Rien ne sert de courir ?

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Lun 8 Oct - 15:19

Nikolaï était habillé d’un vieux jogging gris et d’un t-shirt sale. À Perth, il avait des vêtements de sport dernier cri mais comme il avait tout perdu, il se retrouvait avec des affaires miteuses. Yulia le tannait pour qu’il retourne en ville dans un magasin spécialisé. Elle ne retenait aucune remarque sur son style pendant tout le long de ses courses.
Lui qui n’aimait pas courir avant, chaque matin à 6h quand tous les autres dormaient encore il sortait pour se fatiguer. S’épuiser. Il accélérait et continuait tant que son esprit tournait sur les mêmes souvenirs, les mêmes images, les mêmes visages. À un moment son souffle devenait tempête, ses muscles faiblissaient, la sueur coulait dans ses yeux. Et il trouvait enfin la paix. La souffrance le lâchait pour un temps. Il oubliait tout. Ne restaient que sa respiration, ce qu’il voyait, l’instant présent.
Puis il revenait, essayait d’être présent pour sa famille et disparaissait le soir. Pour boire, se battre. Il essayait vainement de ne pas y aller mais tournait comme un lion en cage. Il n’avait rien à faire de ses journées et retapait la grande maison, le grand châlet, peu importait comment on l’appelait mais le refuge des Lockwood à Olkonir. Seul, dans cet automne frais, avec ses scies, le bruit des oiseaux, et Yulia qui lisait avec un thé.
Il regagnait son sourire avec Alice, sa précieuse petite fille. Il se retrouvait avec elle. Mais tous les matins, c’était le même rituel. Il avait grandi, et il se débrouillait mieux qu’avant, se détruisait moins. Magdalena l’avait beaucoup fait grandir lui et son caractère de cochon, parfois toxique. Et s’il digérait le deuil, il ne s’en sortait pas si mal. La plupart du temps.
Une grande bouteille d’eau dans son dos, sa montre qui indiquait 5h50. Il s’étirait en silence et Yulia claquait de sa langue à cause de sa tenue.
Dimitri l’avait déjà accompagné plusieurs fois. Le drame avait bouleversé toute la fratrie. Différemment. Dimitri était devenue plus dur, plus froid, plus déterminé aussi. Il s’isolait sur un projet dont il ne voulait pas parler. Son esprit affuté marchait à plein régime. Eva était détruite. Elle était l’ombre d’elle-même. Inatteignable. Comme à la mort de son premier mari. Personne ne la reconnaissait, elle se laissait aller dans une dépression morbide. Elle s’énervait sans raison, devenait tout d’un coup affectueuse presqu’étouffante puis s’isolait de tous. Comme le mauvais penchant de tous les Lockwood, elle allait boire son saoul dans des bars. Nik et elle s’évitaient soigneusement. Le manque de travail, la perte de Mira… sa douleur, son inactivité.
Nikolaï aurait aimé l’aider mais il portait son propre fardeau, qui le pliait, le mettait à genoux, l’empêchait de voir, de sourire. Il pleurait souvent, les soirs, seul dans son lit. Mais Eva ne pleurait pas, ne tombait pas. Une tornade interne qui la rongeait et dont elle ne pouvait se débarrasser. Comme si elle tenait un contrôle de fer sur sa peine, qui la détruisait dans le même temps. Entre le frère et la sœur, les regards se faisaient fuyants, ils voyaient la même peine, la même mort de l’enfant. Ils ne pouvaient se parler, même pas en cri. L’ambiance à la maison était sombre. Nikolaï était encore celui qui avait l’air de s’en sortir le mieux. Il s’exprimait, verbalisait, lui qui n’avait jamais su ou pu gérer un deuil. Il ne mentait pas, ne souriait pas quand il n’y arrivait pas. Et prenait les choses avec une certaine philosophie. Si Dimitri était devenu plus dur, Nikolaï lui était devenu plus doux. Il alternait des périodes de croyance féroce en un Dieu qui prendrait soin de son fils et des périodes de doutes. Mais il savait sur quoi se raccrocher et qu’on se raccrochait à lui. Cela lui donnait envie de vivre. Et Yulia, la merveilleuse et exigeante Yulia l’accompagnait. Même s’il avait parfois l’impression de porter la famille à bout de bras. Dimitri le poussait à aller voir un psy. Mais Nikolaï malgré sa nouvelle sagesse et sa bienveillance avait bien du mal à voir les psychologues d’un bon œil. Il restait ce qu’il avait toujours été, un homme aux valeurs rigides et au grand cœur. Un homme aux penchants agressifs et protecteurs, aux stéréotypes bien ancrés et avec une grande force de caractère.
Il en était là de ses pensées, s’échauffant avec des sauts et des pompes quand il vit des chaussures arriver, avec quatre sabots. Il se releva instinctivement, les sourcils froncés. Et se détendit quand il reconnut sa sœur. Son regard à elle glissa sur la pommette bleutée et ouverte de Nikolaï. Il baissa les yeux. Presque honteux. Mais il l’avait déjà ramené plus d’une fois dans un bien pire état ces dernières semaines, ils étaient dans un rapport d’égalité.
Nikolaï ouvrit la bouche pour dire quelque chose et … ne dit rien. Elle était là. Elle s’était levée et préparée et elle était là. C’était plus qu’un discours. Nikolaï comprenait bien plus ce langage là que celui compliqué qu’elle utilisait, sa sœur cette intellectuelle brillante. Sa douleur lui enlevait les mots et il comprenait ses gestes, ça suffisait.
Par contre Yulia soupira d'aise en voyant Andreï arriver.

*Ne fais pas attention à sa tenue. Il doit encore aller s'acheter des habits.*

Puis elle observa Eva.

*C'est bien qu'elle soit venue. Tu y es pour quelque chose ? Nikolaï ne va pas la ménager...*

Il n’eut pas à réfléchir, il savait déjà qu’elle lui demandait quelque chose. Et il allait le lui donner. Sa grande sœur lui donnait l’autorisation. Il allait utiliser son propre remède sur elle. Alors il commença à courir à une allure modérée par rapport à d’habitude. Mais c’était un grand sportif depuis sa jeunesse alors son allure modérée serait bien suffisante pour vite épuiser Eva. Eva n’était pas molle et aimait faire du sport. Mais face à l’endurance travaillée pendant des années de Nikolaï elle ne faisait pas le poids. Il passait son temps à faire des travaux de force, que ce soit le bricolage, le sport, les bastons. Une bonne condition physique ça avait toujours été son truc à lui. Il n’était pas aussi intelligent qu’elle ou sympathique et drôle que Dimitri. Mais il était fort, rapide, nerveux et endurant.
L’air était plus que frais et une brise aurait fait frissonné Nik s’il n’avait pas eu son pouvoir qui le réchauffait presque en tous temps. Sa respiration se fit vite haletante. Il ne jetait pas un regard en arrière. L’itinéraire choisi les conduirait bientôt en montée. Et même lui peinait à la faire. Mais il fallait qu’Eva lutte, et qu’elle peine elle aussi. Il fallait la pousser dans ses retranchements.


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Mar 16 Oct - 1:51
Le plafond tourne, la nausée prend l'endormie à la gorge. La brûlure de l'alcool la fait encore souffrir, les souvenirs de la veille recouverts d'un voile. Elle se relève, le monde tangue, elle traine son corps vers la salle de bain au sol jonché de vêtements. Et elle manque de s'écrouler devant son miroir, se rattrape in extremis au lavabo de ses deux mains, plaquées contre le marbre. Tête baissée vers le sol, yeux clos, la télépathe a l'impression d'accueillir le monde sous son crâne. Un hall de gare. Voix, cris, hurlements. C'est un supplice...
Doucement, son regard se relève, se confronte à son reflet. Elle n'y voit qu'un fantôme. Une ombre, une pâle copie d'un Elle passé. Au regard vide, aux joues creuses.
Sa bouche se tord d'un rictus, son poing se lance, désespéré, contre la glace. La brise. Ce poing se fixe, ne retombe pas. Arrêt du temps. Un liquide chaud, âpre, perle sur ses phalanges. Une goutte de sang explose contre le marbre riche de l'évier.

Elle retient un gémissement, quelques larmes roulent sur ses joues rougies des pleurs de cette nuit. Et dans ce même silence, alors qu'elle sait que sa demi-âme l'observe, inquiet, elle ôte ses vêtements imprégnés de cette odeur âpre d'alcool, allant joncher le sol de la salle de bain. Doucement, elle se glisse dans la douche. L'eau glacée coule sur sa peau, emporte le sang et les larmes dans le siphon. Son regard, à elle, fixe ce rouge intense s'écouler dans cet empire d'un blanc immaculé. Ignore la douleur de sa blessure. Elle n'est rien comparée à celle du coeur...
Elle ne voit rien d'autre qu'Eux.
Ces visages. Leurs yeux si doux, leurs sourires. Leurs rires.
Nouveau gémissement étouffé. Les larmes se tarissent, elle a l'impression de se vider... mais ses larmes jamais ne cessent. Jusqu'au soupir, elle prend le large. Et ne voit que leurs visages. Alors, elle ferme les yeux, glisse sur le sol de sa douche. Accroupie, serrant ses genoux entre ses bras, elle imagine les serrer, tous les deux, contre son coeur. Ses deux anges, ses amours.

Ses enfants.

Mira... Louka... sa fille... son fils... ses enfants, sa raison de vivre. Elle a failli. La russe n'a pas su les protéger, elle n'a pas su être leur mère. Le remord l'habite, la haine la traque.
Elle n'a pas pu les sauver...

- Ev'.

La russe rouvre ses yeux, aperçoit l'ombre d'une imposante silhouette se dresser au-dessus d'elle. Andreï-Feodor. Elle relève son regard, le dirige dans sa direction. Visage dévasté. Meurtri. Le cervidé s'approche.

- Regardes-toi. Crois-tu que Mira et Louka aimeraient te voir ainsi ?

Dur. Direct. Honnête, implacable. Il le doit, pour son bien, à elle. Pour le sien aussi. Il est celui qui la réveillera, cette endormie au coeur explosé. Il la relèvera, comme il l'a toujours fait. Il la soutiendra, la portera. Et il doit le faire de cette façon. La tendresse n'a pas sa place, les douces paroles sont vaines. Andreï ne prend pas de pincettes. Cette voie seule, il le sait, la relèvera.

- Réveilles-toi, tu as quatre enfants qui ont besoin de toi. Ta famille a besoin de toi.

La télépathe tremble, sous l'eau glacée. Les mots l'atteignent, flèches empoisonnées écoulant leur venin dans ses veines palpitantes. Pourtant, elle ne bouge pas alors que ses boucles collent à sa peau. Elle se contente de l'observer, sourcils froncés de cette douleur lancinante. Andreï ne bouge pas, reste droit, tête haute. Et il l'observe, dans ce silence rythmé par le murmure de l'eau.
Un échange, partage de sentiments. Quelque chose traverse leurs corps, atteint leur âme. Transperce leur coeur.

Elle comprend.

Eva-Line se relève. Eva-Line laisse la peine s'écouler, Eva-Line nettoie ses plaies. Elle se saisit d'un linge, évacue. Sors de la douche, s'approche de son jumeau, joues sèches. Elle se stoppe l'espace d'un instant, plante son regard d'océan dans le sien, obscur.
La russe enfouit son visage dans le pelage duveteux de son daemon. Ses mains glissent, s'agrippent aux poils, enserre son étreinte autour de son cou. Et elle le sent, pencher sa lourde tête, la déposer sur son épaule. L'enlacer à son tour.

- Merci...

Un écho résonne, un message de tendresse destiné au cervidé. Je t'aime.

- Tu as besoin d'eux. Et ils ont besoin de toi... Tu devrais rejoindre notre frère, ce matin. Vous vous fuyez depuis bien trop longtemps déjà.

La fuite est plus douce que l'affrontement. Et les deux ainés Lockwood en sont experts... Ils se fuient, ne tentent rien et laissent les choses aller sans se voir. Ils ferment les yeux et se laissent aller. S'éviter l'un l'autre, fuir le regard et éviter les mots.
Il est temps pour eux de se retrouver... et de parler. Elle le sait, elle le sent. Ils doivent s'ouvrir, impérativement. Le silence ne doit plus durer... Jamais.
Eva-Line brise l'étreinte, à contrecoeur. Elle dépose un baiser sur le museau de son frère, s'éloigne. Dans sa penderie, elle trouve des vêtements de sport, qu'elle enfile distraitement, sans conviction. Elle chausse ses baskets, soupire. Quand avait-elle couru pour la dernière fois ? Pour la simple envie de courir ? Sa mémoire ne parvient pas à en trouver le souvenir...

La russe sort de sa chambre. Poing rougit de douleur, le sang sèche lentement. Elle le dissimule dans son sweat alors que le duo descend les escaliers de cette si grande maison. Trop vide.

Et il est là.
Face à elle, s'échauffant. Il se relève instinctivement, devant sa soeur. Leurs regards se croisent, se captent. Pour la première fois depuis des semaines, ils se voient enfin. Prennent conscience de l'autre.
Elle la voit, cette pommette bleutée, ouverte, alors qu'elle dissimule sa propre blessure de rage. Et elle comprend. Son instinct lui crie de hurler, de gesticuler, de comprendre. De l'étreindre. Elle n'en fait rien. Son coeur meurtri ne répond plus.
Ils sont égaux. Blessés, épris d'une colère explosive. Lorsqu'il baisse son regard, elle ne rêve que de le fuir. Parce qu'elle comprend, ils se ressemblent. Depuis toujours.

Andreï s'avance vers sa belle Yulia, sa lueur parmi l'apocalypse. Celle qui est tout et qu'il a cru perdre, à en mourir. Celle qui seule vaut le combat.

*Oh je l'espère, regardes-moi cette silhouette, quelle honte. Je compte sur toi pour le remettre sur le droit chemin.*

Il l'observe, prend quelques secondes. Alors que leurs humains restent debout, l'un face à l'autre. Silencieux.

*Nos daemoniens sont terribles, affreusement têtus. Eva-Line ne serait jamais venue sans que je ne la pousse à le faire, tu le sais... Nikolaï ne doit surtout pas la ménager. Ils fonctionnent comme ça, ils se bousculent, craquent, hurlent, frappent et retrouvent leur unité. Notre unité.*

Par sa simple présence, l'aînée donne la permission d'entrer. La permission de pousser. Elle le sait, il la poussera à bout. Elle en a besoin... Andreï a raison. Il a toujours raison. Il est temps d'ouvrir les yeux, de sortir de ce cauchemar. Si seulement il est possible de s'en échapper...
Ils sortent de la maison.
L'air matinal frais finit de réveiller l'endormie. Dans ce silence qu'ils se sont accordés, Nikolaï part en petite foulée. Sa soeur le suit. Il accélère, elle accélère. Il tourne, elle tourne. Elle le suit. Et elle sent sa respiration devenir haletante, son coeur battre fort dans sa poitrine. Ses pensées se stoppent nettes, elle ne pense qu'à ses jambes martelant le sol poussiéreux.

Il n'échangent pas le moindre mot lorsqu'ils entament cette montée.


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Jeu 18 Oct - 17:13

D’un coup d’aile gracieux, Yulia se posa sur les branches d’Andreï. Elle se sentait plus en sécurité là que n’importe où. Même l’épaule de Nikolaï n’était pas aussi synonyme de refuge pour elle.

*Je fais ce que je peux… je pense qu’il ne s’en sort pas trop mal malgré tout. Il a déjà fait les achats pour ses costumes. Je ne te raconte pas à quel point ce fut un enfer de le traîner, littéralement, au travers des rayons. Le tailleur était mal à l’aise. Tu aurais été amusé.*

Elle jaugea d’un œil dévastateur Eva-Line. Rien n’échappait à son observation. Il était facile de l’imaginer en couturière de génie, relevant chaque détail. Les cernes, le regard vide, la blessure, la peau ternie, les épaules voûtées. Le corps entier d’Eva-Line criait souffrance et abandon. Elle écouta en silence la belle voix mentale du caribou. Il avait cet esprit artistique, poétique même. Yulia-Minerva qui pourtant était soit envieuse soit méprisante de l’art et des artistes restait toujours impressionnée et sous le charme des mots pragmatiques et beaux de Feodor.

*Jusqu’à quel point se détruit-elle ?*

La chouette savait pertinemment que la daemonienne en question pouvait l’entendre mais cela ne la gênait pas du tout. Au contraire, si elle écoutait aux portes, ou plutôt aux pensées, elle entendrait la pure vérité. Une vérité que Yulia n’hésiterait pas à lui dire.

*Nikolaï se raccroche à Dieu. Je ne suis pas complètement conquise par l’idée mais ça lui permet de mieux gérer. Il a fait pire par le passé. Peut-être que ça va lui retomber dessus plus tard. Pour l’instant il y a des hauts et des bas mais rien d’alarmant. Après tout… il a perdu son fils. Et nous avons perdu un autre représentant illustre de notre race.*

Son esprit se para d’un voile de tristesse mais elle ne le ferma pas à celui d’Andreï, toujours en confiance avec lui.

*Il est devenu plus doux au fil des années… mais ne t’inquiète pas. Il va l’amener à ses limites. Eva a toujours eu besoin d’une bonne secousse. James et Dana sont toujours en vie. Et elle aussi…*

La côte montait toujours plus et un écart s’était creusé entre Nikolaï et sa sœur. D’abord il ne se retourna pas. Sa respiration était sifflante, des gouttes de sueur coulaient dans son dos, son visage était devenu rouge. Mais il n’était pas au bout de ses forces. Aucun bruit mis à part le bruit mat de leurs pas et les inspirations, expirations. Il y avait presque quelque chose d’angoissant à se retrouver seul en soi-même pour lutter contre l’effort.
Si sa sœur avait bien tenu le coup avec une rage inespérée, il la voyait ralentir. Nikolaï serra les dents, une colère monta en lui. C’était un miroir face à lui, cette même souffrance, cette même envie d’en finir, de s’arrêter et de ne plus jamais recommencer. Il se retourna et revint au petit trot à côté d’elle.

« Allez tu continues ! On a pas fini ! »

Le russe était sorti tout seul. Il revenait souvent à sa langue maternelle et d’autant plus maintenant qu’il entendait et qu’il était seul avec sa sœur.

« T’as pas le droit de lâcher ! »

Sa voix était entrecoupée de son souffle. Il ne s’attendait pas à ce qu’elle lui réponde au contraire, il attendait que ce silence se brise.

« C’est quoi ça ? C’est qui ? Pas Eva, pas celle que je connais ! Tu abandonnes jamais hein bah vas-y. Pousse ! Pousse plus loin. Encore ! »

Il l’accompagnait à côté, avec sa voix de colère.

« Non tu me réponds pas ! Ne t’arrête pas ! Garde ta voix pour plus tard, garde ta respiration. Et cours ! Oui c’est ça ! Continue. »

On voyait le bout de la montée, un petit sommet où le ciel rejoignait la terre.

« On y est presque. T’en es capable. Je veux te voir le faire. Encore un effort ! »

Lui non plus n’en pouvait plus. Il avait l’impression d’avoir du sang dans la bouche, se demandait s’il n’allait pas vomir. À force de hurler des encouragements il n’avait plus aucun souffle. Sa respiration était gémissante. Ses pas étaient lourds.
Yulia-Minerva trouvait bien évidemment la situation ridicule, immobile sur son perchoir vivant. Mais elle avait retenu un commentaire. Nikolaï avait l’air si désespéré, sa propre douleur transparaissait dans sa voix. On ne savait pas s’il parlait à sa sœur ou à lui-même. Et au lieu d’être moqueuse, elle était peinée. Un chagrin immense serrait le cœur de la sœur et du frère. Et ses mots, ridicules, grossiers, simples, voulaient dire quelque chose.


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Sam 24 Nov - 15:22
Le regard du grand cervidé ne quitte pas le dos de sa soeur d'âme, remerciant le ciel de lui avoir envoyé se belle et envoutante lune, il n'a d'yeux que pour ce seul astre. Et là, perchée sur ses bois, par sa seule présence, elle rassure le tsar. Lui aussi possède des failles, qu'il n'avouera jamais. Andreï-Feodor se doit de ne pas en avoir. Et ces failles sont pourtant simples... Eva-Line. La voir se détruire, une fois de plus, lui est insupportable. Ne croyez cependant pas que son coeur de glace ne fond pas devant cet humain qu'il considère comme un frère. Sa souffrance lui est également insoutenable. Et pourtant, il ne le montrera pas. Parce qu'il est Andreï-Feodor, un tsar parmi la foule. Il garde la tête haute et soupire de soulagement lorsque Yulia vient à lui. Son baume au coeur.
Il sourit.

*Je l'imagine bien, à soupirer alors que tu le traines de force dans les rayons. Je n'ose pas même essayer avec Eva, et pour cela elle aurait bien plus besoin de toi que de moi. Tu as meilleur goût.*

Il n'avoue que rarement ses faiblesses. Bien qu'il pense n'en avoir aucunes. Il a un goût extrêmement sûr, est d'une beauté incomparable. Et tous le savent, il le sait. Qu'il est merveilleux.
Cependant, il en oublie bien souvent ses habitudes hautaines, ces derniers jours. Bien trop préoccupé par son Eva-Line. Et son coeur meurtri. Encore.

*Je n'en suis pas enchanté non plus, mais cela l'aide-t-il à gérer davantage ses émotions ? Je m'inquiètes pour lui aussi... Qu'il n'embarque pas Eva dans un mauvais tournant. Qu'il ne s'embarque pas lui-même dans une nouvelle catastrophe. Nous n'en avons nul besoin... Promet-moi que tu me tiendras au courant, ma Yulia...*

Il relève ses bois, doucement, d'une grâce digne de son sang. Et ne fait pas bouger d'une plume son invitée. Son regard se plante dans le dos de leurs daemoniens, courant vers la colline, de tout leur saoule. Et il sent Eva doucement se retirer de leur lien, il la sent préoccupée. Sourcils froncés, Andreï secoue sa patte avant, se remet à marcher dans leur direction. Ne pensez pas qu'il courra ne serait-ce qu'une seconde. Il est au-dessus de cela.

*Elle ne vit plus, Yulia... Elle s'est remise à boire. C'est indécent. Est-ce mieux de s'en remettre à Dieu ou de noyer son chagrin ? J'ai honte. Et je suis bien obligé de la suivre... Que ne m'inflige-t-elle pas.*

Il s'offusque, mais s'inquiète. Toujours.

*Je crains pour elle, si personne ne la remet sur le droit chemin. Je crains pour James et Dana, pour nos petits daemons. Elle ne doit pas oublier qu'elle a quatre autres enfants... Yulia, Eva-Line ne... Eva sombre, bien plus qu'à la mort d'Eirik. Je le sens, dans notre âme. Elle noircit, se décompose. Elle ne trouve plus sa raison de vivre...*

Andreï ne peut quitter sa soeur du regard, sur cette colline. Ils atteignent presque le sommet...

Son souffle s'accélère, ses pensées s'entrechoquent. Et elle les chasse aussi vite qu'elles viennent, pour ne penser qu'à ses pas, qu'à cette course. Courir pour courir, s'essouffler pour ne plus penser. Et Eva-Line se détache du monde, décroche ses liens télépathiques.
La côte monte encore, toujours plus. Depuis combien de temps n'avait-elle pas couru ? Trop longtemps. Elle sent que ses muscles ne sont plus aussi performants qu'auparavant et elle souffle plus fort à mesure que la côte penche. Et elle observe le dos de son frère, loin devant elle. Elle retient une larme, son visage se ferme et sa respiration s'emballe. Elle sent un point la menacer de côté, elle continue et s'habitue à la douleur. Accélère. Ce n'est pas suffisant. Nikolaï est encore bien trop loin.
Et elle commence à ralentir, elle le sent. Elle voit son frère s'éloigner, partir presque. Comme un hurlement de désespoir, le signe de ce lien qui se brise entre eux. De ce gouffre toujours présent. Et il se retourne, revient à elle, la russe sent son coeur brûler d'une légère étincelle lorsqu'elle croise son regard. Et il revient à ses côtés. Sa voix s'élève, plus forte qu'elle ne l'aurait pensé.

Sa voix est colère. Son âme est ardente d'une volonté de la faire exploser. Nul besoin d'un don de télépathie pour le deviner, elle le connait, son frère, vit avec lui depuis quarante ans. A force d'entrer dans leur tête, ses frères ne sont plus un mystère pour elle.
Elle s'y attendait... à ce qu'il la provoque, la bouscule. Et intérieurement, c'est sans doute ce qu'elle attendait de lui. Inconsciemment, elle l'espérait.

Mais cette voix, cette colère, fait monter la sienne. Et son coeur sent la flamme grandir, devenir brasier incandescent. Et Eva-Line double la cadence, ignore le point à ses côtes, combat la douleur. Sa gorge gémit, son souffle râle. Et elle court, garde son oeil planté sur le sommet de la colline. Aux côtés de ce frère qui hurle des vérités sur leurs douleurs, elle ne lui répond pas. Et pour la première fois de sa vie, elle n'a pas même cette envie. De le confronter. Elle ne souhaite qu'une chose... qu'il la brise, avec ses mots. Pour qu'elle se relève. Eva-Line la Lionne ne supporte plus cet état végétatif... Elle est incapable d'en sortir seule. Et elle le sait, son frère non plus. Ils ont besoin l'un de l'autre, malgré ces longs jours durant lesquels ils s'évitaient soigneusement. Les deux russes ont besoin l'un de l'autre, dans leur souffrance commune.

Eva-Line pose son pied au sommet de la colline, s'effondre. Sa respiration, folle, ne parvient plus à se calmer, son coeur est prêt à exploser. La douleur est insoutenable, dans son corps et son âme. Tout en elle hurle le mal et lorsqu'elle pose ses mains sur le sol pour se relever, elle sent le regard de son frère. Et elle tourne le sien, le fixe. Leurs yeux, identiques, se confrontent. En silence. Eva-Line se redresse et entre deux profondes respirations, elle parvient à glisser quelques mots.

- Toi aussi, tu en es capable.

Pas le moindre sourire ni le moindre sentiment sur son visage. Seule la douleur transpire de tous ses pores. Et Andreï, au bas de la colline, commençant seulement à la gravir, étant son âme à la sienne. Et ressent le volcan. Il se stoppe, n'avance plus. Tout va exploser. D'un moment à l'autre.


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