui de la télépathe. Sourcils froncés. Eva-Line dépose sa main sur la sienne, elle sent un léger soubresaut, comme un mouvement de replis. Pourtant, il n'en est rien. La femme ne bouge pas.

- Pardon ?

Son léger accent éveille un sourire sur le visage de la russe.

- Votre mère. Je suis désolée. Je l'ai aussi perdue, la mienne alors... je comprend.

La femme retire sa main, recule légèrement. Pourtant, elle ne se lève pas. Intriguée. Derrière ses longues boucles noires, un petit animal se fraye un passage vers la lumière. Son museau se relève vers Eva-Line, protecteur de l'inconnue.
Daemon.
Le regard de la russe revient vite à celui de cette femme. Soudainement sereine. Un sourire se peint à présent sur ses lèvres. Elle a compris.

- C'est aujourd'hui, qu'elle est partie. Y a tellement d'années...

- Et la douleur est aussi vive qu'au premier jour...

La belle mexicaine sourit à la russe. Elle baisse son regard, lui tend la main. La regarde à nouveau. Eva-Line dépose sa main dans la sienne.

Et elles restent là, assises, dans ce parc fantôme. Une seule pensée commune, s'échappant vers cette mère dont elles auraient tant besoin, aujourd'hui.

Et cette certitude d'être aujourd'hui la protectrice de leur clan.



  
MessageMer 28 Mar - 22:44
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Date d'inscription : 28/03/2018Nombre de messages : 38Nombre de RP : 2Âge réel : 23Copyright : Aki chérie <3Avatar daëmon :
Eva-Line J. LockwoodNothing will be the same...
Bon bah au final j'ai pas besoin de ce post, j'ai vu trop grand, ou alors je me suis aussi pressée de finir parce que j'avais envie de finir
  
MessageMer 28 Mar - 22:52
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Date d'inscription : 08/06/2014Nombre de messages : 1832Nombre de RP : 183Âge réel : 23Copyright : Shiya (Avatar) / Miss Pie (signature)Avatar daëmon :
Liberty B. SeagardBeautiful kinectic rainbow
Lena Headey (Cersei ) Caribou Re-bienvenue Cinq posts ... t'es sure que tu en auras assez ? J'ai validé ton code
  
MessageMer 28 Mar - 23:06
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Date d'inscription : 18/05/2016Nombre de messages : 576Nombre de RP : 61Âge réel : 25Copyright : Aki' (me)Avatar daëmon : Berger Allemand
Ryan FarellMODO• We can be HEROES
Just for one day
OMG OMG OMG!!! SHE'S HERE!!! I REPEAT : SHE.IS.HERE.!!!
*s'évanouit d'amour et d'hystérie*



T'as pas idée comme ca me rend heureuse de voir ces deux là exister pour vrai de vrai, et à quel point j'ai hâte de lire leur histoire! Courage avec la fin de la rédaction d'ailleurs et à tout ceux qui entreprendrons le périple de la lire xD.

Je t'aime de l'amour, toi
  
MessageMer 28 Mar - 23:30
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Date d'inscription : 04/02/2018Nombre de messages : 23Nombre de RP : 3Âge réel : 40Copyright : AkiAvatar daëmon :
Nikolaï LockwoodNothing will be the same...
OH OH OH YEAAAAAAH MA SOEUR CHERIE


Enfin !:
 

Vous allez voir, on déchire tout dans la famille...

Hâte de voir la suite héhé
  
MessageMer 28 Mar - 23:57
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InvitéInvité
ouiiiiiiiiiiiiiiiiiii !!!!

ENFIN !!!

Hate de lire et de voir ma maman de substitution en jeu !!
  
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