Skin to bone, steel to rust | Adam

 
  
MessageVen 25 Mar - 9:47
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Adam McBride & Levy R. Sherwood
Skin to bone, steel to rust



Et l’horizon s’enflamme sous les baisers de nos mères.
Tu imaginais ici la continuité des choses, le renflement renfermé de la montagne qui abritait le ventre d’une femme enceinte. L’horizon, ciselé par l’homme, te semblait alors refléter l’exacte douleur de l’humanité : arbres plus sombres comme des mégots écrasés à fleur de peau. Devant ces lignes maternelles tracées par les lisières des champs et des cimes, tu trouvais la force de répéter cette phrase qui devrait déterminer la pureté de ton existence :
« Caressons nos colères comme si elles étaient vivantes. »
Avec une ferveur aveugle.


₪ ₪ ₪

Le sang. Des hurlements las, renversés et arrachés à la terre. Effondrée contre une muraille de corps, les mains oubliées par la tempête, je demeure immobile tandis que des crachins de lampadaire et de ferraille se heurtent à nos silhouettes suppliciées. Structures métalliques détruites en si mineur. Cri des sirènes comme un écorché vif et immenses bâches rouges étendues sous les paupières en linceul écarlate. De larges cloques sillonnent la rue – des camions de pompier, des ambulances, peut-être des voitures de police. Tout se confond en un magma de couleurs écœurantes. Puis une myriade d’images élancées vers le sol, des nerfs arrachés, un organe abandonné à la poussière qui avait peu à peu envahi les ruines brisées. Une cathédrale apparaît dans le reflet pourpre des flaques. Un édifice sombre et voluptueux, construit au-dessus du vide – les arches de pierre chutent lentement dans la clameur du soir. Et trois plaques de marbre béantes soulignent les contours de nos hanches comme elles emmureraient des corps recouverts par les cendres. Aujourd’hui est le premier jour, le jour où tout s’estompe alors que croissent les fleurs, le jour où les catastrophent se tatouent à l’envers des paupières comme la tragédie de notre humanité. Antigone et Hippolyte dénudés dans les rues.

Je me sens seule dans la tempête.
Je me sens…

— Mademoiselle, vous allez bien ?

La schizophrénie de l’âme comme écho aux tremblements de mes lèvres. Autour de moi, les portraits se découpent en peintures lasses, figures de cuivre ou de plomb fragmentées comme des machines à écrire. Sombres, les lettres nihilistes se détachent au-dessus de vastes panneaux publicitaires bouffés par les flammes. Il y avait eu un autre monde ici. Il y avait eu un univers onirique. Des villes en forme de rose, des tiges métalliques élancées par-dessus le vide - témoins d'une modernité qui n'avait jamais existé que dans nos cœurs. Et, gravé dans une vierge de fer, mon reflet se fracasse avec langueur aux pieds des agonisants. Là, à l'horizon, tracée en fils noirs et doublée par des nuages pourprés, une silhouette se dessine lentement, jeune fille trop pubère dont le pied nu effleure la farine et le pain de seigle. Puis danser encore sur le cadavre des amants qui avaient mal tourné.

Je suis une marionnette de ce monde désillusionné.
Ne regardez pas mon corps, cet amas de nerfs et de muscles immondes.
Os claquant sous le soleil.

Puis la voix s’élève une nouvelle fois du chaos. Elle s'écarte des panneaux publicitaires et des lames striées par la pluie pour se heurter à nos prunelles avides - paupières dénudées en attente du ciel comme deux cloaques de cigarette. Comme elle me semble lasse, cette voix ! Comme elle me semble abstraite aux impulsions douloureuses qui transpercent mes veines ! Accroupie, la main posée sur le torse de Ness, je redresse la tête et effleure de mes yeux pâles la silhouette d'un homme en uniforme. Tout s'estompe autour de moi. Les immenses sirènes, les planches cramées. Sensation que la nuit s’étend par-delà les frontières, qu’elle délaisse les étoiles pour me projeter des spots en pleine gueule.

— Mademoiselle ?
« Levy, relève-toi. Marche. »

D'une main, je repousse sur ma nuque les quelques mèches ensanglantées qui dissimulent mon regard, puis entrouvre les lèvres. Là sous mes prunelles caeruleum s’emmêlent les crachins de l’averse et la symphonie des cœurs abandonnés sur le trottoir.


Et je me souviens.

D’immenses statues stigmatisées soulèvent la terre comme des cristaux de plomb. Taillées dans le ventre d’une femme enceinte, trois fissures s’ouvrent lentement contre les corps mutilés. Ambiance cotonneuse, murs en pierre-de-verre et quelques poutres porteuses abandonnées sur le sol. Quelques fragments métalliques demeurent là, sur les dalles grises déjà consumées par les flammes qui s’échappent de la cuisine en ruine ; tout, dans la scène, m’évoque le pourpre de grandes tragédies et les étoles étendues par-dessus des hommes sanglants. Larmes et sens éparpillés contre les cœurs. Ruines sous une pluie façonnée en écarlale. Et les cages thoraciques saillent lascivement contre le ciel déchiqueté par une averse trop sauvage – dessins rouges à la lisière de la peau comme un tatouage.

Réveille-toi, Levy. Je t’en prie. Il faut qu’on bouge, j’ai mal…

Allongée sur le sol, les cheveux déchirés par la tempête et une main arrachée au cœur mécanique, je soulève enfin mes paupières. Le crépuscule naissant chute au creux de mes reins ; et mes épaules, trempées par l’averse, me dissimulent quelques secondes le râle qui se heurte à mes oreilles néanmoins écorchées. Pourquoi… Pourquoi tout me semble-t-il si pourpre ? D’un geste tremblant, j’effleure mon front, puis mêle mes prunelles caeruleum au sang presque noir qui teinte mes doigts. Plaie ouverte, blessures. Et pourtant, quelques instants plus tôt, nous…

Oui, je me souviens. Nessayami. Un nom écarlate en mémoire de trois ventres effeuillés.

Je déjeunais alors avec l’un de mes premiers patients, un daemonien qui avait émigré d’Afrique deux années auparavant ; puis il y avait eu cette faille, une écorchure dans la pierre, une béance sous les cœurs. Tout s’était effondré autour de nous tandis que ma conscience s’abandonnait aux abysses. Le monde comme une trace résiduelle qui seulement subsiste derrière les paupières. N’en demeure qu’une agaçante image de rails identiques à l’horizon là où les paysages filent plus vite que la lumière.

Puis tout s’enclenche un nouveau. La mécanique du cœur et la complainte cuivrée des os. D’un geste vif, je me redresse, puis contemple à l’ombre de nos cils les cages thoraciques déchirées par les charpentes néanmoins millénaires. Sensation d’urgence au creux des veines. T’es où Elly ? A l’extérieur, grouille-toi de sortir ! Mes mains parcourent le torse à moitié brulé de Ness, embrasent le rythme de son cœur irrégulier et effleurent la douleur de trois côtes brisées avant de s’attarder sur ses épaules. Là où d’autres seraient restés hésitants pendant une, deux ou trois minutes, j’avais réagi en quelques secondes. Et j’avais tiré sur le sol l’ombre de nos silhouettes alanguies par la souffrance. Dos arc-bouté dans le prolongement d’un bras ami.

Lorsque j’avais enfin libéré nos corps, je m’étais effondrée dans ce déluge de cloques monochromes.



— Mademoiselle, répondez à la question. Comment vous appelez-vous ?
— Oui, je... Ça va. Je... Levy.

Le nom se dessine comme un secret ; sur mes paupières closes, une plume retrace lentement les contours d'une estampe japonaise - couleurs ternes comme la fumée et arcs rouges entrecroisés. Et oublier tout ce qui me semble extérieur à la matérialité de mes gestes. Effacer ces vastes pancartes bipolaires en 3:4, abandonner les ruines du restaurant qui désormais se meurt. Toujours accroupie, j'élance un regard trouble vers le ciel tandis que mes mains effleurent encore le torse de Ness'. Et inlassablement la mécanique torturée recommence. Et inlassablement le corps retrouve au monde la place qui lui était due. T-o-u-t-s'e-n-c-l-e-n-c-h-e. Les muscles hurlent à nouveau, les nerfs s'enroulent autour des os, la langue claque au creux de la gorge ; puis quelque part, là, au creux de moi, dans ce lieu où rien ne subsiste, quelque chose arrache ma chair ensanglantée.

D'une voix qui ne m'appartient déjà plus, je murmure :

— Je... Je suis médecin. Cet homme a... Trois côtes fêlées, au moins. Sa cage thoracique est enfoncée et il fait une fibrillation auriculaire. Il faut...

Je connais, je connais le bruit d’un ciel fracassé. Quelques secondes, une ombre assombrit mon visage tandis que je lève les yeux vers la tempête, les lèvres ouvertes à la pluie, ma main libre encore posée sur le sol de marbre. Je les sens ces pétales qui s’enracinent à ma chair là où chute la gorge. Je les sens. Souvenir écarlate à 5h du matin et un nénuphar au creux des poumons… Maintenant, les immeubles forment un horizon sans cesse plus nerveux alors qu’une infinité de stimulus les illumine - présence renforcée de la ville entre impulsions électriques et reflets des sirènes blafardes. Puis leurs angles se transforment en courbes charnelles ; le verre se fracasse avec langueur contre le sol ; les portes se fondent à la terre. Et enfin se dessine sur le dos du monde un nouveau songe d’or et de pourpre.

Le sais-tu oh petite fille, le sais-tu ? Je ne suis plus rien d’autre qu’une somme disparate et incompréhensible. Une aquarelle nerveuse et hystérique tatouée sous ma peau. Et je possède encore cette impression étrange d’être sans naître.

Puis reprendre contact avec la réalité alors que tout se plie. D’une voix faible, je parviens à murmurer :

— Il faut l'amener à l'hôpital de toute urgence… je crois.
— D'accord. Mademoiselle, restez tranquille, vous avez sans doute une commotion. Vous voyez l'ambulance, là-haut, la troisième à droite ? Montez à l'intérieur et asseyez-vous. L'ambulancier regardera votre crâne.
— Je ne sais pas si... Et pour lui ? (Je désigne l'homme)
— Nous allons l'emmener dans la même ambulance. Votre cas n'est pas urgent, le sien si.
« Obéis, s'il te plait. »

Parce que lentement l’ange s’était lassé du poison qui avait envahi ses veines.
Parce que l’horloge s’était enivrée du tintement de ses propres aiguilles.

Paumes en pilotage automatique, trois capteurs électromagnétiques greffés à mes nerfs. Je suis fille de sens et de sons, je suis une impulsion alors que seulement demeure l'indolence de la raison. Tout, désormais, me semble trop terne autour de moi. Vastes immeubles gris élancés à l'envers du ciel là où chutent les peaux, un message publicitaire abandonné dans la boue (les néons clignotent encore). D'une main lasse, j'enroule autour de mes épaules la cape que le pompier m'avait tendue, puis me redresse. Quelques secondes, mes doigts s'emmêlent à la fourrure d'Elliot, lové sur ma nuque ; et sous mes nerfs, je ressens aussi les douleurs qui le transpercent.

« Tu vas bien, toi, au moins ? »
« Oui. Enfin, j’ai mal au crâne, mais c’est normal… »

Et mes prunelles effleurent encore, gravent sous mes iris caereleum l'ambivalence de cet univers qu'elles avaient vu naitre. Toujours tremblante, j'essuie une énième fois le sang qui s'accumule sur mes cils, puis me dirige vers la troisième ambulance. L'instabilité du monde, l'irréel. Impression de traverser un cimetière d'étoiles et de gorges béantes. Impression d'être un automate aux mains d'argent, aussi - tout se perd contre le sol, tout. Puis mes doigts saisissent une barre de fer, une marche de métal s'incline sous mes pas, je m'assois sur une estrade de plastique rivée aux contours du camion. La s se presse contre mes paupières comme une lame de cuivre. Ici l'ambiance est blanche, iodée. Malsaine comme dans un songe qui n'en serait réellement un.

En un geste mécanique, mes paumes se heurtent à la poignée d'un tiroir puis l'entrouvrent ; et les monstres de PVC valsent autour de moi, cloaques de lumière projetés en ombres chinoises contre une paroi autrement plus éternelle. D'une main, je saisis une compresse et la plaque sur mon front ouvert. Puis mon regard se porte au-delà des portes de l'ambulance pour s'abandonner aux crachins blancs de la pluie - flancs dénudés dans la clameur du crépuscule. Un soupir se perd au creux de mon larynx tandis que je détaille la silhouette du brancard qui s'avance lentement vers moi, soutenu par deux ambulanciers. J'espère qu'il va bien. Et mes yeux caereleum retracent dans une étreinte mécanique les traits de l'homme de droite. Le corps arraché au ciel, le visage fin, le...

Attends. C'est... Oh non. Non non non.

  
MessageMer 30 Mar - 22:45
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Date d'inscription : 07/02/2016Nombre de messages : 131Nombre de RP : 35Âge réel : 23Copyright : code sign BeylinAvatar daëmon :
Adam McBrideToo old to lose it,
    Too young to choose it.
Vacillement.
Entendre résonner ce type de code d’urgence sur les bipers des équipes des urgences de l’hôpital était nécessairement un mauvais présage.

Adrénaline.
Combattre les éléments et la circulation pour parvenir le plus vite possible sur les lieux du drame, en un morceau. Mettre sa vie en jeu pour sauver celle d’autrui.

Vertige.
Découvrir l’apocalypse en plein cœur, une fois sur place. Le toit d’un restaurant s’est à demi effondré, et les flammes lèchent les cavités ouvertes par les vitres explosées, dans l’hybris d’embrasser le ciel.

Malaise.
Le maelström de sensations agressives engourdissent les muscles et alourdissent les poumons des vivants. La mort suinte de tous les côtés. Les sirènes des véhicules de secours arrachent les tympans dans un ballet incessant, tandis que leurs gyrophares assaillent les rétines au cœur de cette nuit tombée. Le ciel d’encre pèse sur chacun des pauvres mortels qui s’activent pour l’empêcher de tomber complètement. De les écraser un peu plus.

Sourde impulsion.
L’homme se hâte de sortir du véhicule et de récupérer le matériel de premier secours tout en essayant de comprendre la situation. Mais il a beau chercher une quelconque logique à cet amas de corps et de béton, il est incapable d’aligner une pensée cohérente. Il se laisse donc guider par le plan d’urgence à moitié établi ici, et part à la rencontre des silhouettes abimées. La fatigue de sa garde de la nuit passée et d’un sommeil particulièrement odieux, nullement réparateur, est momentanément envolée, balayée par le poids du présent. Il avait décidé de prendre une seconde garde de nuit et, à peine arrivé, avait déjà quitté l’hôpital lorsque toutes les unités disponibles avaient été réclamées pour soutenir les pompiers.

Les pompiers justement. Dès que le feu enfin maîtrisé permît aux secours de progresser plus rapidement, la machine infernale se mit pleinement en mouvement. Triage, insupportable triage. Statuer de la vie et de la mort d’inconnus, selon un protocole clairement établi, comme si certaines vies ne valaient pas la peine de se battre. Il fallait se rendre à l’évidence, les « étiquettes » noires étaient prévues pour sauver plus de vie, sans perdre la moindre précieuse seconde ; la pratique n’en demeurait pas moins révoltante quand on se voue à sauver des vies.

Et de nouveau le ciel éclate, déversant ses litres et ses litres de pluie sur les ombres verticales ou étendues sur le sol détrempé.

Une renarde au pelage détonnant au milieu de toute cette obscurité rentre la tête pour tenter de ne pas se laisser gagner par le froid glacial. Les stries qu’a dessinées la pluie sur son dos ouvrent une porte béante à la piqûre glaciale de l’instant. La fatigue de son Daëmonien, exacerbée par un premier transport de blessé à l’hôpital, la pèse elle aussi, l’engourdissant dans une sorte de cocon ouaté qui ternit ses sens tout en exacerbant la pression dans chacun de ses nerfs. Elle demeure silencieuse pourtant, et se contente de le suivre comme un automate. Son regard a juste un peu moins d’éclat qu’à l’accoutumée, mais l’eau qui s’y réverbère lui procure une lueur peu commune.

Le Daëmonien, lui, redresse la tête dès lors qu’il entend le numéro de son ambulance. La fatigue s’est tue pour lui permettre de se concentrer, et tous ses sens sont en alerte. Il n’a pas eu le temps de porter secours à plus de trois blessés légèrement brûlés que les pompiers lui confient un blessé grave à emmener à l’hôpital. Le soldat du feu a la prévenance de lui préciser qu’une des proches du patient l’attend déjà dans l’ambulance, et que sa plaie ouverte au front mérite inspection.

Les premiers gestes de secours s’opèrent quasi mécaniquement, sourds à l’angoisse oppressante autour d’eux et au vacarme dantesque que forment en chœur la pluie, les cris et gémissements des blessés, les ordres beuglés, les gravats roulés sur le pavé et les sirènes incessantes. L’homme est inconscient, mais bien vivant. En quelques précieuses minutes, le nécessaire est fait pour le stabiliser et l’emmener jusqu’à l’ambulance.

Le collègue d’Adam pour cette garde nocturne salua sobrement la jeune femme qui les attendait dans le véhicule, et qui avait apparemment trouvé le chemin des compresses stériles. Entré en premier dans l’exiguïté de l’espace défini par la tôle, il reconnut ensuite la chirurgienne avant qu’Adam n’eût hissé les pieds du brancard à bord.

    « Docteur Sherwood, vous allez bien ? »

Sherwood. Le Daëmonien lève brusquement les yeux, alors qu’il achève de pousser la civière dans l’ambulance. L’azur de ses iris s’accroche inconsciemment au bleu céleste des yeux de la jeune femme.
Levy.

Cynn se redresse malgré elle. Son attention vivement piquée par la découverte de leur connaissance. Faible consolation au milieu de cet enfer terrestre, mais tout de même.

Elliott.

La renarde n’avait jamais été très proche de l’hermine, mais au contraire de leurs Daëmoniens, elle ne lui portait aucun grief. Les douleurs de la guerre se devaient de rester au front, d’après elle.
Sauf qu’Adam était incapable de l’imiter. Son torse irradia à l’endroit où la balle l’avait traversé sur le front irakien. Ce n’était pas le front qu’il avait partagé avec elle, mais sa vieille blessure n’en avait que faire ; elle savait parfaitement se manifester dans les moments les plus pénibles.

La femme qu’il évitait soigneusement dans les couloirs de l’hôpital, et qui le fuyait avec le même soin, se retrouvait sagement assise dans son ambulance. Parmi tous les véhicules de secours présents, il avait fallu qu’ils tombent l’un sur l’autre. L’ironie du sort prenait tout son sens dans cette atmosphère irrespirable, un cran plus étouffante depuis qu’ils se retrouvaient à quatre – huit en comptant les Daëmons, dans cette minuscule boîte métallique. Certes, les ambulances du service pour Daëmoniens de Perth Amboy étaient élargies pour permettre à un maximum de Daëmons de voyager auprès de leurs moitiés, mais le brancard chargé ne permettait pas une grande liberté de mouvement.

Le gouffre d’émotions contradictoires qui se fit sentir jusque dans sa chair le paralysa une poignée de secondes, regard indéchiffrable versé dans le sien, avant que son sang-froid ne parvienne à rassembler son professionnalisme. Il se débarrassa de son bonnet dégoulinant d’eau dans un coin de l’ambulance et changea sa paire de gants avant de s’intéresser à la blessure de la jeune femme, puisque son collègue s’occupait des derniers préparatifs du transport de leur premier patient. Il la débarrassa de sa compresse usagée pour lui en appliquer une nouvelle, vérifia que ses pupilles étaient réactives, et lui inclina délicatement la tête pour s’assurer qu’aucune autre plaie n’était visible.

Il faillit perdre son assurance face à l’air égaré qui s’imprimait par intermittence sur son visage harassé, qui le renvoyait directement en Afghanistan, mais tint bon. Et ouvrit enfin la bouche, pour en finir avec cet examen rapide.

    « Tu te souviens de ce qui est arrivé ? »

Il tenta de porter toute sa concentration sur l’état de Levy, et non sur Levy elle-même. Car la moindre faiblesse ouvrirait sans nul doute la porte à des émotions et à des souvenirs qu’il n’était pas prêt à laisser s’échapper. Encore moins ce soir.
Encore moins dans son état actuel.

  
MessageLun 11 Avr - 2:23
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Adam McBride & Levy R. Sherwood
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Je ne m’évanouirai pas.
Je ne m’évanouirai pas.

Je suis… un oiseau minuscule, un colibri élyséen, un pétale rouge abandonné sur un banc de haine et d’amertume. Je suis… un songe, une image résiduelle, une accumulation de métaphores insolentes. Je suis cette indécision qui ne provient pas des veines, mais de ce lambeau solaire du moi, celui déchiré par le temps. Je suis celle qui ne veut être ni naître – observer le monde en super 8 et ne plus sentir cette douleur sensible, toujours aussi vive après treize années. Réparer les vivants pour mieux masquer ceux qui sont morts à mes pieds.

Et puis… Elliot. Ma demi-âme, mon compagnon, cet être à l’esprit épars, dispersé comme des cendres sous le soleil. Lové autour de mon cou, comme à mon habitude, il murmure de ces mots que je ne peux comprendre dans la tempête. Ne perds pas pied. Garde les yeux ouverts. Quand avais-je, lui, commencé à le perdre ? J’étais devenue un stigmate de la guerre, une cicatrice sur mon bras droit, un petit cristal de crainte enchâssé sous la poitrine. Je le sens, lorsque je bouge. Je le sens effleurer les poumons et le cœur mécanique, puis se couvrir d’asphalte et rouiller peu à peu contre les os effrénés de ma cage thoracique. Et peut-être Elliot avait il été terrassé par cette même douleur qui me ronge. Peut-être n’était-il pas, comme moi, de ces personnes capables de transpercer des tempêtes et de survivre, un bras levé vers les cieux en signe de provocation, la peau blafarde déchirée par l’acide. Exister en se cousant les lèvres, puis couper les fils et parler à nouveau. Une partie de mon âme, elle, ne s’était jamais vraiment rouverte avec les années. Parce que je me préoccupais davantage de mon confort que du sien. Parce que je le considérais comme une extension, une source de négation plutôt que d’identité.

Les cartes postales n’existent quand dans les rêves.
Dans l’obscurité, deux prunelles accusatrices comme des néons.
Bientôt, elles ne s’allumeront plus.

— Docteur Sherwood, vous allez bien ?

Un sursaut, deux iris hagards. Surprise par la question, j’observe quelques secondes le deuxième ambulancier, puis incline le crâne sur le côté. Tout s’effondre autour de moi. Les images épileptiques de ma détresse, l’étole rouge qui dissimule mes prunelles trop sensibles, les néons crachés contre le sol. Sous la lumière blafarde des lampes, quelques mèches devenues blanches me masquent encore la misère de ce monde tandis que je balaie l’interrogation d’un geste las, dispersant mon regard vers la silhouette qui se découpe sous ce ciel d’orage. Debout adossée à la porte métallique, une ombre soulignée par les crachins de la pluie comme autant de chrysanthèmes en floraison, le jeune homme demeure quelques instants immobile avant de gravir la dernière marche, s’arrachant aux lueurs tombantes des néons. Et aucun souvenir assez solide pour retenir l’amour. Aucun souvenir assez solide pour retenir la haine.

Adam.
Elliot.
Cynn.

Dans la semi-pénombre, les plaintes de trois violons résonnent encore là où seulement devraient demeurer les sirènes et les derniers glissements du feu. Elles enveloppent les corps avec langueur lorsque les gestes s’appesantissent ; c’est la béance, cet instant de la catastrophe où tout s’éternise. D’immenses horloges s’ouvrent dans les prunelles des vivants tandis que la pluie découvre celles des morts. Regarder d’un œil las les ambulances qui transpercent les flancs des rues comme des marionnettes. De longs sanglots d’automne et cette impression étrange de tenir le soleil entre ses doigts simplement pour mieux le laisser tomber au creux des lèvres. ‘Cause I can’t see in the dark. Et tout cela, autour de nous, toutes ces merdes qui nous étreignent, c’est de la lassitude, pas de l’amour ni de la haine.

En silence, deux mains se pressent contre mes paupières ; après avoir retiré son bonnet, l’ambulancier incline ma nuque avec douceur, plaquant une autre compresse contre la blessure, effleurant les os et la peau écorchée avec une délicatesse que je ne lui connaissais pas. Bouquet d’appréhension au creux de mon ventre et deux grains d’amertume accrochés aux cils. Un sifflement s’échappe de mes lèvres néanmoins closes. D’un geste perdu, je tente de capturer ce regard troublé qui s’obstine à me fuir. Ils sont tellement semblables, nos yeux. Deux poussières arrachées au ciel, deux fragments de tempête et de crépuscule surmontés par des paupières nerveuses.

Je veux juste photographier, photographier encore ce visage que j’avais connu comme proche puis que je m’étais efforcée d’oublier – avec l’ardeur des désespérés et des morts-noyés. Prunelles azurées et rides où chute la lumière blanche. Traits lissés, trois pétales glissés sous les lèvres – ce frisson d’adrénaline que je discerne sans peine à l’angle de son cou et de sa pomme d’Adam (c’est le cas de le dire). Un rictus hésitant qui s’imprime en alternance sur ses grimaces néanmoins sérieuses.

Cet homme avait laissé l’un de mes plus proches amis mourir.
Cet homme m’avait abandonnée. Un éclat, une silhouette profilée à l’horizon et une lumière qui ne s’allumerait plus, peu importe mes cris.
J’ignore si j’ai davantage envie de le gifler, ou de l’étreindre.

Mais ce n’est ni le moment, ni le lieu pour le lui reprocher.
Je sais, Elliot. Je vais essayer…


La voix d’Adam me rappelle à la réalité. Je rouvre ces paupières que j’ignorais fermées. Réponds à l’ombre d’un cœur mécanique.

— Tu te souviens de ce qui est arrivé ?
— Oui… plus ou moins. On déjeunait tous les deux, il y a eu un craquement, et… je me suis réveillée allongée sous les décombres. J’ai essayé de le tirer de là… de nous tirer de là.

Il y a ce tremblement dans la voix, des cils baissés vers le ciel, un doigt qui se pose sur mes lèvres. Des fantômes, gravés dans l’épiderme et attachés aux os de ceux qui les nourrissent. Je me sens seule. Je me sens paumée. Trois pétales de rose éclosent le long de mon cœur tandis que toujours subsistent nos colères du présent ; trois tiges métalliques s’enroulent au creux de mon ventre, consécutives à l’utérus. Et mes yeux se closent en silence – un geste plus léger qu’un battement de cil. Je ne veux pas le voir encore. Je divague, peut-être.

Levy, reste avec moi… N’y repense pas. Tu vas craquer sinon. N’y repense pas, ignore-le… Adam est juste un ambulancier comme un autre… Il ne tient pas à se souvenir.

Je n’entends rien. Les arbres hurlent et se plaisent à devenir écarlates, baignés dans des effluves toxiques, processus chimiques qui décolorent peu à peu la chlorophylle – d’autant plus humains qu’ils transforment sans détruire entièrement. Forêt rouge de Tchernobyl et corps abandonnés face contre terre ; la plaine les enterrera tous. J’en avais vu passer, pourtant, des mutilés et des écorchés. Ils se présentaient sous la tente comme des colères puis s’apaisaient au rythme des berceuses qui nous fredonnions – nous élancions nos mains vers le ciel dans un signe qui relevait davantage du fantasme que de la prière. Et, ce jour-là, ce jour fatal, les prémonitions rampaient sous mes paupières comme une blessure. Envie de hurler à ne plus savoir quoi en faire. Corps passé au broyeur. Un contact. Un flingue, le bruit d’une balle, d’un homme qui se déchire. J’avais… J’avais…

Ça suffit Levy. Arrête.
Mais, je.
Arrête. Tout de suite.

Une main sur mon épaule. Adam ? Rouvre les yeux. Accroche-toi à lui tant qu’il ne te repousse pas. Pourquoi est-ce qu’il me repousserait ? C’est à moi de le repousser… Puis battre des cils et s’abandonner à nouveau devant l’ombre du monde – un ventre gonflé de souvenirs et cette curieuse crasse sous les ongles. Os claquants nus sous le soleil. Nerfs atrophiés. Tout fonctionne. Un souffle las s’échappe d’entre mes poumons tandis que je rouvre les yeux, perdant une nouvelle fois mes prunelles cæruleum dans celles, à peine plus claires, de l’ancien militaire. Et, hagarde, blessée, je réponds à la question qu’il n’avait peut-être pas posée.

— Je vais bien. (Un silence). Je ne dois rien avoir de pire qu’une légère commotion, et encore… J’arrive à coordonner mes gestes, à réfléchir, à me souvenir. Ce n’est rien. Ce n’est vraiment rien.

Levy, calme-toi, d’accord ? Ne t’affole plus. Tu es dans un sale état, tu ne peux pas te permettre de te montrer aussi vulnérable devant lui. Bats-toi.
Je vais bien.
A d’autres.


Ce moment intime où je devient un ennemi. Ce moment intime où je parle à la troisième personne pour échapper à une condition que nous pourrions pourtant relativiser, si nous n’étions pas si des êtres si stupidement sensibles. Hypnotisée par le regard d’Adam, tétanisée par cette colère mêlée de souvenirs qui enfle dans mes veines, je demeure quelques instants hésitante, à peine capable de me maintenir à la conscience. À peine capable de discerner ses gestes et les derniers examens qu’il effectue. Subitement agacée, je repousse sa main, murmurant d’un air sombre :

— Tsk. Je vais bien, je te dis.

Puis mes prunelles dépassent la barrière du corps pour observer les mouvements du second ambulancier ; peau blanche contre déchirure noire et ce choc des cultures toujours plus évident tandis que la pluie sépare les vivants des morts. Etendu sur cette table froide, Nessayami respire à peine. Son cœur mécanique, ses os de cuivre, ses muscles : tout se dévoile au monde avec la simplicité des évidences les plus tragiques. Muette, presque aveugle, j’observe l’aiguille qui s’infiltre sous les bandages, le respirateur artificiel, les crevaisons qui affleurent sous ses poumons. S’il ne survivait pas, je… Stop, Levy. Encore une fois, arrête.

Las, l’ambulancier se tourne enfin vers nous, et murmure :

— J’ai stabilisé son rythme cardiaque, je vais conduire. Faites attention à sa tension et à sa respiration, il risque une autre fibrillation. Docteur Sherwood, ça ira ?
— Oui, oui.

Comme elle est légère, sa voix. Une aile de colibri, un battement de cœur à peine solide. Aucune écume assez puissante pour décrire les doutes qui me transpercent. Puis le claquement, portes de métal renfermées, la symphonie des corps dans la solitude de l’être. Adam, Elliot, nous demeurons silencieux. Moteur qui tourne. Des images de plus en plus confuses, de plus confuses, frappées aux paupières, incapables de subsister par elle seules. Sang pressé par-dessous les cils. Prunelles bleues. Vert des ombres et ces silhouettes cannibales penchées sur l’épaule de l’ambulancier. D’un geste agacé, je repousse une mèche de cheveux poisseuse en arrière, puis affirme en une voix plus ferme :

— Ce type est un de mes patients. Je vais t’aider.

  
MessageDim 24 Avr - 23:04
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Date d'inscription : 07/02/2016Nombre de messages : 131Nombre de RP : 35Âge réel : 23Copyright : code sign BeylinAvatar daëmon :
Adam McBrideToo old to lose it,
    Too young to choose it.
► ♪

Ne plus songer aux étiquettes noires. Ecarter le ciel. Ecraser l’alliance macabre du sang et des briques. Des larmes et des ruines. De la pluie et de la mort.

    « Oui… plus ou moins. On déjeunait tous les deux, il y a eu un craquement, et… je me suis réveillée allongée sous les décombres. J’ai essayé de le tirer de là… de nous tirer de là. »


Il la perdait. Il ne pouvait ignorer ce regard affolé qui cherchait désespérément à s’accrocher à quelque chose de concret, de solide, de vivant, avant de voir le rideau des paupières se baisser pour éteindre la lumière. Instinctivement, sa main vint se poser sur l’épaule de la jeune femme. Il n’était sûrement pas le point d’ancrage dont elle avait besoin. Mais il se devait de l’empêcher de retourner là-bas, de la rattraper avant qu’elle ne franchisse la barrière qui les séparait de ses souvenirs corrosifs. Ces reflets brisés du passé les liaient aussi sûrement qu’une corde bien serrée, qui entamait la chair à la moindre tentative d’évasion.


Les vociférations du chef de section se répercutent dans tous les esprits malgré le tonnerre de balles délivré par les mitrailleuses. Tout est fou autour de lui, en lui. Même le sang qui pulse à ses tempes. Brusque changement de position, l’ennemi s’est planté dans leur dos comme la lame d’un couteau bien trop affûté.



Ne plus songer à ça non plus.

Les prunelles d’Adam sont fixées sur le visage de la jeune femme, qui s’estompait sous le cruel assaut des souvenirs du front. Ces réminiscences étaient trop brutales et trop brèves, et trop brutales encore, pour que Cynn puisse empêcher sa moitié de s’infliger ça. De leur infliger ça. La présence de la renarde est d’ailleurs aussi légère qu’une plume dans l’esprit de son Daëmonien.
Cynn se tait car elle hésite. Elle ne sait comment aborder Elliott, elle ne sait comment réconforter Levy, et elle ne sait comment soulager Adam du brouillard confus dans lequel il a masqué son esprit. Hormis une véritable nuit de sommeil que tous ici n’étaient pas près de rencontrer, elle ne connaissait pas de solution miracle à l’étau de l’instant présent.


La poussière du champ de bataille. L’insupportable odeur métallique du plasma. L’Angoisse, dans toute sa splendeur, dans toute sa frénésie et ses phalanges crispées à se briser.



Levy s’arracha aux ténèbres dans lesquels elle avait plongé pour verser son regard dans le sien. Il quitta le front.

Fléchissement, au cœur de ses entrailles. Pourquoi parvenait-il à faire son job, en plein milieu d’un carnage comme celui de cette nuit, alors qu’il était incapable de soutenir ce regard ?

Peut-être parce qu’il reflète le tiens.

Un frisson mourut au creux de ses omoplates. Ils avaient beau être à l’abri du véhicule de secours, l’air était glacial. Ou peut-être était-ce la fatigue. De cette nuit ou de toutes ces années.

    « Je vais bien. »

Adam connaissait ce mensonge. Un peu trop bien. Il savait aussi que cette réponse n’admettait aucune objection appréciable.


Les marines se replient dans une précipitation presque désordonnée.



    « Je ne dois rien avoir de pire qu’une légère commotion, et encore… J’arrive à coordonner mes gestes, à réfléchir, à me souvenir. Ce n’est rien. Ce n’est vraiment rien. »

Un pli soucieux barre le front de l’ambulancier à l’encre de Chine juste avant qu'elle ne le repousse d'un mouvement agacé.

    « Tsk. Je vais bien, je te dis. »

L’ombre passe sur le visage de la chirurgienne pour traverser le regard de l’ambulancier, alors qu’il suspend ses gestes. Son visage n’est plus qu’ombre sous la lumière blafarde des néons. Ombre linéaire sur le front, ombre circulaire sous les yeux.
Ombre dévorante dans le regard.

L’homme se recule pour changer une fois de plus de paire de gants et s’occuper du seul patient qui ne souhaitait pas le voir sortir de sa vie. De l’ambulance, du moins. La manœuvre est compliquée tant ils sont nombreux dans cette étouffante boîte de tôle aseptisée. Leur patient semble stabilisé ; ce n’est plus qu’une question de secondes pour qu’Adam puisse bondir hors de cette fournaise de contrariété et canaliser ses nerfs au volant.

    « J’ai stabilisé son rythme cardiaque, je vais conduire. »


Cynn se raidit. Elle espérait pousser Adam hors du piège métallique avant qu’il ne soit trop tard. Elle jette un regard à sa moitié, mais celle-ci n’a rien laissé paraître, abstraction faite de cette légère crispation de l’angle de sa mâchoire.

    « Faites attention à sa tension et à sa respiration, il risque une autre fibrillation. Docteur Sherwood, ça ira ? »
    « Oui, oui. »


Les deux iris de topaze glissèrent sur le visage de l’intéressée, mais n’ajoutèrent rien. L’ambulancier s’installa au chevet de son patient, bien décidé à se focaliser sur lui.
Les portes claquèrent comme une condamnation en se refermant.
C’était une mauvaise idée.
Un silence étrange plane au dessus de la tête des conscients.

Un étrange silence les accueille. Adam se glisse à la suite d’un frère d’armes et ses yeux se posent sur le carnage. Trop tard. Ennemis comme alliés gisent à terre. Un infirmier légèrement blessé est affairé auprès d’un autre, dans des gestes rapides et précis, quoique raides. Les soldats se déploient sans perdre une seconde pour chercher la moindre respiration parmi les poupées de chiffon qui jonchent le sol. Adam sent la tiédeur du réconfort dans son esprit glacé en apercevant Levy debout. Un frère d’armes était déjà parvenu jusqu’à elle, aussi s’empressa-t-il de porter secours à d’éventuels survivants.

Cynn, qui jetait un regard circulaire sur cette micro-tempête de mouvements frénétiques, tressaille en sentant l’éclair de douleur traverser la poitrine d’Adam comme si ce fût la sienne.
Non, non, non !



Le bruit et la mise en mouvement de l’ambulance le ramenèrent au présent.

    « Ce type est un de mes patients. Je vais t’aider. »

Un regard indéchiffrable lui répondit.

« Reste avec moi, mec ! On est là. »

Adam pousse sa voix de façon à couvrir le chaos qui agite les vivants.

« Par ici, Bowers respire encore ! »

Faiblement. Trop faiblement, probablement, mais mieux valait ne pas le spécifier. Mais pourquoi diable personne ne se bougeait le cul ? Un rapide coup d’œil circulaire, alors qu’il mettait toute la pression qu’il pouvait sur la blessure la plus grave de son ami, lui apprit que tout le monde était plus qu’occupé. Tout le monde sauf Levy. Un éclat d’espoir alluma son regard dès lors qu’il se posa sur l’infirmière disponible.



    « Ca ira. Je connais mon boulot. »

La froideur avait aisément chassé le trouble et la fatigue du regard du Daëmonien. Qui eut cru que la femme qui avait laissé mourir un ami sous ses yeux sauverait chaque jour toujours plus de vies ?

    Adam…

Lasse, Cynn ne prenait même plus la peine de formuler ses reproches. Adam ne prit pas la peine de lui répondre non plus, trop engoncé dans ses amères pensées.


L’espoir ne tarda pas à déchanter. Mais qu’attendait-elle ?

« Sherwood, j’ai besoin de toi ! »

Mais bon sang, pourquoi ne bougeait-elle pas ? Et ses yeux… Mon dieu son regard…
Une main accrocha l’uniforme du Marine et toute son attention. Le sol sembla trembler sous l’action du regard terrorisé qu’il rencontra.

« Not… now. », perçut-il dans un souffle.

Adam redressa du mieux qu’il le put son ami, tout en continuant à maintenir la pression.

« Putain Levy, qu’est-ce que t’attends ?! »



L’ex-Marine cligna lentement des paupières, avant que la teinte glacée de son regard ne trouvât un autre point d’ancrage.

Cynn retint le soupir de mécontentement qu’elle sentait gonfler en elle et s’installa dans un coin de l’ambulance, se séparant délibérément d’Adam pour lui faire comprendre son désaccord. Elle comprenait parfaitement les griefs de sa moitié, mais ne blâmait pas Levy, ni Elliot. Elle seule avait su prendre la distance nécessaire pour sortir du cercle vicieux du rejet de faute. Elle observait maintenant la jeune femme et son hermine, espérant que la réaction un tantinet tendue de son âme-sœur n’allait pas provoquer dans cet espace clos une réplique du chaos extérieur.

Les yeux rivés sur le moniteur, qui affichait des chiffres presque rassurants au vu de l’état du patient, l’ambulancier n’avait plus qu’à espérer qu’ils arriveraient bientôt à Perth Amboy.


« Hé, hé, hé ! Ne me laisse pas ! Quelqu’un, merde ! »

Le soldat tenta désespérément de maintenir la pression d’une main et d’opérer un massage cardiaque de l’autre, sans grand résultat. Lorsqu’un frère vint enfin lui ôter la seconde de ces tâches, il ne put qu’assister, impuissant, à l’insuccès de la réanimation.
Il leva des yeux et adressa un regard décomposé à la jeune femme qui n’avait pas bougé d’un millimètre.



Le son strident du moniteur le frappa comme un violent coup de jus. Dans un sursaut, il tendit le bras vers le défibrillateur, avant de redescendre en pression aussi rapidement. L’oxymètre s’était tout simplement détaché du doigt du patient dans un virage de l’ambulance. Le silence retomba, seulement troublé par les bruits de la circulation et par les bips sonores.

  
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